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Laverie familiale

Je suis en train de faire mon job de patiente en salle d’attente du toubib quand elle arrive et s’installe à côté de moi.

Je suis surprise et ravie à la fois. Cela fait plusieurs années que je ne l’ai pas croisée, mais c’est ce qui arrive souvent avec les gosses de la brousse : ils grandissent, ont besoin d’un enseignement que la cité scolaire du bled ne peut pas fournir et ils partent, engloutis par la grande ville. C’est une bonne chose qu’ils puissent échapper au manque de perspectives des bleds, mais c’est aussi une joie d’arriver parfois à avoir de leurs nouvelles, de savoir qu’ils vont bien, qu’ils ont construit quelque chose, ailleurs. En mieux.

Elle fait partie des gens avec qui je m’entends bien : pas quelqu’un de facile, un caractère bien trempé — même quand elle était haute comme trois merdes écrasées  —, mais aussi une belle vivacité d’esprit, une personnalité rugueuse et attachante, quelqu’un qui va bouffer la vie avec entrain.

Je suis contente et touchée qu’elle ait choisi directement de s’assoir à côté de moi et de me saluer. Je ne me fais aucune illusion : de son point de vue, j’appartiens au clan des daronnes, je suis née vieille et même si l’on peut — en se forçant très fort — imaginer que j’ai été jeune, je vivais surement en noir et blanc avec mon pote le T-Rex.

Mon intérêt très réel quant à sa vie et ses satisfactions doit se lire sur mon visage, parce qu’elle ne se contente pas de me balancer que tout va bien avant de se jeter sur son téléphone pour pianoter sans fin des pixels à ramification lointaine.

Donc oui, elle est partie étudier ailleurs quelque chose que je ne connais pas, mais qui l’emplit de satisfactions, ce qui est clairement la chose la plus importante à mes yeux, elle aime sa nouvelle vie, elle aime aussi quelqu’un en particulier et oui, on peut dire qu’elle est heureuse dans ses baskets, elle est juste en visite dans la famille et elle est bien contente que le grand-père ait dégagé.

Révélations

Là, c’est le moment où mon visage exprime un abime d’étonnement sans fin… parce que de toute la tribu, c’est bien le gus que je connais le moins et qui vient de tomber comme le cheveu dans la soupe.

— Ah, je vois que je ne te l’avais pas dit.

— Dit quoi ?

— Que mon grand-père me tripotait quand j’étais petite !

— Oh putain, non. Non, désolée, je ne savais pas.

Il faut dire à ma décharge que j’ai toujours fui les ragodromes blédards avec leur fabrique exponentielle de bullshit qui va de pair avec leur capacité de plomb à taire ce que tout le monde chuchote sous le boisseau.

— Faut dire qu’on ne l’a dit à personne.

— Oh, je suis trop désolée pour toi.

— Non, ça va, t’inquiète. C’est loin tout ça, maintenant.

Cette déclaration venant d’une personne qui n’a pas encore contemplé une vingtaine de floraisons de rosiers me laisse assez dubitative.

— Mais tu as pu en parler ? Tu as été aidée ?

— Oui, ma mère m’a tout de suite crue et ma grand-mère l’a foutu dehors. On a lavé le linge sale en famille.

— Tu as eu de la chance que ta famille te soutienne…

Là, c’est elle qui m’a regardée bizarrement. J’ai l’impression qu’elle n’avait jamais pensé que ça aurait pu éventuellement lui retomber sur le coin de la gueule.

— En tout cas, je te remercie d’avoir partagé ça avec moi, tu sais. Ta confiance me touche.

Là-dessus, mon toubib arrive et je me lève à sa suite.

— Je suis vraiment contente d’avoir eu la chance de te revoir et de savoir que tu as une bonne vie à présent. Continue comme ça. Et bonne chance.

Je ne l’ai jamais revue au bled et c’est une bonne chose pour elle. J’ai souvent repensé à cette petite conversation et à sa manière aigüe de me parler de ça, du mot interdit, du truc dont on ne parle pas, de ces petits crimes en famille. Je me demande encore ce qui l’a poussée à m’en parler, comme ça. C’est comme si elle me testait. Comme si elle testait l’état du monde dans lequel elle allait se faire une place. Elle voulait voir comment j’allais réagir.

J’ai été hantée par cette histoire. Je le suis encore. Je sais que la règle d’airain est on n’en parle pas. Je sais que ce n’est probablement pas par hasard que sa mère et sa grand-mère ont réagi aussi vite et aussi bien. Je sais que cela a probablement participé à lui permettre de grandir et d’aller bien, d’aller vers une vie heureuse.

#MeTooInceste

Depuis quelques jours, la parole des victimes est en train de se libérer une fois de plus sur les réseaux sociaux. C’est tristement énorme, massif, endémique. En quelques mots douloureux, dans des récits ressassés dans l’ombre depuis des années, voire des décennies, les anciens enfants parlent.

Bien sûr, personne n’est prêt à recevoir ce genre de parole. On fait avec ce que l’on est, sa propre histoire, ses limites. Je ne savais pas dans cette salle d’attente déserte s’il y avait de bonne ou de mauvaise réaction. Je ne le sais toujours pas. Elle m’a confié ce jour-là quelque chose d’énorme et a attendu de voir ce que j’allais en faire. Je l’ai écoutée. Je l’ai crue. Je ne sais pas si ça a suffi, mais au moment où je quittais la salle d’attente, elle m’a rendu le plus beau sourire du monde.

 

Monolecte

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