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Le confirmationnisme

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PAUL LAURENDEAU?? Il fut un temps (ma jeunesse!) o? la pens?e critique, notamment celle engageant des remises en question de nature sociopolitique et/ou sociohistorique, ne rencontrait jamais qu?une seule objection: la r?pression. Tout d?bat d?analyse se jouait sur le mode de la lutte ouverte et les pouvoirs r?pondaient ? leurs objecteurs en les faisant tout simplement taire. Cela existe toujours, indubitablement, quoique, souvent, sur un mode plus feutr?. Mais ? la r?pression directe, frontale, assum?e, s?est ajout? un tout nouveau jet d?encre doctrinal, rempla?ant sciemment le r?pressif par l?argumentatif. C?est la Th?orie de la Confirmation. R?volution des savoirs, interdit d?interdire et explosion des dispositifs d?information aidant, la pens?e critique voit maintenant une pens?e anti-critique s?articuler, se d?ployer, relever le gant, occuper le terrain.

J?appelle confirmationnisme une attitude descriptive visant ? remettre sur pied la version convenue de l?analyse d?une situation sociopolitique ou sociohistorique donn?e, en affectant de critiquer ceux qui la critiqu?rent et ce, en se comportant comme si la version critique ou alternative se devait, comme urgemment, d??tre dessoud?e (debunked). Le confirmationnisme est une anti-critique post-critique. Son intervention, toujours r?active, est faussement innovante. En fait, tout ce qu?il fait, c?est remettre la version convenue sur pied, sans approfondissement original, mais en la rendant habituellement plus difficilement critiquable qu?auparavant. Toute l?apparence d?approfondissement du confirmationnisme provient en fait, par effet de rebond intellectuel, des analyses critiques qu?il cherche ? parer. Le confirmationnisme est un colmatage descriptif et un verrouillage argumentatif, sans plus.

Comm?moratif jusqu?au bout des ongles, on peut fournir, par exemple et pour exemple, l?exemple (entre mille) du documentaire THE KENNEDY ASSASSINATION: BEYOND CONSPIRACY, de la BBC (2003), qui reste, ? ce jour, l?articulation la plus achev?e de la version confirmationniste de l?explication de l?assassinat de John Fitzgerald Kennedy (bien noter, justement, le beyond?). Un tireur isol?, le ?marxiste? Lee Harvey Oswald, a fait le coup dans l?ambiance exacerb?e de la Guerre Froide, par strictes convictions personnelles (sans implication sovi?tique ou cubaine) et par narcissisme romantique exacerb? (le documentaire fournit une biographie troublante et d?taill?e d?Oswald). Il fut ensuite tu? par un tenancier de cabaret d?effeuilleuses impulsif, Jack Ruby, qui voulait venger le pr?sident. L?expos? de cette remise sur rail de la version convenue des choses est brillant, cr?dible, indubitablement convainquant et il contrebalance solidement et efficacement la th?se d?un assassinat politique de nature int?rieure impliquant plusieurs tireurs. Les dimensions politique (la Guerre Froide, entre autres) et m?me artistique (le film JFK de 1991 d?Olivier Stone, avec Kevin Cosner) sont analys?es, toujours dans l?angle confirmationniste. L?id?e d?une ?conspiration d?assassins? est donn?e ici, en gros, comme une croyance collective, frondeuse, ann?es-soixantarde, relay?e et futilement perp?tu?e par quelques tribuns politiques et des artistes. Il faut visionner cet expos? confortablement articul? d?une heure trente (en anglais) pour prendre la mesure du degr? de perfectionnement acquis d?sormais par le discours des anticorps conformistes. On a ici une application imparable de la Th?orie de la Confirmation.

Bon, alors, comment fonctionne le confirmationnisme, cette anti-critique contemporaine, de plus en plus r?pandue, r?solue et active? Je d?gage cinq facettes ? son modus operandi:

1- Isoler et parcelliser l??v?nement analys?. Le confirmationnisme dispose confortablement des postulats de la version convenue des choses. Ceux?ci sont sur place, disponibles ? chaque point du d?veloppement. Il s?agit donc de reprendre ces derniers, de fa?on ?tapiste et isol?e (surtout isol?e d?un tableau sociopolitique ou sociohistorique g?n?ral), de les enrichir et de les ?tayer, en monade, pas ? pas. On reb?tit calmement cette version des choses dont aucun des morceaux ne manque vu qu?elle ?tait d?j? l?, avant qu?on ose la questionner. En affectant de tout revoir, de tout astiquer, de tout mettre ? plat, comme en s?adressant ? un auditoire qui n?aurait pas bien compris, on reprend, insidieusement et sans les nommer ouvertement, les arguments de la version critique qu?on attaque en douce, en en faisant les nouvelles ?tapes d?un d?veloppement neutre en apparence, discr?tement influenc? par la critique en fait. Le d?ploiement est donc solidement crypto-argumentatif. La charpente invisible de la version critique le balise. Une par une, monade par monade, les id?es re?ues, in?vitablement pr?sentes ? l?esprit, comme lancinantes, retombent en place et la calme sagesse revient. Il s?agit de confirmer et d??tayer, froidement, sereinement, en laissant l??nervement dialectique et le beau risque de l?originalit? juv?nile, bouillante et tirailleuse se tortiller dans les pattes de l?objecteur, ?ventuel ou r?el.

