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Le bonheur d’être parisien avant les égouts

Si la Rome antique a été dotée très tôt d’un réseau d’égouts – la Cloaca maxima date de 600 avant JC ! –, tel n’a pas été le cas dans la capitale française. Il a en effet fallu attendre plus deux millénaires pour que les pouvoirs publics prennent enfin la mesure d’une carence qui constituait pourtant depuis des siècles un évident problème d’insalubrité et de santé publique…

Au temps du roi Louis IX, plus connu sous le nom de Saint Louis, Paris n’était encore qu’un embryon de la ville qu’elle est devenue. On comptait alors moins de 300 rues dans la capitale du Royaume de France, contre plus de 6 000 de nos jours. Et il ne faisait pas bon y circuler à pieds à cette époque, entre la boue, les immondices ou les excréments qui jonchaient le sol, les flaques d’origine douteuse, les risques d’être renversé et gravement blessé par des chevaux et des attelages, sans compter les activités délictueuses des tire-laine et des vide-goussets. Les jours de pluie, c’était en outre la douche et les éclaboussures assurées pour tous ceux qui s’aventuraient hors de leur domicile, l’eau s’écoulant directement des toits sur la terre-battue d’une voirie encore très rudimentaire, exception faite de la « Croisée de Paris* », équipé de dalles de grès depuis le règne de Philippe-Auguste.

C’est au milieu du 13e siècle que des chéneaux, complétés par des gargouilles situées aux extrémités basses de ceux-ci, sont progressivement mis en place sur les monuments publics de Paris pour déverser l’eau à l’angle du pignon des édifices. Près de 5 siècles passent sans que ces dispositions évoluent. Il faut en effet attendre 1764 pour que le prévôt de Paris Alexandre de Ségur ordonne le remplacement des gargouilles par des tuyaux de descente qui déversent l’eau directement sur le sol. Mais à l’exception des maisons neuves, peu d’immeubles en sont équipés, et ce n’est qu’après la promulgation d’un arrêté de 1831 que les tuyaux de descente sont rendus obligatoires pour toutes les maisons de la capitale.

À l’aube du 19e siècle, l’évacuation des eaux usées se fait encore dans le « ruisseau » central des rues. Quant aux déjections, elles vont depuis le Moyen Âge dans une fosse située au sous-sol des maisons où les liquides s’infiltrent dans le sol au risque de polluer la nappe phréatique. Les matières solides sont, quant à elles, évacuées pour la plupart à la « Grande voirie** » de Montfaucon (au pied de la Butte-Chaumont), non loin du gibet de sinistre réputation. Là, les excréments sont entassés à l’Étang de l’Oiseau dans des bassins destinés à en extraire les liquides ; puis les matières résiduelles sont mises à sécher sur des terrains d’épandage attenants afin d’être remises aux « courtilliers » pour fumer leurs vergers et leurs potagers.

Malgré différentes tentatives de régulation, aucune ordonnance d’obligation de vidange des fosses ne parvient à enrayer ces pratiques durant des siècles. Comble de la félicité pour les piétons de Paris : jusqu’au 18e siècle, ils doivent très vite se mettre à l’abri en entendant l’avertissement « Gare l’eau ! » synonyme de déversement depuis les étages des seaux d’aisance ! Nul doute que nombre de Parisiens ont eu droit, un jour ou l’autre, à une douche d’agrément de ce type. Se promener dans les rues de la capitale est alors un véritable défi car, à ces odeurs domestiques, s’ajoutent celles des abattoirs, des tanneries, des teintureries qui, elles aussi, empuantissent l’atmosphère des faubourgs aussi sûrement que les égouts-fossés qui charrient vers la Seine leur eaux immondes et leurs miasmes.

Par chance, on avait le nez aguerri en ce temps-là. C’est d’ailleurs ce qu’écrit Sébastien Mercier en 1783 dans son Tableau de Paris à propos du produit des lieux d’aisance : « les Parisiens ont l’œil et l’odorat habitués à ces saletés. » Habitués également, note le chroniqueur, à observer ici et là dans la ville « un amphithéâtre de latrines perchées les unes sur les autres, contiguës aux escaliers, à côté des portes, tout près des cuisines et exhalant de toutes parts l’odeur la plus fétide. Les tuyaux s’engorgent facilement ; on ne les débouche pas, les matières fécales s’amoncellent, s’approchent en colonne du siège d’aisance ; le tuyau surchargé crève ; la maison est inondée, l’infection se répand, mais personne ne déserte » ! Un vrai bonheur pour les promeneurs !

