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L’assassinat de Kennedy : Oswald, ou le parfait pigeon (1)

L’assassinat de Kennedy revient régulièrement hanter le net, vous avez certainement pu le constater.  L’encombrant Trump ravivant l’espoir chez certains de le voir disparaître autrement que par un sursaut démocratique, celui du respect de la constitution qu’il lamine allègrement déjà tous les jours, il peut être intéressant de se replonger à cette élimination présidentielle par balle survenue en 1963 à Dallas.  Non pas que je puisse souhaiter la chose, mais craindre plutôt qu’elle ne se produise à nouveau avec un tel président déjanté qui a l’art de se mettre plein de gens à dos, services secrets compris.  Ce qui pourrait lui nuire, je pense, à très court terme.  La sortie de l’ouvrage présenté comme apportant « une énorme révélation » (1), l’année dernière, un livre sponsorisé par Oliver Stone, auteur du film JFK, ma foi fort recommandable, avait ravivé cet intérêt, même si le témoignage qu’il souhaitait révéler portait très à caution (il en rappelait un autre en effet).  Plusieurs articles lus en 2013 et fin 2014 sur l’anniversaire de l’attentat de Dallas du 22 novembre 1963, plutôt, m’ont incité à me pencher à nouveau sur le dossier.  Notamment les deux infâmes textes signés Fred Kaplan dans Slate (avec sa découverte tardive du réglage de hauteur de siège de la limousine présidentielle) ou par Laurent Joffrin, dans Le Nouvel Obs, avec son « explication crédible » selon lui, frisant le ridicule absolu (il présente un ouvrage intitulé « les énigmes Kennedy » ainsi résumé : « mort du deuxième fils assassiné par un fou ; mort du troisième fils assassiné par un autre fou »).

dealey_plaza-cc6d0A vrai dire, cela prend du temps à rédiger tout cela, tant la masse d’informations aujourd’hui disponible est considérable. Mais l’enquête, finalement, avance toujours, plus de 54 ans après les faits, avec la divulgation progressive de documents restés inédits éclairant les activités des services secrets américains durant la période.  Ce que ne semblent pas avoir lu mes deux « références », partisans d’une version officielle verrouillée par un pouvoir qui ne peut et ne veut se remettre en cause, à moins d’effondrer tout un système axé sur la dissimulation et le mensonge, qui perdure comme on a pu le voir avec le prompt escamotage du cas Ben Laden.  Voici donc le fruit de mes longues recherches (échelonnées sur trois années au moins), qui vous promet quelques surprises, je pense, tant des éléments surprenants sont apparus ces cinquante dernières années.  Mon intérêt pour Kennedy est simple, à vrai dire : il provient de celui sur le 11 Septembre, car les deux affaires reposent sur les mêmes principes.  Ceux d’une dissimulation évidente des faits.  Un pays capable de supprimer son propre président n’en est pas à 3000 victimes anonymes près, comme à maintenir plus de dix ans la farce complète de la chasse à un terroriste mythique.  Et à créer de toutes pièces une capture pas moins manipulée, loin s’en faut.  On a menti sur toute la ligne sur l’assassinat de Kennedy.  On ne voit pas ce qui aurait pu empêcher de continuer à le faire… après une telle réussite ! Pour Kennedy, c’est simple, en effet : il n’y a que la solution du complot de… plausible !  Ce qui ne fait pas pour autant de moi un complotiste forcené, je le rappelle :  j’ai déjà assez écrit, ici ou ailleurs sur les dadas des complotistes de cet acabit (ovnis, chemtrails, crop-circles, et j’en passe !).

