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Le chantage et l’aide humanitaire

 

 

St?phane Pallage
L’auteur est directeur du d?partement des sciences ?conomiques de l’ESG UQAM.*

La Somalie est un pays d?chir? par une guerre civile de 20 ans, divis? en r?gions aux mains de chefs de guerre. L’?tat n’existe pas ou se limite ? la p?riph?rie de la capitale, Mogadiscio.

Les chefs de guerre ne sont pas tr?s diff?rents de chefs mafieux. Ils assoient leur autorit? sur une r?gion par la terreur et l’extorsion. Ce sont ? toutes fins pratiques des cleptocrates. Ils nourrissent leur milice arm?e en volant, pillant, taxant arbitrairement les habitants de la r?gion qu’ils contr?lent, le plus souvent des paysans.

Les chefs de guerre n’ont pas provoqu? la s?cheresse, mais l’extorsion continuelle des paysans les emp?che d’accumuler les r?serves de grains n?cessaires pour pallier ? ces al?as climatiques. La famine en Somalie a une origine profond?ment humaine.

Amartya Sen, Prix Nobel d’?conomie, a beaucoup ?tudi? les famines. Selon lui, les famines ne sont pas le reflet d’un manque de nourriture. Elles sont davantage le reflet d’un probl?me d’acheminement de la nourriture. Il est facile pour un cleptocrate, quel qu’il soit, de provoquer une famine. En abusant continuellement de sa population, en expropriant les paysans d’une grande partie de leurs r?coltes, en interdisant l’arriv?e pr?ventive de m?dicaments et de suppl?ments alimentaires, on s’assure assez rapidement de g?n?rer les conditions propices ? la famine. Ajoutez quelques mauvaises pluies, et le tour est jou?.

Qu’ont ? gagner les chefs de guerre de cette famine? Tout. Le financement de leurs guerres passe par l’extorsion. L’aide humanitaire est pour eux une source formidable de revenus.

En 1992, on estime que 60% de toute l’aide humanitaire envoy?e en Somalie a ?t? vol?e par les chefs de guerre. On sait qu’aujourd’hui, les milices du Shebab exigent des taxes consid?rables pour permettre aux agences d’aide humanitaire l’entr?e sur leur territoire. Tout ceci est un chantage remarquablement organis?.

Devons-nous c?der au chantage? Oui, parce que des vies sont en jeu. L’humanit? ne peut laisser un tel massacre se produire. Mais il faut savoir que des vies seront en jeu l’ann?e prochaine et l’ann?e suivante. Le chantage ne sera pas ponctuel.

C’est l? un grand paradoxe de l’aide humanitaire. Les ?conomistes le connaissent sous le nom du paradoxe du Samaritain. Si l’on promet d’aider en cas de besoin, les besoins seront beaucoup plus fr?quents que s’il n’existait aucune agence d’aide. Pour ?viter le chantage ? r?p?tition, les agences d’aide ont plusieurs atouts qu’elles r?pugnent souvent ? utiliser.

Le premier moyen consiste ? mettre en concurrence les chefs de guerre et ? leur promettre davantage d’aide que pour les autres s’ils se comportent mieux ? l’?gard de leur population. Cette mise en concurrence permet aux agences de canaliser l’extorsion et de dicter les conditions de celle-ci.

Le deuxi?me moyen, plus efficace, consiste en une strat?gie o? l’aide est utilis?e pour pr?venir les famines. Des pots-de-vin ?quivalents ? la part vol?e de l’aide ?vitent que le cleptocrate ne prenne sa population en otage pour attirer l’aide humanitaire.

Les strat?gies peuvent bien s?r ?tre plus nuanc?es et combiner diplomatie, incitations, interventions militaires et autres, mais il est important de savoir que les agences d’aide ont un pouvoir qu’elles n’utilisent pas pour pr?venir, plut?t que gu?rir.

Pire, on leur interdit d’utiliser ce pouvoir. Le Canada est en effet signataire d’un texte approuv? ? Stockholm en 2003 sur les Principes et bonnes pratiques en mati?re d’aide humanitaire. Un de ces principes est celui de l’ind?pendance, en vertu de laquelle les agences d’aide humanitaire s’abstiennent de consid?rations politiques. Un autre est celui de la neutralit?, en vertu de laquelle les agences d’aide ne prennent pas partie pour un bellig?rant. Ces contraintes, impos?es par les pays donateurs ? leurs agences d’aide sont de l’int?r?t direct des chefs de guerre.

Ce n’est pas avec ces beaux principes que l’on pr?viendra une famine en Somalie l’ann?e prochaine. Serait-il temps de repenser le r?le de l’aide humanitaire?

* L’auteur est membre de l’Observatoire sur les missions de paix et op?rations humanitaires de la chaire Raoul-Dandurand.

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