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http://www.centpapiers.com/ Le journal citoyen du Québec pour la francophonie
15 octobre 2010 |
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Le choix de la défaite, quand les élites françaises choisirent le fascisme.
Le fascisme, dont la définition qu’en donnait Franklin Roosevelt devrait être rappelé plus souvent, c’est quand le gouvernement devient contrôlé par des sociétés privées («corporation»), qui usent du «surhomme» démagogue auprès du peuple pour avancer leurs intérêts au détriment de l’intérêt général. Il savait de quoi il parlait, puisque lui-même dut faire face à un coup d’état en 1934 financé par les intérêts JP Morgan[1], dont Thomas Lamont, son vice-président, voyait en Mussolini un «missionnaire» qu’il finança à cout de millions par ailleurs, dans un climat fascisant promu par le grand magnat de la presse américaine Henry Luce, propriétaire du Time Magazine qui fit de Mussoloni et Pierre Laval des «hommes de l’année». Si aujourd’hui la menace plane à nouveau, les mêmes intérêts financiers voulant imposer les mêmes politiques d’austérités financières songent à nouveau à ce type de régime pour imposer la dictature des marchés financiers (si la propagande médiatique ne suffit pas…), cela n’en est aucunement une fatalité.
Ça ne réussit pas aux États-Unis et en France cela n’aurait point réussi sans l’intervention d’Hitler, car les travailleurs et défenseurs de la République de tout acabit surent l’empêché par leurs actions, souvent réprimées très durement, mais suffisantes pour empêcher les élites françaises d’obtenir l’implantation d’un régime fasciste qu’ils souhaitaient. Comme le mentionnait Einstein «Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui les regardent sans rien faire.» De plus, comme le rappelle l’historienne Annie Lacroix-Rist : «On combat d’autant mieux la fascisation et les putschs d’aujourd’hui qu’on a analysé la fascisation et les putschs d’hier.» Et en la matière, elle est une experte, ayant fouillé les archives françaises, ouverte après 60 ans!, de la Banque de France, au Quai d’Orsay, en passant par les services de polices et bien d’autres. C’est à ce retour historique, pour mieux affronter les temps présents, que vous convie cet article en faisant connaître le livre choc d’Annie Lacroix-Rist Le Choix De La Défaite : Les Élites Françaises Dans Les Années 1930, dont on peut voir une excellente présentation par l’auteur elle-même ici.
L’historien Carroll Quigley mentionne qu’on ne peut comprendre l’histoire du 20e siècle sans comprendre le rôle de la monnaie – qui contrôle son émission et sa valeur – ainsi que le rôle des banquiers dans la vie économique et politique des pays[2]. Que les noms comme Baring, Lazard, Warburg, Schröder, Mirabaud, Mallet[3], Rothschild ou Morgan s’ils ne nous sont pas déjà familiers, devrait l’être beaucoup plus. De même que la banque de Worms ou d’Indochine qui furent au cœur de l’entreprise synarchique qui ouvrit grandes les portes de la France au régime hitlérien. «Nous n’avons pas vaincu la France, elle nous fut donnée» aurait dit le général Von Reichenau.
Affirmation incroyable? Pourtant, déjà en avril 1944, le grand historien Marc Bloc écrivait «Le jour viendra […] et peut-être bientôt où il sera possible de faire la lumière sur les intrigues menées chez nous de 1933 à 1939 en faveur de l’Axe Rome-Berlin pour lui livrer la domination de l’Europe en détruisant de nos propres mains tout l’édifice de nos alliances et de nos amitiés. Les responsabilités des militaires français ne peuvent se séparer sur ce point de celles des politiciens comme Laval, des journalistes comme Brinon, des hommes d’affaires comme ceux du Creusot, des hommes de main comme les agitateurs du 6 février, […]». Ce jour tarda beaucoup plus que ne le pensa Bloch, cependant que l’ouverture des archives permit à l’historienne Annie Lacroix-Riz de confirmer la thèse de Bloch, avec pour différence que la responsabilité des élites économiques dans la défaite, Banque de France et Comité des Forges en tête, furent plus grande que ne le pensa Bloch.