Tout a débuté dans la Baie des Cochons

Cela démarre non pas à Dealey Plaza (ici en tête d’article à gauche) mais avec l’épisode la Baie des Cochons, opération américaine ratée contre Fidel Castro, et l’humiliation des mercenaires anticastristes prisonniers sur la plage après la défaite (cf photo ci-dessous à droite).  Une tentative de renverser le pouvoir dans un autre pays.  « Beaucoup de choses ont été écrites sur le climat de méfiance créé par la politique vacillante de Kennedy sur Cuba. Kennedy a été amèrement blâmé par beaucoup pour avoir omis de fournir un soutien crucial à la Baie des Cochons, lorsque l’invasion a tourné à l’aigre.  L’idée moins connue, c’est que tout le monde ne partageait pas l’idée moderne que la résolution de la crise des missiles de Cuba avait été une réussite.   Le chef de la Force aérienne Curtis LeMay, avait clamé partout que je c’était « pire que la paix de Munich », baie cochons prisonniersune charge spéciale étant donné que le père de JFK s’était montré opposé à l’entrée dans la Seconde Guerre mondiale (ps : comme beaucoup de personnes de la droite dure US, tel que… Lindbergh, qui était pro-nazi, ce qui situe aussi le père de Kennedy très à droite, ce que tous les historiens reconnaissent sans peine).  « L’armée avait proposé plus tôt en 1962 la création de prétextes pour une invasion de Cuba ( c’est « Opération Northwoods », sur laquelle je reviendrai un peu plus loin ici-même).  Les missiles avaient fourni à Kennedy une véritable raison d’envahir l’île, mais il avait choisi de ne pas le faire », note la Mary Ferell Foundation (dont le site regorge de documents passionnants à consulter, ce que je vous invite à faire bien sûr).

Les militaires, on l’a vu, ont donc blâmé Kennedy pour l’affaire de la Baie des Cochons qu’ils espéraient voir réussir.  Les militaires, mais aussi ceux qui avaient fourni une bonne partie du contingent sacrifié, à savoir les réfugiés cubains opposés au communisme, dont le fief principal était la Floride et le secondaire la Nouvelle-Orléans; sans oublier la base aérienne d’attaque située au Nicaragua (voir plan ci-dessus qui décrit très bien le processus d’attaque prévu !).  Dans cet étouffoir, quel à été le rôle exact du seul accusé du meurtre de Kennedy, voilà qui est passionnant à étudier.  S’il demeure bien une énigme, c’est bien celle de la personnalité qui se cachait derrière Lee Harvey Oswald.

La chape de plomb imposée par Helms

helms-867b9Les auteurs de l’attentat sont à l’évidence à rechercher dans cette mouvance qui était celle qui exprimait une rancœur tenace contre JFK, rendu responsable de ce qui a bien été une reculade et une trahison en 1961.  Des documents sur eux ont été collectés après l’attentat, ce n’est pas ce qui a manqué.  Des enquêtes ont eu lieu et des témoignages ont été recueillis.  Mais rien n’a été utilisé ou révélé au public. Ou fort peu, grâce notamment à des actions individuelles de citoyens demandant à l’Etat américain de répondre à des questions, comme le permet une loi précise, et non grâce à un vaste mouvement citoyen.  C’est au départ l’ancien directeur de la CIA, Richard Helms, directeur de la Central Intelligence Agency (CIA) de 1966 à 1973, qui a tout bloqué pendant des années.  La biographie de Thomas Powers sur Richard Helms,230px-Ngo_Dinh_Diem_at_Washington_-_ARC_542189« L’homme qui a gardé les secrets », ne pouvait en effet pas avoir un titre plus approprié, tant notre homme a dissimulé d’actions douteuses.  D’abord, il est évident que c’est bien lui qui a supervisé de bout en bout l’élimination physique du dirigeant sud-vietnamien Ngo Dinh Diem, l’ex-chouchou du président américain Eisenhower (ils sont ici tous deux à gauche), et son jeune frère – et conseiller – Ngo Dinh Nhu, le 2 novembre 1963, soit à peine 20 jours avant la mort de Kennedy. L’analyse de leur élimination est pleine d’enseignements, et c’est pour cela que je vais tout d’abord y revenir.  Revenons donc tout d’abord sur les faits.

