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Le bocal à mouches…

Depuis quelques jours, en superposition d’un monde qui m’écœure profondément, je revois avec une acuité terrible le bocal à mouches de Maman Barrières. Maman Barrières est le vestige d’une époque révolue, celle où le travail avait encore faim de main d’œuvre et concédait plus qu’un peu d’argent pour votre temps de vie, mais aussi un statut, une place dans la société et parfois même un toit sur la tête.

Maman Barrière était donc préposée au passage à niveau d’Ambilly, celui qui s’abaissait régulièrement sur le tortillard rouge et blanc qui transbahutait toute la journée ses frontaliers jusqu’à Genève. C’est à elle que revenait d’assurer notre sécurité à tous en illuminant la bouille rouge et ronde des feux clignotants, en déclenchant la sonnerie aigrelette de l’alarme que j’entendais jusque chez moi et surtout en manivellant de ses bras solides les deux énormes barrières assorties à la Micheline, jusqu’à ce que leur barbe de métal touche la route. Mais encore plus que tout cela, Maman Barrière rythmait les journées des riverains avec encore plus d’à propos et de précision que l’horloge atomique de Francfort :

— Dépêche-toi, voilà l’express de 7 h 15, on va être en retard pour l’école…

Il m’échappait à l’époque toute l’ironie contenue dans la simple appellation « express », mais j’avais parfaitement intégré l’importance centrale de Maman Barrière dans la vie du quartier, même si elle était chère à mon cœur de petite fille pour une raison nettement plus prosaïque : elle était ma nourrice, c’est-à-dire un havre de paix dans une enfance sombre.

À l’époque, il ne fallait pas des agréments et des contrôles à n’en plus finir pour accueillir des mômes, aussi, il y avait toujours une petite armada de gosses qui gravitait autour de la minuscule maison à un étage qui se serrait le long de la voie ferrée. Une partie d’entre eux devait être à elle, j’étais juste la plus petite du lot, toujours à la remorque de jeux que je ne comprenais que partiellement, comme celui du bocal à mouches. Ce devait être un sport familial de longue date auquel les plus grands des garçons excellaient. Ils arrivaient à capturer les mouches vivantes d’un revers de la main, ce qui était à mes yeux (et reste encore!) un exploit assez stupéfiant. Les mouches étaient enfermées dans grand bocal transparent où elles tournaient en se cognant aux parois de verre en attendant l’étape suivante. Il s’agissait en fait d’ouvrir le bocal et de le retourner prestement sur la plaque brûlante de la cuisinière à charbon qui trônait dans la cuisine de la garde-barrière. Là, les mouches luttaient frénétiquement pour leur vie avant de finir par tomber sur la plaque et de s’y racornir en grésillant avec ce tout petit bruit insignifiant et sinistre sous les cris et les rires des enfants.

J’avais beau vouloir partager les jeux de la meute, celui-ci m’isolait plus que jamais, non pas parce que j’étais trop jeune pour attraper des mouches, mais surtout parce que je ne prenais aucun plaisir à assister à ces mises à mort cruelles et inutiles. Je ne savais vraiment rien des mouches, mais dans ces quelques instants que ma mémoire a gravés de préférence à tant d’autres, je sais que je me sentais plus proche de ces insectes à l’agonie que de mes semblables dont la joie mauvaise déformait les traits.

On m’a raconté bien des années plus tard que j’avais un jour provoqué la panique de la famille de la garde-barrière en libérant tous les lapins de leur clapier. Je me souviens très vaguement d’une petite demi-douzaine de silhouettes parcourant en trébuchant le ballast qui surplombait l’étroit jardinet et de leurs efforts pour rattraper les fuyards avant le passage de train suivant. Je ne suis, par contre, absolument pas convaincue d’avoir été à l’origine de la libération de ces boules de poils véloces, ne serait-ce parce que les cages les plus hautes étaient hors de ma portée, mais ce n’est pas ce qui compte le plus. Ce qui importe, c’est que tout le monde avait pris cela pour un geste humanitaire et qu’à cause de cela, tout le monde avait pensé à moi.

On m’avait reconnu implicitement la capacité à m’émouvoir du sort des autres, y compris quand ces autres n’étaient que des civets ou de la vermine.

Et maintenant, je vis dans un monde où ce sont les gamins du bocal à mouches qui ont gagné.

 

Monolecte

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