Annie Lacroix-Riz est professeure d’histoire contemporaine à l’Université de Paris 7, mouton noir de l’«historiquement correct» qui prévaut chez bien des historiens français, plus prompt à l’anathème du haut de leur chair qu’aux recherches minutieuses dans les archives et aux raisonnements sérieux. Elle aborde des sujets trop souvent délaissés comme l’implication des milieux économiques anglais et français dans la montée du fascisme et du nazisme par une idéologie libérale souvent complaisante aux tenants du pouvoir.
Prenant contre-pied de la thèse prédominante depuis les années 80 mis de l’avant par Henry Turner et reprise par plusieurs, comme Ian Kirshaw[4], que le grand capital allemand et international aurait joué pour très peu dans la montée du nazisme, Lacroix-Riz montre que les élites économiques françaises avaient une grande admiration pour les méthodes hitlériennes et de son ministre des finances Schacht[5] – très bien connecté de Londres à New York – de régler la question des salaires et de la capacité du régime à imposer l’austérité : élimination des syndicats, diminution du salaire, augmentation du nombre d’heures de travail et camp de concentration pour les récalcitrants[6]. Sans compter que le nouveau régime payera rubis sur l’ongle les dettes commerciales à la France, l’Angleterre et les États-Unis du plan Dawes et Young jusqu’en mai 1945, aspect souvent négligé par les historiens, tout en renforçant les liens des grands cartels internationaux (comme la Standard Oil avec IG Farben) issus de ces plans.
La Banque de France, qui n’hésitait pas à renflouer aux frais de l’État les pertes spéculatives des banques amis, toute ressemblance avec aujourd’hui n’est aucunement le fruit de la coïncidence, n’en exigeait pas moins l’orthodoxie budgétaire à l’État, sous peine de se voir les crédits coupés ou de subir une déstabilisation organisée contre le franc (ie la Grèce, bientôt l’Espagne d’aujourd’hui…) . Mais pour assurer une telle politique d’un gouvernement technocratique, libéré des pressions «populistes», le financement de ligues putschistes, le contrôle de la presse et la génération d’un climat de stratégie de tension afin d’instaurer un régime autoritaire[7] furent employés par les élites économiques. Annie Lacroix-Riz met en pièce l’idée de l’autonomie du politique ou des journalistes : bien des historiens se limitant à la sociologie des idées de différents groupes politiques oublient de demander «qui paie?» et «à quelle fin»?
Finalement, on soulignera le rejet systématique de l’alliance soviétique contre l’Allemagne nazie par les élites françaises. À l’exception d’historiens de mauvaise foi, il ne fait aucun doute que la responsabilité du pacte Molotov-Ribentropp provient du refus de Paris et de Londres[8] d’une alliance avec l’URSS qui la rechercha jusqu’au dernier moment, refus motivé par des intérêts économiques et un anticommuniste viscéral de certaines factions. Mais il ne faudrait pas voir dans l’anticommuniste la seule raison qui motiva les élites économiques vers le fascisme : la capacité de ce régime à imposer l’austérité était une raison tout aussi importante. Cette même motivation semble ressurgir aujourd’hui : Borroso, chef de l’Union européenne, n’a-t-il pas brandi la menace du fascisme[9] si l’Espagne, la Grèce et le Portugal n’appliquaient pas les mesures d’austérités, qu’il juge comme étant l’«unique» solution, écartant de facto le New Deal de Roosevelt ou les plans de crédit productifs de Wilhelm Lautenbach? Les nués qui portent l’orage, comme le dit Jaurès en son temps, ne sont pas bien loin en ces de temps de crise économique qui n’a de comparable, dans l’histoire récente, que celle de 1929. Le Choix de la Défaite est donc un livre indispensable pour comprendre la dynamique de l’histoire contemporaine, d’hier comme aujourd’hui. Choisirons-nous donc la facile voie des cassandres défaitistes ou au contraire participerons-nous activement à l’instauration d’un ordre économique plus juste au service des peuples?