diem-5bb2eL’ambassadeur à Saïgon Henry Cabot Lodge avait été mis au courant avant l’élimination, en ne souhaitant pas recevoir Ngo Dinh Diem la veille de son assassinat.  Les deux hommes, embarqués dans un véhicule militaire US blindé M113 au sortir de la messe (ils étaient catholiques et non bouddhistes), sont lâchement abattus dans le véhicule blindé par des putschistes soutenus directement par Helms et la CIA.  Une CIA qui essaiera d’échafauder des thèses plus que farfelues pour expliquer leur mort dans ces conditions et à cet endroit (ils devaient être conduits à la base aérienne US de Tan Son Nhat), la pire du genre étant qu’ils se seraient « mutuellement suicidés » au fusil mitrailleur, dans ce petit espace clos !  Voilà qui vaut bien les explications sur la fameuse balle magique de Dallas !  La parution des photos de leur supplice mettra à mal les piteuses explications de Richard Helms, qui accusera alors leurs gardes du corps de les avoir supprimés.

images-368-7677cSi les Diem étaient détestés (la femme de Ngo Dinh, la sinistre « Madame Nhu » avait dit du bonze Thich Quang Duc en juin 1963, qui s’était suicidé par le feu, quelle était prête à fournir la moutarde pour son « barbecue ») celui qui les remplace, Dương Văn Minh ne vaut guère mieux… mais il est favorable au moins au plan de Kennedy de retrait des troupes US.  Ce qui n’était pas pour plaire aux généraux américains, désireux de continuer le plus longtemps possible une guerre qu’ils estimaient gagnable et rentable pour leurs fournisseurs (dont ils recevaient en douce des subsides)… en méprisant totalement l’adversaire et son incroyable capacité de résistance et sa science de la stratégie de terrain.  Son architecte est disparu le 4 novembre 2013, salué par l’ensemble de la classe militaire.  Maladroitement, l’ambassadeur Henry Cabot Lodge (2) avait envoyé le 30 octobre 1963 à Washington, au Conseiller de Sécurité Nationale George Bundy l’information suivante : « quant à demander aux généraux, ils peuvent très bien avoir besoin de fonds au dernier moment, afin d’acheter de l’opposition potentielle.  Dans la mesure où ces fonds peuvent être transmis discrètement, je crois que nous devrions leur fournir, pourvu que nous sommes convaincus que le coup d’état proposé est suffisamment bien organisé pour avoir une bonne chance de succès « .   Spécifiant donc noir sur blanc que la CIA avait bien fourni l’argent (3 millions de piastres, environ 40 000 dollars de l’époque) aux complotistes pour qu’ils se débarrassent des frères Diem… le plus discrètement possible.  Le 2 novembre 1963, l’ambassadeur en recevant le putschiste Tran Van Don ne dissimulera même pas sa joie en s’exprimant (en français !)  « C’est formidable ! ».   C’était déjà une certitude : la CIA avait bien les moyens de recruter des hommes de main pour tuer des hommes d’Etat.  Ce qu’elle fera aussi sur une grande échelle en Amérique du Sud. c’est ce que démontrera également avec éclat la commission Church, une tentative de redorer le blason de la CIA, cet état dans l’état aux pouvoirs immenses.  Une tentative dont les conclusions de moralisation n’ont pas tenu longtemps, à vrai dire.

