Accueil / T Y P E S / Articles / Laura Bossi et Trinh Xuan Thuan

Laura Bossi et Trinh Xuan Thuan

Et si un plan de l’univers avait rendu l’apparition de l’homme n?cessaire?? Et si l’id?e d’?me expliquait l’organisation des ?tres vivants?? Pour la neurologue Laura Bossi comme pour l’astrophysicien Trinh Xuan Thuan, r?unis aux Rencontres de F?s, ces questions m?taphysiques surgissent aujourd’hui dans la science.

Propos recueillis par Michel Eltchaninoff / Photographies de Fr?d?ric Poletti

Voici un dialogue pour le moins inattendu, du moins entre scientifiques respect?s. Dans l’atmosph?re presque magique des Rencontres de F?s, consacr?es en grande partie cette ann?e aux rapports entre sciences et spiritualit?s, un astronome et une neurologue s’aventurent aux limites de leurs disciplines respectives. Loin, tr?s loin du positivisme et du scientisme, ils n’h?sitent pas ? ?voquer le bouddhisme et le christianisme, saint Thomas et Pascal.

Trinh Xuan Thuan scrute depuis des ann?es la vo?te ?toil?e. Il explore l’immensit? de l’univers. Il observe une lumi?re n?e avec le big bang, mais qui ne nous parvient qu’aujourd’hui. Il analyse des transformations chimiques de la mati?re qui ont eu lieu il y a des milliards d’ann?es et qui ont fini par engendrer la vie et l’homme. Il s’?merveille de la beaut? du cosmos. Laura Bossi pr?f?re, elle, baisser le regard vers la Terre. Form?e ? la biologie, elle s’extasie devant l’infinie diversit? des ?tres vivants. Neurologue, elle constate l’in?puisable richesse de la vie humaine, qui est ? la fois animale et c?r?brale.

? eux deux, ils r?p?tent le geste de Blaise Pascal contemplant avec effroi, aux commencements de la science moderne, l’infiniment grand et l’infiniment petit. Comme lui, ils tentent de relier les recherches les plus contemporaines et les interrogations existentielles. Comme lui encore, ils font le pari du sens. Pour ne pas avoir ? subir la dictature du cerveau, la neurologue r?habilite l’antique notion d’?me. L’astrophysicien ne craint pas d’interpr?ter l’harmonie cosmique en termes m?taphysiques. Trinh Xuan Thuan, professeur d’astronomie ? l’Universit? de Virginie, aux ?tats-Unis, est l’auteur de nombreux ouvrages de vulgarisation et de r?flexion cosmologiques, notamment La M?lodie secr?te (Fayard, 1988), Les Voies de la lumi?re. Physique et m?taphysique du clair-obscur (Fayard, 2007) et le Dictionnaire amoureux du ciel et des ?toiles (Plon, 2009). Laura Bossi, sp?cialiste de l’?pilepsie et des maladies neurod?g?n?ratives, organisatrice d’expositions, historienne des sciences, a r?dig? une audacieuse Histoire naturelle de l’?me (PUF, 2003). Ensemble, malgr? leurs d?saccords, ils n’h?sitent pas ? renouer l’ancienne alliance entre l’homme et l’Univers, entre sciences et croyances.

Laura Bossi?: Nos d?marches scientifiques sont inverses et ?tudient des objets oppos?s. J’imagine que dans votre enfance vous aimiez regarder les ?toiles. Moi, je faisais s?cher des plantes dans des herbiers, et je passais des heures dans les pr?s ? observer les formes incroyablement vari?es d’insectes, cette vie qui grouille. L’interrogation philosophique du biologiste est diff?rente de celle du physicien?: quand vous partez de l’unit?, nous partons de la diversit?. Vous, vous regardez l’Univers tendant vers l’Un. Mais je me penche sur l’Unique en tant que diff?rent de tous les autres.

Trinh Xuan Thuan?: Moi, au contraire, en tant qu’as-tro-physicien, lorsque j’ai analys? un ?lectron ou un proton, j’ai compris tous les ?lectrons et les protons de l’Univers ??car ils ont les m?mes propri?t?s.