2- Prestige et cr?dibilit? implicite des sources conventionnelles. Le confirmationnisme est fondamentalement un conformisme. Il mise sur notre bonne vieille fibre conservatrice et scolastique. Vous pouvez ?tre assur?s qu?une description confirmationniste des faits verra ? ouvertement (mais toujours discr?tement, hein, sans tapage ostensible, comme quelque chose allant de soi) citer une batterie de sources rassurantes et confortantes. Le New York Times, la revue Times, la BBC, National Geographics, Anderson Cooper, le journal Le Monde. On ?vitera pudiquement certaines sources d?informations senties comme excessivement suspectes ou matamores: Wikip?dia, la CIA, Voice of America, Michael Moore, Al Jazeera, et, bien s?r, nos bons vieux sovi?tiques, dont le fond de commerce ?s discr?dit reste toujours ind?crottablement intact. Ronald Reagan reste un pr?sident de qui rien de faux ne peut sortir et Richard Nixon un pr?sident de qui rien de vrai ne peut sortir. On utilise ces deux sources ? l?avenant, quand c?est possible. Un corollaire patent de cette citation compulsive et doucereusement ronflante de toutes les sources trado comme implicitement valides, sans recul ni questionnement s?rieux, c?est la mobilisation ad hominem des ?l?ments de discr?dit aff?rents. Ainsi si votre penseur critique ou votre objecteur alternatif est un citoyen ou une citoyenne ordinaire, s?il est une sorte de franc-tireur et n?est pas bard? de dipl?mes ou de distinctions, s?il n?a que ses bras noueux, ses jarrets noirs et son intelligence de charbonnier, d?altermondialiste ou de syndicaliste, ? brandir pour revendiquer une analyse citoyenne ou alternative d?un fait donn?, on contourne prudemment ses arguments (surtout s?ils sont solides) et on l?attaque, lui ou elle. Jugeant l?arbre ? son pedigree plut?t qu?? ses fruits, on nie tr?s calmement ? ce citoyen roturier le droit ? la parole, sans se g?ner pour lui signifier qu?il ne fait tout simplement pas partie du cercle des ma?tres penseurs. Oui, on en est encore l?. On en est revenus l?.

3- Ignorance ouverte ou simplification caricaturale de la version critique. Le discours confirmationniste reste un discours institutionnel et affecter d?ignorer l?existence d?une critique alternative des faits reste un r?flexe, justement institutionnel, vieux comme le monde. M?me quand certaines analyses critiques alternatives d?un ?v?nement ont pignon sur rue et gagnent solidement en cr?dibilit?, les instances confirmationnistes, les journaux et la t?loche notamment, n?en parlent tout simplement pas. C?est comme si ?a n?existait pas. Si l?explosion de l?internet a pu, un temps, faire croire ? une disparition de cette propagande par le silence, force est de constater que l?ordre ?tabli s?est singuli?rement ressaisi. Soif de visibilit? et twitto-narcissisme obligent, le fameux journalisme citoyen se transforme graduellement en un gros t?lex des pouvoirs de communication conventionnels. La loi du silence dans le tapage s?y restaure, doucement mais implacablement. Si, la mort dans l??me, le confirmationnisme se doit d?en venir ? faire mention explicitement de la version critique alternative de l??v?nement, ce sera alors pour la d?sosser, la d?sarmaturer, y faire un cherrypick s?lectif de traits ?pars, n?en retenir que les ?l?ments les plus ais?ment caricaturables et susceptibles d?alimenter la cyber-vindicte implicite qui, elle, n?en rate pas une pour d?marrer au quart de tour.