Organisation des assassinats

complots_de_la_CIA-1eb08220px-LBJ_nhuLe premier signe des préparatifs du coup d’État contre Diem remonte à août 1963, lorsqu’un agent de la CIA le colonel Lucien Conein (un français d’origine, né à Paris en 1919, et qui avait rejoint l’OSS, l’ancêtre de la CIA, pour préparer le débarquement), avait rencontré secrètement un certain nombre d’officiers de l’armée sud-vietnamienne de haut rang, tels les généraux Duong Van Big Minh, Tran Van Don, Le Van Kim et Tran Thien Khiem, tous décidés à renverser le régime, pour faire cesser les manifestations dans le pays.  Conein était un vétéran de la Seconde Guerre et de l’OSS, au sein du Jedburghs (associant OSS et British Special Operations Executive -SOE-, le pré-MI5 anglais) qui pouvait approcher Diem car il était en bons termes avec lui.  C’est lui qui avait servi d’intermédiaire entre les conspirateurs et l’ambassade américaine.  A la réunion, Minh avait évoqué d’emblée l’assassinat des deux, Diem et Nhu.  Lorsque l’ambassadeur Lodge avait appris le contenu de la réunion clandestine ; il l’avait aussitôt câblée à Washington.  A sa réception, Kennedy avait répondu en déclarant qu’il n’y avait pas de retour en arrière possible : c’était le feu vert donné à l’élimination physique des deux dirigeants.  Fait relevé par Spartacus International (site aussi à consulter) :  la branche de la résistance sur laquelle s’était appuyé Conein était… corse :  « Alors qu’en France Conein travaillait avec la « Fraternité Corse », une organisation sous-terraine alliée à la résistance.  Plus tard Conein a été dire :  » Quand les Siciliens ont un contrat, il est généralement limité à la zone continentale des États-Unis, ou peut-être au Canada ou au Mexique.  Mais avec les Corses, c’est international.   Ils vont partout.  Il y a un vieux proverbe corse qui dit : « si vous voulez vous venger et vous agissez dans 20 ans, c’est que vous agissez en toute hâte. « Avec la mort d’Adolf Hitler et la capitulation de l’Allemagne en Avril 1945, Conein avait été envoyé au Vietnam où il avait aidé à organiser des attaques contre l’armée japonaise ».  Lucien Conein deviendra un proche de William Colby, alors responsable de la CIA à Saigon.  Parmi ces contacts corses, on trouvait un certain Lucien Sarti, lié à Paul Modolini et Lucien Rivard, les partenaires du mafieux Santo Trafficante, responsable de casinos et du trafic de drogue à la Havane.  On retrouvera un temps Conein dans le bureau de Miami de la CIA, la célèbre JM/WAVE, en compagnie de Ted Shackley et William Harveyat, Conein étant aussi en relation avec E. Howard Hunt et Mitchell Werbell.  Il ne rejoindra la DEA que sous Nixon, où il s’occupera… de faire disparaître proprement quelques figures du milieu !  Un « spécialiste », aussi efficace qu’un drone actuel !  A gauche,  en haut de chapitre, serrant la main de LB Johnson, en 1961 (il est alors vice-président) c’est Ngô Đình Nhu, le frère de Ngo Dinh Diem : il a lui aussi été assassiné le 2 novembre 1963.  En photo ci-contre à droite,, si l’on reconnaît bien Ngo Dinh Diem au milieu, et si l’homme à gauche est le Cardinal Spellman, c’est celui à droite dont on retiendra le nom : c’est Henry R. Luce, magnat de la presse US, né en Chine, à la tête de LIFE notamment, mais aussi de Time, de Fortune, et de Sports Illustrated, avec sa femme Clare Booth.  Se disant ne pas vouloir faire de politique, cet anticommuniste viscéral avait par le passé admiré les fascistes européens et n’avait laissé tombé Hitler qu’à la signature du pacte germano-soviétique.  Ses magazines influençant, bien sûr le choix électoral des électeurs… l’ouvrage « Henry R. Luce, Time, and the American Crusade in Asia » de Robert E. Herzstein décrit très bien cette ambition a réguler le monde, en commençant chez lui… par l’Asie, où il était né.  Une véritable obsession chez lui de la mission d’évangélisation politique et économique, voire religieuse, des USA dans le monde…