L.?B.?: En effet, le dieu des physiciens se concentre sur l’Un et l’immuable, tandis que le dieu g?n?reux des biologistes vise la vari?t?, la multiplicit?, la dur?e, le changement perp?tuel?: il cr?e l’individuation ??ce qui rend chaque ?tre vivant absolument unique, en m?me temps que semblable aux autres membres de son esp?ce. Il invente la diff?renciation?? ce qui fait qu’? partir d’un oeuf f?cond? se d?veloppe un organisme, compos? d’organes en corr?lation les uns avec les autres, et ??organis??? dans ses moindres parties. Il d?veloppe une hi?rarchie des formes vivantes, des degr?s dans l’individuation?: l’homme, conscient de son histoire et dou? de langage, ?tant le plus individuel des individus.

T.?X. T.?: Je ne pense pas qu’il y ait contradiction. Nos disciplines se rencontrent ? chaque fois qu’un individu, au plus profond de son ?tre, s’?merveille en contemplant la beaut? et l’harmonie de l’Univers. Sans un observateur pour le contempler, l’Univers n’aurait pas de sens. Or, en astrophysique, la question de la place de l’homme dans l’Univers re?oit un nouvel ?clairage depuis quelque temps. Rappelons que l’astronomie et la cosmologie avaient, de si?cle en si?cle, progressivement r?duit la part humaine dans le cosmos. Avec Copernic et Galil?e, aux XVIe et XVIIe?si?cles, la Terre avait perdu sa place centrale dans l’Univers pour ?tre rel?gu?e au rang de simple plan?te tournant autour du soleil. Aux XIXe et XXe?si?cles, les astronomes ont compris que notre soleil n’?tait qu’une ?toile parmi des centaines de milliards d’autres qui constituent notre Voie lact?e, et que celle-ci n’?tait ? son tour qu’une galaxie parmi les centaines de milliards d’autres galaxies peuplant l’Univers observable.

Mais paradoxalement, depuis quelques d?cennies, la place de l’homme a ?t? r?habilit?e, non par des discours ?thiques ou religieux, mais par la science elle-m?me. Dans les ann?es cinquante, les astrophysiciens ont d?couvert que nous sommes des poussi?res d’?toiles, qu’il existe bel et bien une alliance profonde entre l’homme et l’Univers. En ?tudiant les transformations chimiques qui ont eu lieu depuis le big bang, il y a quelque quatorze milliards d’ann?es, ils se sont rendu compte que le big bang ne pouvait fabriquer par la fusion nucl?aire que l’hydrog?ne et l’h?lium, deux ?l?ments bien trop simples pour que la vie et la conscience puissent se construire. Heureusement, l’Univers a invent? les ?toiles. Les ?toiles ont repris les processus de fusion nucl?aire interrompus lors du big bang et ont fini par donner naissance ? toute la panoplie des ?l?ments chimiques qui composent le monde, y compris les ?tres vivants. Il y a bien une continuit? entre les choses et les ?tres?: l’Univers est notre berceau, non un espace ?tranger et hostile.

Dans les ann?es soixante-dix, un nouveau fait troublant est apparu, qui a transform? notre vision de la place de l’homme dans l’Univers. On s’est rendu compte que l’Univers a ?t?, d?s sa naissance, r?gl? de mani?re extr?mement pr?cise, avec des constantes physiques comme la vitesse
de la lumi?re, la masse de l’?lectron, la constante de Planck (qui d?termine la taille des atomes), et des conditions initiales comme le taux d’expansion de l’Univers, son contenu en masse et ?nergie, etc. Or, si ces constantes et ces conditions initiales avaient ?t? un tant soit peu diff?rentes, la naissance des ?toiles et leur alchimie nucl?aire, l’apparition de la vie, et donc de l’homme, auraient ?t? strictement impossibles. Nous ne serions pas l? pour en parler.