C’est au 19e siècle que la situation change véritablement pour la population parisienne. Les risques sanitaires, la pollution et les nuisances sont de plus en plus mal supportés dans une ville en constante expansion géographique et démographique où l’on compte en outre une classe bourgeoise dotée d’une influence croissante. Mais ce n’est qu’après la grande épidémie de choléra de 1832 que les décisions drastiques sont véritablement prises. Le préfet de la Seine, le Comte de Rambuteau, entièrement acquis aux théories hygiénistes héritées des Lumières et crédibilisées par la catastrophe sanitaire de 1832 – 18 402 morts pour la seule ville de Paris ! –, met en place un service de vidanges** régulières des fosses par des équipes spécialisées afin d’assainir les rues. Dans le même temps, toujours sous l’impulsion du préfet Rambuteau, l’on développe progressivement un réseau d’égouts souterrain à la réalisation duquel participent ensuite activement le préfet Berger de 1848 à 1853, puis le préfet Haussmann de 1853 à 1870, ce dernier avec la collaboration déterminante de l’ingénieur Belgrand.

Certes, il préexistait des égouts couverts dans la capitale avant Rambuteau. Le tout premier, oublié depuis belle lurette, avait même été construit par les Romains et circulait sous l’actuel boulevard Saint-Michel entre les thermes de Cluny et la Seine. Mais hormis l’égout du Pont-Perrin, construit en 1350 et partiellement couvert – il déversait ses eaux usées dans les fossés de la Bastille –, les ouvrages n’étaient, pour la plupart, que des fossés nauséabonds à ciel ouvert, à tel point qu’en 1663, nous dit le dictionnaire historique Hillairet, l’on ne comptait que « 2,4 km d’égouts voûtés contre 7,2 km encore à ciel ouvert ». Et c’est bien au 19e siècle, sous l’impulsion déterminante de MM. Rambuteau, Berger et Haussmann, qu’a été entrepris à grande échelle l’assainissement de la capitale. Il suffit pour s’en convaincre de comparer ces chiffres : 1824, 36 km d’égouts ; 1854, 155 km ; 1878 (année de la mort de Belgrand), 620 km.

Aujourd’hui, le réseau des égouts de Paris compte 2 484 km de collecteurs et de galeries où se déversent excréments, eaux usées et eaux pluviales. Et bien peu de Parisiens, souvent prompts à dénoncer les nuisances qui troublent leur existence, imaginent ce qu’ont pu être les véritables conditions de vie de leurs lointains ancêtres !

Point de rencontre des rues Saint-Martin, Saint-Martin, Saint-Jacques et Saint-Honoré.

** Étonnant lieu que celui-là ! Outre le traitement des excréments, l’on y amenait les dépouilles des animaux morts. Et il ne fallait, dit-on, qu’une journée aux rats pour nettoyer 20 carcasses de chevaux ! Les chats n’étaient pas en reste : nombreux étaient ceux qui venaient s’y nourrir, au risque d’être tués pour leur peau, très prisée des Parisiens pour se préserver des frimas de l’hiver. Comble du pittoresque, toutes les dépouilles n’étaient pas données aux rats et aux chats : certaines servaient à élever des asticots aux fins de nourrir des élevages de faisans et de fournir des appâts aux pêcheurs.

*** Ces vidanges sont tout d’abord effectuées à l’aide de pompes à bras, puis, à compter de 1880, au moyen de pompes à vapeur.

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A propos de Fergus

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Autodidacte retraité au terme d'une carrière qui m'a vu exercer des métiers très différents allant d'informaticien à responsable de formation, je vis à Dinan (Côtes d'Armor). Depuis toujours, je suis un observateur (et de temps à autre un modeste acteur) de la vie politique et sociale de mon pays. Je n'ai toutefois jamais appartenu à une quelconque chapelle politique ou syndicale, préférant le rôle d'électron libre. Ancien membre d'Amnesty International. Sur le plan sportif, j'ai encadré durant de longues années des jeunes footballeurs en région parisienne. Grand amateur de randonnée pédestre, et occasionnellement de ski (fond et alpin), j'ai également pratiqué le football durant... 32 ans au poste de gardien de but. J'aime la lecture et j'écoute chaque jour au moins une heure de musique, avec une prédilection pour le classique. Peintre amateur occasionnel, j'ai moi-même réalisé mon avatar.

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