Dissimulation des assassinats

frères diemKennedy avait pourtant offert aux frères Diem une porte de sortie qu’ils n’avaient pas su saisir ou accepter.  On ne peut effectivement pas comprendre son propre assassinat si on ne comprend pas la méthode insidieuse utilisée pour se débarrasser des deux frères Diem, décrite ici dans un morceau de bravoure assez savoureux :  « le plan suivant serait d’expédier les Diem à l’étranger.  Des plans ont été tirés pour qu’ils assistent à une réunion importante en Europe et ils ont même formellement reçu des invitations.  Un avion spécial les amènerait là-bas.  À l’approche de leur date de départ la CIA a chargé ses agents de travailler plus étroitement avec les nouveaux régimes potentiels. Cela a accéléré la désintégration de garde d’élite des Diem.  Ensuite, pour des raisons qui n’ont jamais été éclaircies, les Diem se sont rendus à l’aéroport mais arrivés devant, ils sont retournés en arrière et sont repartis dans leur voiture pour rejoindre rapidement leur palais.  Ils ne devaient pas avoir compris comment le jeu fonctionnait.  S’ils ne quittaient pas le pays, ils courraient à la mort.  Ils sont retournés dans un palais vide.  Tous leur gardes avaient déjà fui.  Le meurtre lui-même était une seule chose – « pour le bien de la cause « .  Les États-Unis et la CIA pouvaient s’en laver les mains, car ils ont reconnu ne rien à voir avec lui.  Comme tous les assassinats, il s’était juste produit, c’est tout ».  Tout avait été organisé, les tueurs payés, le piège prévu et refermé, sans jamais que la CIA organisatrice des meurtres n’apparaisse nul part.  Glaçant !!!

Le double jeu trouble de l’ambassadeur

cabot lodgeLa conversation entre Diem et Cabot Lodge (ici avec sa femme à Saïgon en 1963, photographié par LIFE, appartenant à Luce) avait été enregistrée à l’ambassade des Etats-Unis, et elle démontre toute la perversité du système mis en place, avec l’assentiment de JFK, Lodge évoquant à deux reprises quelques heures avant son élimination « la sécurité personnelle » de son correspondant :

Diem « Quelques unités de l’armée se sont révoltées et je vaudrais connaître l’attitude des Etats-Unis. »

Lodge : « Je ne me juge pas suffisamment bien informé pour vous répondre.  J’ai entendu la fusillade, mais je n’ai pas de renseignements sur les faits.  De plus, il n’est que 4 h 30 à Washington, il est donc impossible que le gouvernement des Etats-Unis ait un avis sur la question. »

Diem : « Mais vous devez avoir des idées générales sur la question.  Après tout, je suis un chef d’Etat ! J’ai toujours essayé de faire mon devoir.  Je veux à présent faire ce que le bon sens et mon devoir me commandent.  Je crois par-dessus tout à la vertu du devoir. »

Lodge : « Vous avez très certainement fait votre devoir.  Comme je vous le rappelais ce matin, j’admire votre courage et la grande contribution que vous avez apportée à votre pays.  Etant donné tout ce que vous avez fait, nul ne peut nier vos mérites.  A présent, c’est votre sécurité personnelle qui m’inquiète.  On m’a rendu compte que les responsables des événements en cours sont prêts à vous offrir, ainsi qu’à votre frère, des sauf-conduits pour quitter le pays, ceci à condition que vous démissionniez.  Etes-vous au courant ? »


Diem : « Non. (Une pause.)  Avez-vous mon numéro de téléphone ? »

Lodge : « Oui. Appelez-moi, je vous prie, si je puis faire quelque chose pour votre sécurité personnelle. » Diem : « J’essaie de reprendre la situation en main. »

(Cité dans « Le Dossier du Pentagone« , extrait de l’ouvrage « Les complots de la CIA » chez Stock, 1976).