L. B.?: C’est ce qu’on appelle le principe anthropique?

T.?X. T.?: Oui, mais on peut le comprendre de deux fa?ons. Selon une version faible du principe anthropique, qui ne fait que constater la compatibilit? de l’Univers et de la vie, l’Univers est fait de telle mani?re que la vie y soit rendue possible. Mais moi, je parie sur la version forte du principe anthropique?: l’Univers a ?t? r?gl? d?s le d?but pour que l’homme (ou toute autre forme de conscience extraterrestre) ?merge?; l’Univers ??savait?? quelque part que l’homme allait venir. Que penser de ce r?glage si pr?cis?? On peut l’attribuer au hasard. Dans ce cas, il nous faut postuler l’existence d’un ??multivers???: en dehors de notre Univers, il existerait une infinit? d’univers parall?les au n?tre. Tous auraient une combinaison perdante de constantes physiques et de conditions initiales, et seraient d?pourvus?d’obser-vateurs, sauf le n?tre, o?, par hasard, la combinaison gagnante est sortie. Nous sommes en quelque sorte le gros lot. Mais si l’on rejette l’id?e d’un multivers (qui est inv?rifiable, car nous ne pourrons jamais observer d’autres univers), et que l’on suppose qu’il n’existe qu’un seul Univers, le n?tre, il faut invoquer un principe cr?ateur qui a r?gl? les constantes physiques et les conditions initiales de l’univers d?s son origine. Je ne parle pas du Dieu barbu de telle ou telle religion, mais d’un principe qui a permis de doter l’Univers d’un observateur qui en contemple la beaut? et l’harmonie. Un Univers vide et st?rile n’aurait pas de sens. Pour moi, ce principe cr?ateur se manifeste dans les lois physiques que j’observe et ?tudie dans la nature. C’est une vision panth?iste ? la Spinoza et Einstein. Je parie sur la n?cessit?, et donc sur le sens et l’esp?rance, plut?t que sur le hasard. Les derni?res d?couvertes scientifiques, au lieu de me l’interdire, m’encouragent dans ce sens.

L. B.?: Encore une fois, nos approches divergent. Vous percevez dans l’harmonie de l’Univers un principe cr?ateur, un dieu impersonnel, qui ne ferait qu’un avec le monde. Je m’interroge quant ? moi sur ce qu’il y a de plus subjectif, personnel, unique, bien que commun ? nous tous?: la vie, la mort, la conscience, ces diff?rents aspects qui autrefois ?taient r?unis dans l’id?e d’???me??. Et c’est pr?cis?ment ce concept d’?me que j’ai voulu r?habiliter. Cette notion a en effet ?t? oubli?e, autant par les scientifiques, bien s?r ??qu’ils soient biologistes, neurologues ou psychologues??, que par les th?ologiens. Or l’?me a ?t? un concept directeur pour la pens?e et la science occidentale, de Platon jusqu’au XIXe?si?cle. Je me suis longtemps interrog?e sur cette ?clipse de l’?me, qui cache quelque chose. Et je me suis rendu compte qu’en abandonnant cette notion, ce sont celles de corps, d’animal, de vie, de mort et de personne que nous nous sommes mis hors d’?tat de comprendre. Platon, Aristote, suivis par Galien et toute une tradition m?dicale, ont propos? le mod?le d’une ?me tripartite?: une ?me v?g?tative commune aux plantes et aux animaux, situ?e dans le foie et responsable de la nutrition, une ?me -sensitive et d?sirante, localis?e dans le coeur, que nous partageons avec les animaux, et une ?me pensante et rationnelle, log?e dans le cerveau. Sur la base de ces trois ?mes (ou trois puissances de l’?me) qui s’embo?tent comme des poup?es russes, on a imagin? toute une harmonie de l’Univers, sch?matis?e par l’?chelle des ?tres, allant de la pierre ? l’homme par gradations imperceptibles. Ce mod?le des trois ?mes, moins na?f qu’il n’y para?t, impr?gne encore largement nos mani?res de penser. Nous parlons bien de personnes ??dans un ?tat v?g?tatif??, auxquelles on reconna?t seulement une ?me inf?rieure. Lorsqu’on a initi? les premi?res techniques de r?animation ??action de r?insuffler de l’?me??, on a commenc? par agir sur le coeur. Enfin, le sch?ma des trois ?mes est confirm? dans l’embryologie contemporaine, qui distingue trois feuillets germinatifs, donnant lieu ? l’appareil digestif (endoderme), au syst?me cardio-circulatoire et ? l’appareil locomoteur (m?soderme), au syst?me nerveux et ? la peau (ectoderme). Je suis mal ? l’aise devant la n?gation des ???mes inf?rieures?? pratiqu?e aujourd’hui, lorsque nous localisons toute l’?me, toute la vie dans le cerveau, comme nous le faisons, par exemple, lorsque nous employons les crit?res de mort c?r?brale. Ce mod?le enc?phalocentrique de l’?me, de plus en plus r?pandu depuis les ann?es cinquante ? la suite de l’?mergence des greffes d’organes, est tr?s dualiste et met en sc?ne un homme-machine dont le seul souffle d’?me se situe dans le cerveau. Une fois le cerveau ???teint??, on peut rapidement se servir des autres organes du corps comme de pi?ces d?tach?es afin de les greffer sur un patient dot? d’un cerveau encore en ?tat de marche. Au contraire, la vieille notion d’?me tripartite nous permet de ne pas nier notre animalit?, d’?largir la notion de personne humaine ? tout son corps vivant, au lieu de la r?duire ? son seul cerveau, ou m?me ? son seul cortex.