4- Expansion hypertrophiante de la notion de ?Th?orie de la Conspiration?. Ici, calmons-nous un peu et souvenons nous de la fameuse Commission Trilat?rale de notre jeunesse, instance bouffonnement occulte mais surtout obligatoirement OMNIPOTENTE (sans concession aucune ? ceci NB). Nos Th?oriciens de la Confirmation sont bien prompts, au jour d?aujourd?hui, ? oublier que le vrai conspirationnisme du cru pose toujours l?instance qu?il mythologise comme int?gralement d?miurgique sur le tout du d?veloppement historique. Une vraie Th?orie de la Conspiration est une analyse fondamentalement totalitaire, une parano absolue, ronde, enti?re et sans asp?rit?. Elle postule que l?int?gralit? des ?v?nements historiques, incluant les crises et tout ce qui ?clate sans avertir, est froidement d?cid? par une instance occulte de pr?dilection (Commission Trilat?rale, Groupe Bilderberg, Secte des Illuminati, Sages de Sion, Rosicruciens, Templiers ? pick your favorite, il en faut une en tout cas). Or, le confirmationnisme actuel importe massivement le ridicule parano?aque de la Th?orie de la Conspiration, tout en l??visc?rant de son contenu essentiel. Le programme confirmo ne retient de l?illusion conspiro que ce qui sert sa propre d?marche de salissage: la grogne sceptique, le rejet r?flexe de l?analyse superficielle des choses, l?ardeur critique en p?tarades et la m?fiance envers l?ordre ?tabli. Tant et tant que, pour la vision d?sormais impos?e par la Th?orie de la Confirmation, quiconque doute un tant soi peu de la version officielle des choses est aussit?t un conspiro hirsute et farfelu. Et pourtant, le citoyen averti n?a pas besoin de croire, mythiquement, de par je ne sais quelle envol?e parano st?rile et si ais?ment discr?ditable, en quelque soci?t? secr?te m?galo pour flairer le musc banal et peu reluisant de la magouille g?n?ralis?e. Il est de ces chausse-trappes sociologiques et on en a une vraie bonne ici: la Th?orie de la Conspiration 2.0, version ?dulcor?e, multiforme et tout usage. C?est rendu aujourd?hui que la moindre observation critique est imm?diatement ?tiquet?e conspiro. Il y a l? un baillonnage ?vident de la subversion intellectuelle collective qui ne dit pas son nom et qui ne se g?ne pas pour ratisser large. Conformisme trouillard oblige, oser d?noncer une conspiration (une vraie, une toute petite, une ordinaire, une conspiration avec un petit ?c?) devient de nos jours un exercice risqu?, un effroyable flux d?arguties, plus nuisible pour l?image de celui qui le fait que pour l?activit? de celui qui conspira. C?est tout de m?me un monde.

5- Se r?clamer de la ?science? et des ?scientifiques?. La Th?orie de la Confirmation est tr?s ouvertement scientiste. Elle se r?clame tapageusement de la ?science?, souvent d?ailleurs plut?t les sciences de la nature, hein. Les sciences humaines et sociales ne font habituellement pas partie de son fond de commerce prestige (on conna?t la chanson: Darwin est partout, Marx est nulle part). Le confirmationnisme se donne donc comme professant des ?faits scientifiques?, en imputant, tr?s ouvertement, les ?croyances? et les ?opinions? ? ses objecteurs critiques. Il argumente ouvertement ainsi, tr?s abruptement, malgr? le fait que le caract?re scientifique de ses assertions est souvent hautement questionnable. Par dessus le tas, le confirmo n?est pas une seconde foutu, en plus, de s?aviser du fait que la science est, de fait, en crise. Bien oui? force est d?observer que la ?science? contemporaine barbotte pas mal son grand ?uvre. Elle peint des petites souris au crayon feutre en faisant passer ?a pour de la greffe de peau, pour obtenir les subventions. Elle prouve ?chimiquement? qu?il n?y a pas de corr?lation entre tabac et cancer. Elle se crochit comme un croupion au service des int?r?ts industriels et politiques. En un mot: elle existe socialement. De plus, une somme ph?nom?nale de ce qu?on nomme ?science?, dans le discours confirmo comme ailleurs, n?est jamais que technique, technicit?, plomberie. Chers confirmationnistes, votre ?science?, elle ment. Elle sert ses employeurs et ses ma?tres, elle n?est pas ind?pendante, abstraite, ang?lique, laborantine. Elle se d?guise en v?rit?, mais n?est qu?un dogmatisme servile positionnant dans le champ une certaine version des choses. Et, ce que vous percevez comme une absence de d?bat vite clos par la science, n?est que le reflet, dans votre esprit, des certitudes de ce dogmatisme et de cette version. Douter, investiguer, ne jamais trop se fier aux connaissances indirectes, au diktats, ? la fausse neutralit? des sources, voil? pourtant le fondement radical de toute science. Qu?avez-vous fait de cette attitude? Vous l?avez ligot?e, pour servir tous les pouvoirs et toutes les docilit?s.

Telle est la tactique d?attaque des confirmationnistes. Ils ont compris que le ridicule ne tue pas. Pire, il cong?le, il intimide, il effarouche. On n?approche donc plus la pens?e critique avec une matraque. On l?englue dans la gadoue onctueuse du d?nigrement raisonn?. Faites l?exp?rience. Essayez-vous ? critiquer la version re?ue des choses, sans parano totalisante, en toute sinc?rit?, ponctuellement, juste pour la vrais raison honn?te qui vous motive: vous la sentez pas et trouvez que ?a cloche, un peu ou pas mal. Les confirmos vont se rameuter en rafale. Ils sont collants comme des mouches, en prime. Vous allez vite observer que la nu?e grouillante des arguties de la Th?orie de la Confirmation vous attend dans le tournant. Libre pens?e, vous disiez? Conformisme lourdingue, oui?

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