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Le cr?puscule de la pens?e europ?enne

koutouzis Europe

MICHEL KOUTOUZIS:

Elle fut belle, l?id?e d?une Europe multiple mais unie, mettant fin aux d?rives nationalistes et leurs guerres. Il y avait d?embl?e, chez les penseurs de l?id?e europ?enne une humilit? affirm?e, non pas tant parce que, ? peine sortis de le ?ni?me guerre ? la plus d?vastatrice humainement et moralement -, ils ?taient conscients qu?il fallait d?miner sans prendre le risque d?une rechute d?une maladie prom?th?enne encore vivace, mais plut?t en pensant que toute forme d?union n??tait possible que si elle garantissait l??panouissement des particularismes et des sp?cificit?s, des terroirs et des cultures, des langues et des patois composant les peuples et les pays europ?ens. Ils disaient ? construction ? et ils sous-entendaient ? reconstruction ?, ? la mani?re dont un m?decin s?efforce de remettre en place le corps et l?esprit d?un corps accident? (ou d?un suicidaire) ayant fr?l? la mort. F?d?rer par l?atome, l?acier, le charbon, le bl? ou le lait n??tait pas tant une d?marche ?conomiste mais une mani?re de parler aux citoyens europ?ens du pass?, du futur et de la vie ; mettre en commun et f?d?rer les r?gions par o? les ma?tres des forges avaient p?ch?, nourrir les citoyens, leur garantir une vie d?cente, pr?server l?avenir en limitant le mieux possible les risques d?un nouvel holocauste qui, cette fois serait fatal.

Comprise en ce sens, l?id?e europ?enne a ?t? plut?t bien re?ue : de Bruxelles ? Rome, de Paris ? Bonne ou ? la Haye, la construction europ?enne ?tait pl?biscit?e. La Gr?ce, l?Espagne et le Portugal ont per?u leur int?gration comme un processus mettant fin aux dictatures d?un autre ?ge, et Londres comme un encouragement pour sortir de son splendide isolement ou plut?t d?un face ? face ? ? l??poque per?u comme ?touffant ? avec Washington. Quoi qu?il en soit, ? la fin des ann?es 1970, les d?cisions semblaient toujours comme primant le politique tout en utilisant le langage rationnel de l?efficacit? ?conomique. Mais d?j?, presque en sourdine, le nivellement globalisant de l??conomie mettait ? mal la phrase dite par De Gaulle en 1976 : la politique de la France ne se fait pas ? la corbeille. Fossoyeur des particularismes aussi bien au niveau ?conomique que culturel, grand argentier aux attaches plus qu?affirm?es avec la finance, son successeur agit d?j? pour ce qu?on nommera un peu plus tard la mondialisation. Tandis qu?en Europe le d?bat se dirige artificiellement sur la nature de l?int?gration europ?enne entre f?d?ralistes et nationalistes, la mondialisation lib?rale devient le dogme outre atlantique le mieux partag? par Londres et Bonn puis par Paris, finissant par s?installer confortablement ? Bruxelles. Il devint synonyme de fatalit? moderniste, c?est ? dire que quiconque s?y oppose ou la conteste, devient r?trograde et/ou utopiste, ce qui lui enl?ve la capacit? m?me de d?battre en de thermes politiques. Comme le souligne tr?s justement Jean Clair, cela s?accompagne par un hiver de la culture (titre de son ouvrage, Flammarion, 2011).

L?unification allemande, l?effondrement sovi?tique, Internet, marquent ? chacun ? sa mani?re ? la fin d?un monde faussement appel? bipolaire, mais surtout de la primaut? du politique, des choix, des tropismes et des hi?rarchies en toute chose, l?guant ainsi un monde charg? ? g?rer la fatalit?. Quels que soient les rappels ? la r?alit?, que celle ci se nomme Iraq, Afghanistan, Lehmann Brothers, crise de la dette ou ch?mage, imperturbable la th?ologie de la gestion balaie toute alternative comme h?r?tique et se compla?t ? d?truire tout ce qui fait la richesse de ce monde et tout ce que les p?res de l?Europe avaient pris soin de pr?server. L?empire suiviste qu?est devenue l?Europe annihile les diff?rences, nie leur diversit?, technocratise terroirs et territoires, les transformant en mus?es au sein desquels le touriste picore, choisit, et, quand il peut, ach?te. Cette gestion de la fatalit? (ou du moindre risque, du moindre mal), sacrifie ? l??thique, d?guisant, entre autres, les ploutocrates, les mafieux et les potentats en investisseurs/sauveurs de la culture, du sport, du commerce ou de l?industrie. Ce sacrifice est celui d?une culture, multiple et complexe, terreaux unique de l?art d?sormais n?cros? et manipul? en tant que dividende, du savoir et surtout de la pens?e qui se perp?tue dans ce que Duchamp appelait d?j? la beaut? de l?indiff?rence. Face ? la destruction totale de ce qui fut le r?ve europ?en, lui m?me sacrifi? au veau d?or de l?uniformit? obligatoire (pour ne pas dire obligataire). Pour paraphraser Walter Benjamin, en perdant pens?e et pens?e politique, l?Europe en tant que chef d??uvre a perdu son aura, elle s??teint ne refl?tant plus que l?angoisse d?une mort inexpliqu?e?

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