[2] Carroll Quigley, Tragedy and Hope A History of the World in Our Time, New York, The Macmillan Company, 1966, p.54. http://www.archive.org/details/TragedyAndHope. On lira avec grand profit les pages 42-62 pour comprendre les mécanismes de la finance et de la monnaie, souvent obscur pour nombre de citoyens, de même que les intérêts souvent divergents entre capitalisme financier et capitalisme industriel. Ainsi, pour comprendre comment les très discrets banquiers internationaux (communément appelé merchant banker en Angleterre ou encore banquier privé en France), engagés dans les prêts aux États, peuvent influencer la politique d’un pays et leur obsession contre l’inflation et leur promotion constante de l’orthodoxie budgétaire (la rigueur dirait Mitterrand), qui les poussa, comme le montre pour la France Annie Lacroix-Riz, a supporté les régimes fascistes qui pouvaient plus efficacement imposer l’austérité salariale qu’une gauche cooptée à la Léon Blum.
[3] Ces deux derniers impliqués dans le financement des groupes fascistes français comme les Croix de feu de même que l’implication de la banque de Neuflize.
[4] Oubli (ou omission flagrante pour mieux défendre sa thèse?) de Turner du rôle clé d’Hugenberg, représentant de l’industrie lourde et magnat de la presse allemande – il en contrôlait la moitié en 1930 – qui fit campagne pour Hitler ou d’un Kirshaw qui ne mentionne rien du rôle d’Henry Deterding de la Shell ou qui réduit le problème de la démission du roi Edward VIII à une histoire de divorce avec une Américaine, alors que les sympathies pronazies du couple royal étaient trop ouvertes, même pour les ‘appeaser’. Ou les tendances idéologiques de Lord Rothermere et Beaverbrook, magnats de la presse anglaise ou encore le pronazi Montagu Norman, très puissant chef de la banque d’Angleterre.
[5] Et on peut s’inquiéter d’autant plus que le Time a révélé que Bernanke, chef de la réserve fédérale américaine, a une photo dans son bureau non pas de FD Roosevelt, mais de Hjalmar Schacht, futur ministre des Finances d’Hitler, Montagu Norman, Benjemin Strong de la réserve fédérale de l’époque (dans l’orbite de JP Morgan) et le français «de gauche» Charles Rist. http://www.time.com/time/photogallery/0,29307,1947816_2013209,00.html
[6] La prochaine fois que vous entendrez parler que les régimes fascistes ont réussi à éliminer le chômage, il faudra garder cela en tête… Sans compter que la ‘relance’ hitlérienne est majoritairement redevable aux réarmements militaires, voir Paul Bairoch, Mythes et paradoxes de l’histoire économique, édition Découverte, Paris, 1999, p.24-30.
[7] En commettant, par exemple, des assassinats que la grande presse attribue aux communistes, qui ne vont pas sans rappeler la stratégie ultérieure d’après-guerre des services secrets anglo-américains qui utilisèrent le réseau Gladio, notamment en Italie avec l’utilisation les réseaux de Lucio Gelli de la loge P2, pour déstabiliser le régime démocratique par des attentats terroristes qu’on attribuait aux brigades rouges. Voir l’excellent livre de Daniele Ganser, Les armées secrètes de l’OTAN : réseaux Stay Behind, Opération Gladio et terrorisme en Europe de l’Ouest, traduit de l’anglais par Thomas Jamet ,Paris, Éditions Demi-Lune, c2007.
[8] Pour comprendre les intérêts économiques derrière l’apaisement anglais, voir Scott Newton, Profit of peace : the political economy of Anglo-German Appeasement, Oxford, Oxford University Press, 1996, 217 p. Certains virent, à tord, le fascisme comme l’émanation des pays catholiques, oubliant l’Allemagne, les courants fascistes dans les milieux anglo-saxons et surtout les financements des fascismes par les anglo-saxons sur le continent. Les milieux impériaux anglais, imbibés de théories raciales, darwiniennes, eugénistes, dont le fondateur Galton était admiré par l’élite anglaise, de Churchill (amis et admirateur de Mussolini; et les anglais financèrent Mussolini depuis 1917!) à Keynes en passant par l’économiste «libéral» américain Irving Fischer. Il ne faut pas oublier qu’Hitler admirait l’Empire britannique et chercha une alliance avec ce dernier jusqu’à la toute fin, notamment par l’entremise de Ribbentrop. On pourra voir l’influence locale de ce fascisme anglais sur le québécois Adrien Arcand. http://www.ledevoir.com/culture/livres/286182/adrien-arcand-un-fasciste-bien-de-chez-nous.
[9] Jason Groves, «Nightmare vision for Europe as EU chief warns ‘democracy could disappear’ in Greece, Spain and Portugal» .
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