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Le cimeti?re des ?l?phants

AGNES MAILLARD ?Vendredi, c??tait ma journ?e troisi?me ?ge. C?est un peu abrupt, dit comme cela et ce n?est pas un exact reflet de la r?alit?. Disons qu?en d?autres temps, j?avais promis ? un ami de veiller sur ses parents qui habitent nettement plus pr?s de chez moi que de chez lui. C??tait un dealhonorable. Puis notre amiti? s?est dissoute dans un oc?an de non-dits et sont rest?s les parents et ma promesse. Je me suis pos? la question un moment avant de d?cider qu?une promesse est quelque chose de bien trop s?rieux pour en faire un al?a circonstanciel. Et puis aussi, je n?avais aucune raison objective de punir de petits vieux qui ont toujours ?t? parfaitement adorables avec moi.

J?avais un peu rel?ch? le service ces derniers temps. ?a, comme le reste?: je fais rarement dans le d?tail. Pas envie de montrer ma face obscure. Et puis, plus de voiture, ?a aide beaucoup ? distendre les relations intervillages dans mon coin de plan?te de grande ruralit?. Ce qui aboutit toujours ? des arbitrages ? la con?: se chauffer ou se d?placer. Que la question se soit impos?e ? moi en plein mois d?ao?t ne change rien ? la logique du choix final. Quand j?aurais br?l? la derni?re goutte de fuel de la cuve, non seulement j?aurais froid, mais en plus je serais toujours ? pied, ce qui compromet grandement ma capacit? ? gagner l?argent de la cuve suivante. Tandis que l?, je vais peut-?tre me peler le cul d?s la fin de l??t? indien, mais au moins je pourrai continuer ? quadriller la cambrousse. En attendant de r?soudre mes probl?mes de baignoire ? mazout, je fais donc le plein de chaleur humaine.

La premi?re visite ?tait pour une de ses amies hospitalis?e, grand-m?re d?un autre ami, toujours en service actif. C?est rassurant de voir qu?au fil du temps, mon quota de pertes reste acceptable.?Elle se remet doucement d?une chute et d?un AVC, je ne sais plus dans quel ordre, le duo gagnant. Ce dont elle se remet moins bien, c?est de la vieillesse et de son hideux corollaire de d?pendances. En gros, plus que ses jambes et son bras qui l?ont l?ch?e, c?est d?avoir perdu sa libert? de mouvement qui la mine au point o? elle pr?f?rerait ?tre morte du premier coup.

Je comprends. Mais je ne peux pas approuver. Je trouve juste ?trange que notre monde hyperm?dicalis? ne prenne pas du tout en compte les d?pressions du troisi?me ?ge. On les perfuse, on les masse, on les rafistole, on les maintient vaguement en fonctionnement, et on s??tonne ensuite de les voir pleurer leur d?ch?ance physique et leur peur de la mort. C?est pourtant terriblement humain. Mais on pr?f?re les gaver d?antid?presseurs, histoire de ne pas ?pouvanter les familles d?moralis?es par toutes ces larmes de d?sespoir qui ne parviennent m?me plus ? s??couler dans les canyons que le temps a creus?s dans leurs visages.

Du coup, je repense ? une ?mission vue sur Arte o? des m?decins un peu exp?rimentateurs testent des trips de LSD sur les canc?reux en phase terminale. Juste pour apprivoiser la mort et la peur qui r?dent et g?chent souvent leurs derniers instants. ?a lui ferait du bien, un bon trip de LSD, bien plus que mes petites phrases vides pour lui rappeler qu?il y a toujours quelques bons moments ? grappiller, jusqu?au bout, mais bon, m?me sans hallucinog?nes, j?arrive ? lui arracher quelques maigres sourires et c?est toujours ?a de gagn??!

La deuxi?me grand-m?re, je ne la connais pas. Elle vit encore chez elle, mais sur elle aussi, l??treinte du temps se fait sentir. Le temps et la vie. La chienne de vie et ses coups de pute que tu ne souhaiterais m?me pas ? ton pire ennemi. Elle, elle a morfl?, question coups de pute, ?a, je le savais avant de la voir. J?aime bien le bleu d?lav? de ses yeux un peu gonfl?s, de larmes ou de lassitude, je ne sais pas, probablement un peu des deux. Ses traits ont fondu sous les assauts du temps, mais j?entrevois, ici et l?, les vestiges de la femme qu?elle a ?t??: une arr?te nasale encore vive, un menton pas encore compl?tement effac? et une vivacit? d?esprit que rien n?a encore totalement fait sombrer. J?aimerais tellement la photographier, mais j?ai d?j? eu quelques discussions malheureuses avec des femmes comme elles, qui ne se reconnaissent plus depuis longtemps dans le miroir et qui refusent de fixer sur une photo ce que la vie leur a fait subir. Je me contente de photographier son lierre automnal et la laisse papoter avec sa copine un peu perdue de vue. Comme trop souvent, ? ces ?ges.

