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Le « self-scanning », ou le paradoxe sociétal

Self scanning

C’est une affaire entendue, les Français fulminent, à juste titre, contre un taux de chômage excessif qui laisse nombre de nos concitoyens sur le carreau et contribue à aggraver, mois après mois, la paupérisation des classes populaires. Et pourtant, une partie de ces Français exaspérés encourage à sa manière la montée de ce taux de chômage. Un paradoxe que la majorité d’entre eux refuse d’assumer…

 

Il suffit de fréquenter les hypermarchés de la grande distribution pour s’en convaincre : mois après mois, les Français sont toujours plus nombreux à utiliser un boîtier de « self-scanning », autrement dit un lecteur de code-barres, lorsqu’ils effectuent leurs courses hebdomadaires. Qu’il se nomme Scan’ Achat chez Leclerc, Scan’ Express chez Géant, Scan’ Lib chez Carrefour ou Rapid’ Auchan, c’est le même système qui a progressivement été mis en place dans toute la grande distribution, y compris dans les magasins des enseignes Intermarché, Monoprix et Super U.

 

Pour mémoire, ou à destination des rares lecteurs qui ne connaissent pas le « self-scanning », rappelons comment cela fonctionne, non sans avoir précisé que les clients intéressés par cette formule doivent, avant la toute première utilisation, s’être préalablement inscrits à l’accueil du magasin afin de disposer du sésame, une carte de fidélité dédiée à ce système :

 

Dès l’entrée dans le super ou l’hypermarché, des boîtiers de lecture de codes-barres, dont l’aspect ressemble à une grosse télécommande de téléviseur, sont mis à la disposition des clients après avoir été réinitialisés, autrement dit remis à zéro. Il appartient au client qui souhaite avoir recours à ce système de se munir de l’un de ces boîtiers puis de procéder à ses courses dans les allées du magasin, à charge pour ce client de scanner chacun de ses achats avant de le placer dans son caddie. Au passage à l’une des caisses dédiées au « self-scanning  », inutile de vider le caddie sur le tapis (sauf en cas de contrôle) : il suffit de remettre le boîtier à l’employé(e) qui, en quelques secondes, enregistre automatiquement la liste des achats et affiche la note à payer. Chez Carrefour, on va même encore plus loin, l’employé(e) de caisse étant remplacé(e) par un automate !

 

Certains clients voient un aspect ludique dans l’utilisation d’un boîtier de self-scanning. Pointer le code-barres d’un paquet de lessive, d’un tube de dentifrice ou d’une boîte de sardines n’a pourtant rien de particulièrement excitant ! D’autres adeptes du self-scanning apprécient, quant à eux, de pouvoir à tout moment connaître le montant de la note qu’ils vont devoir payer en caisse ou à l’automate. Mais est-ce vraiment indispensable ? Et quid du désir inconscient – et donc inexprimé – de céder à l’attrait de la nouveauté ? Cette nouveauté qui conduit tant de nos compatriotes à se ruer sur les innovations, souvent au-delà du raisonnable relativement à l’usage attendu.

 

Le principal attrait pour le self-scanning ne réside toutefois ni dans sa dimension ludique ni dans le suivi de l’addition si l’on en croit les utilisateurs. Ce qu’ils plébiscitent, c’est avant tout le gain de temps que ce système leur fait réaliser. Et le fait est qu’il n’y a quasiment pas de queue aux caisses dédiées au self-scanning : les caddies y défilent rapidement, comparé aux caisses traditionnelles voisines où il n’est pas rare de devoir passer cinq bonnes minutes à attendre son tour.

 

À noter qu’à côté du self-scanning existe également, ici et là, le self-checking dont le principe ne consiste pas à scanner soi-même les produits au fur et à mesure des achats dans la grande surface, mais à les dérouler comme par le passé sur le tapis de caisse. Seule différence avec le système traditionnel, c’est le client lui-même qui scanne ses produits avant de régler l’addition sur un automate. Un grand absent dans ce processus : l’employé(e) de caisse devenu totalement inutile.

 

On l’aura compris, l’usage du self-scanning est du pain béni pour le patronat de la grande distribution : en accélérant le temps de passage aux caisses dédiées ou aux automates, voire en transformant les clients eux-mêmes en auxiliaires de vente, les directeurs d’hypermarché limitent progressivement le nombre de leurs employé(e)s et diminuent d’autant le volume des charges salariales. Avec pour corollaire, ici de ne plus recruter, là  d’envoyer vers Pôle Emploi un nombre croissant de femmes et d’hommes pour qui ces jobs pouvaient avoir une importance vitale, aussi ingrats fussent-ils, tant au plan des relations avec une clientèle de plus en plus exigeante qu’en termes de préjudices physiques, notamment sous la forme de douleurs lombaires et de tendinites du poignet et du coude.

 

Les usagers du self-scanning ont-ils conscience qu’en recourant à ce système ils contribuent à envoyer toujours plus de personnes pointer au chômage, parfois dans des régions sinistrées où les emplois d’hypermarché représentent la seule planche de salut pour des familles menacées par la précarité ? Difficile de répondre à cette question tant elle suscite de la part des intéressé(e)s une réaction quasi unanime d’agacement puis de fuite. Le plus étonnant est que l’on trouve, parmi les usagers réguliers du self-scanning et du self-checking, de nombreux retraités que la perspective de quelques minutes d’attente en caisse ne devrait pas effrayer, ainsi que des chômeurs étonnamment indifférents aux risques de perte d’emploi qu’ils font courir aux salariés de leur enseigne préférée.

 

En définitive, inutile de se faire des illusions : le self-scanning et le self-checking vont se généraliser dans la grande distribution aussi sûrement que s’est généralisé le self-service aux pompes à essence. Et c’est ainsi que des dizaines de milliers d’emplois de caissières et de caissiers vont peu à peu disparaître sur les 200 000 que compte actuellement la profession. Doit-on en blâmer les usagers du self-scanning et du self-checking  ? Même pas, car ils ne font qu’accélérer une évolution inscrite dans la doctrine du libéralisme dominant et dans les objectifs de développement des techniques commerciales.

 

Il n’empêche qu’en cette période de crise caractérisée par la persistance d’un taux de chômage élevé, les employé(e)s de caisse voué(e)s aux prochaines charrettes apprécieraient sans doute de pouvoir bénéficier d’un sursis avant la chute inéluctable du couperet pour la majorité d’entre eux. Un sursis que seule la clientèle de la grande distribution peut lui assurer.

 

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