T. X. T.?: L’objet connu le plus complexe et le plus myst?rieux de l’univers, c’est sans nul doute possible cette masse grise qui se situe entre nos deux oreilles. Le cerveau est un objet infiniment plus sophistiqu? qu’une ?toile ou qu’une galaxie dont le fonctionnement peut ?tre d?crit par des lois relativement simples. Ce cerveau est le site de l’?me, je l’appelle conscience, qui est responsable de notre libre arbitre, du fait que nous pensons, aimons, et cr?ons de fa?on toujours diff?rente.

L. B.?: Si je suis ?videmment d’accord avec vous sur le r?le du cerveau comme organe principal de l’individuation, je voudrais rappeler que le cerveau fait partie d’un organisme vivant, et que c’est dans l’organisme, et non dans un cerveau ? l’int?rieur d’un bocal, que r?side un sujet vivant, dou? de libert? et de finalit?. Je suis r?solument oppos?e au dualisme ???me-corps?? de type cart?sien, et ? l’approche r?ductionniste et m?caniste du vivant. M?me s’il n’y a pas de rapport direct entre le travail d’un scientifique et le discours religieux, un biologiste est peut-?tre plus proche qu’il ne le croit g?n?ralement de la tradition chr?tienne qui se fonde sur les notions d’incarnation et de r?surrection. Saint Thomas, le grand th?ologien, d?crivait l’?me comme une ??forme immerg?e dans la mati?re??. Dans cette optique, c’est l’homme tout entier, dans son unit? psychosomatique, qu’il faut analyser, et non un esprit immat?riel ou un logiciel d’ordinateur. La biologie et la g?n?tique moderne confirment que chaque homme est un ?tre singulier, irrempla?able, unique jusqu’? la structure de chaque cellule, de son g?nome. La coh?rence vivante de l’organisme n’est pas m?canique, elle se d?ploie dans le temps et dans une interaction complexe avec le monde.

T. X. T.?: En tant que bouddhiste, je consid?re comme vous que l’homme n’est pas purement neuronal et qu’il y a autre chose que la pure mati?re. C’est une intuition, mais rien dans la science actuelle ne m’emp?che de le croire. J’ai du mal ? concevoir que l’amour que nous ?prouvons pour nos enfants ou l’?motion que je ressens devant mon t?lescope face ? la beaut? de l’Univers ne r?sultent que de courants ?lectriques et chimiques. Mais je reste scientifique, et si la science d?montre un jour que la pens?e, les ?motions, l’amour d?rivent de courants ?lectrochimiques, j’accepterai son verdict.

L. B.?: Je pense qu’on n’arrivera jamais ? expliciter totalement le cerveau ??l’Univers non plus, d’ailleurs. La science est un processus continu?: on s’approche et on n’atteint jamais. Plus on trouve de r?ponses et plus d’autres questions se posent. Nier la complexit? des choses que l’on ne conna?t pas, comme le font beaucoup de scientifiques r?ductionnistes, me para?t ?tre une erreur. Je suis surprise par la pauvret? des th?ories en sciences de la vie au XXe et XXIe?si?cles par rapport ? celles ?mises au XIXe?si?cle. Il n’est ni possible ni utile d’expliquer l’art ou la spiritualit? par les neurosciences.

T. X. T.?: Le dialogue entre science et religion n’en est qu’? ses balbutiements. Mais un pas d?cisif a ?t? franchi, depuis plusieurs d?cennies, lorsque la science d?terministe et rigide du XIXe?si?cle a d?couvert ses propres limites. Le questionnement existentiel sur la destination de l’homme et la possibilit? d’un principe cr?ateur a donc ?t? relanc?. Il n’est pas pr?t de s’?teindre?.

Source de l’article: Philomag

Commentaires

commentaires

A propos de

avatar

Check Also

Trump et la fable de l’ordinateur portable sorti d’un placard… russe

Chez Trump, il y a des obsessions visibles. Alors qu’il est en place depuis quatre ...