Je crois qu?elle a suivi le cours de mes pens?es, parce qu?elle me dit, alors que je la raccompagne chez elle apr?s notre tourn?e des vieilles popotes?: Vous savez, Agn?s, ? l?int?rieur de moi, je n?aurai jamais mon ?ge.
?a aussi, je comprends.

C?est sur le chemin du retour que je suis assaillie par l?odeur reconnaissable entre toutes du m?tal trop chaud. Quiconque a roul? en guimbarde sait tr?s exactement de quoi je parle, de ce fumet qui anticipe parfois de fort peu le chant du cygne de la voiture. Je v?rifie mon frein ? main?: parfaitement desserr?. L?odeur s?accentue. Il y a, ? pr?sent, une note d?huile br?l?e qui prend le dessus. Je n?ai la Saxo que depuis trois semaines et elle tourne comme une horloge. Je pensais qu?elle me laisserait tranquille plus longtemps. Mon garagiste m?avait f?licit?e pour la pertinence de mon choix. Trois semaines du pur bonheur d?une voiture qui d?marre au quart de tour, qui ronronne doucement, qui me conduit sans ?-coup du point A au point B et tout ?a avec la consommation d?un dromadaire de comp?tition. Toujours aucun voyant suspect, aucune sensation ?trange de conduite et ?a sent la friture de moteur ? plein pif.

Et puis, je le vois. Le petit panache de fum?e qui s??l?ve du train arri?re? de la Clio devant moi. Papet se tra?ne sur la d?partementale, parce que Papet a oubli? de desserrer son frein ? main.

Premi?re rafale de feux de croisement. Les gars en face le prennent pour eux.
Seconde rafale, pause rapide, je remets ?a. Je n?aime pas klaxonner. Je ne sais jamais o? est le couineur. Finalement la Clio rouge s?immobilise sur le bas-c?t?. Je sors ? la rencontre du Papet.

  • ?a alors, Agn?s?! Mais je ne t?aurais jamais reconnue. Mais quelle silhouette tu as, ? pr?sent?!

?a doit bien faire deux ans que je n?ai pas vu Le Basque. Bon marcheur. Grand dragueur. S?goliniste imp?nitent. Je suis sur sa mailing-listpolitique, mais depuis la fin de la primaire socialiste, il a pris un petit coup de mou. ?a me fait juste un immense plaisir de le revoir.

  • Et ouais, tu as vu ?a?? ?a ne rigole plus?!

Et je lui fais la danse des Cachous Lajauniepour rigoler.

  • Cela dit, je ne t?ai pas fait arr?ter sur le bas-c?t? pour vanter mes nouvelles mensurations, mais bien pour te pr?venir que tu es en train de cramer ton syst?me de freinage.
  • De quoi??
  • Tu as oubli? de desserrer ton frein ? main, tu fumes depuis Manciet.
  • Oh putain, tu as raison?! ?a ne m?est jamais arriv??! Oh l? l?.

?a fume de partout. Je ne suis pas certaine de l?avoir pr?venu ? temps. Mais ce n?est pas trop grave.

  • Tu sais quoi?? Ce serait sympa qu?on se refasse une course en montagne, tr?s bient?t.
  • Ben l?, mon dos me fait un peu des mis?res, mais sinon, c?est une bonne id?e.

Finalement, la petite voiture roule toujours aussi bien. C?est peu et c?est d?j? beaucoup. Il fera encore chaud demain. Et apr?s, on verra bien.

Quant aux socialistes, ils ont vot? pour une promesse et ils savent d?j? qu?ils ont ?t? trahis. Je le savais avant, mais comme le disait un pote?: au moins, ils seront plus cool avec les ?trangers.
Ben, m?me pas ?a?!
Les prolos et les bonnes ?mes sont toujours les grands cocus du bal politique?: il y a cinq ans, on leur promettait de gagner plus?; il y a cinq mois, on leur vendait du changement. Et au final, tout se passe exactement comme s?ils n??taient que des figurants de leur propre vie. Je pense qu?au prochain cirque ?lectoral, on pourra aussi bien voter pour une couille de hamster, vu l??tat de notre d?mocratie, ?a ne fera pas plus de diff?rence qu?autre chose.

Alors quoi, o? je voulais en venir avec mes histoires sans queue ni t?te??
Nulle part.
Exactement comme pour tout le reste?: Nulle part?!

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