Quand les USA tuaient leurs propres alliés

La suite est elle aussi connue.  La scène, surréaliste, est décrite page 207 dans « Des cendres en héritage » autre ouvrage indispensable :  Kennedy, qui joue avec ses enfants, enregistre en même temps sur son dictaphone un mémo destiné à ses proches conseillers, dans lequel il évoque ce qui vient de se passer à Saïgon.  « Seul dans le Bureau ovale, le lundi 4 novembre 1963, John Kennedy dicta un mémo sur le maelstrom qu’il avait déclenché à l’autre bout du monde :  l’assassinat d’un allié de l’Amérique, le président du Sud- Vietnam, Ngo Dinh Diem.  « Il nous faut assumer une grande part de responsabilité dans cette affaire », dit John Kennedy.  Il s’arrêta un moment pour jouer avec ses enfants qui entraient pour ressortir aussitôt, puis reprit :  « La façon dont il a été tué » – nouvelle pause – « a rendu cet acte particulièrement horrible ».  L’agent de la CIA Lucien Conein était l’espion de Kennedy parmi les généraux mutins qui assassinèrent Diem. « Je faisais partie intégrante du complot », reconnut Conein des années plus tard dans un testament extraordinaire.  On le surnommait Black Luigi, et il avait le panache d’un bandit corse.  Engagé dans l’OSS, il avait été formé par les Britanniques et parachuté en France occupée.  En 1945, il gagna l’Indochine pour combattre les Japonais ; il était à Hanoï avec Ho Chi Minh et ils furent un moment alliés.  Il y resta ensuite pour devenir membre à part entière de la CIA.  En 1954, il était l’un des premiers officiers du Renseignement américain au Vietnam.  Après la défaite des Français à Dien Bien Phu, une conférence internationale partagea le Vietnam en deux, le Nord et le Sud.  Durant les neuf années suivantes, les États-Unis soutinrent le président Diem en qui ils voyaient l’homme capable de combattre le communisme au Vietnam.  Conein servit sous les ordres d’Ed Lansdale, le nouveau chef de l’antenne de la CIA à Saigon.  La mission de Lansdale était « assez vague, dit Rufus Phillips, de la CIA.  « C’était littéralement “Ed, faites ce que vous pouvez pour sauver le Sud- Vietnam” ».  Conein n’en aura pas vraiment fini pour autant avec  l’histoire intérieure américaine  nous apprend Spartacus:  « Conein a quitté la CIA en 1968 et il est devenu un homme d’affaires au Sud Vietnam.  En 1970, E. Howard Hunt a présenté Conein au président Richard Nixon.  Deux ans plus tard, Nixon a nommé Conein à la Drug Enforcement Administration, où il a dirigé une unité de collecte de renseignements et d’opérations.  William Turner et Warren Hinckle ont affirmé dans leur livre, Deadly Secrets, que ce travail comprenait «des complots pour assassiner les principales figures internationales de la drogue».  En 1972, E. Howard Hunt envisage d’embaucher Conein pour le groupe qui du cambriolage de 1972 Watergate au siège du Comité national démocratique.  Conein a ensuite dit à l’historien, Stanley Karnow: «Si j’avais été impliqué, nous l’aurions fait correctement. »  Or Conein, quel hasard, on va le retrouver aussi cité dans l’attentat de Dallas.  « Il a été suggéré que Conein aurait pu être impliqué dans l’assassinat de John F. Kennedy.  Dans son livre « The Last Investigation » (1993), Gaeton Fonzi souligne que Conein était étroitement lié à E. Howard Hunt et Mitchell WerBell, deux hommes soupçonnés du crime.  Joseph Trento a également souligné que Conein a travaillé avec Ted Shackley et William Harvey à la station JM / WAVE CIA à Miami en 1963″ ajoute Spartacus.  Mais l’homme semblait bien ne pas avoir quitté Saïgon à l’époque…

 

Du grand art

Unknown-2Tout s’était passé à Saïgon sans que jamais la CIA n’apparaisse, en tout cas : du grand art.  Ne restait plus qu’à masquer les responsabilités.  Lorsque Helms sera interrogé par le Congrès, il niera complètement être intervenu, bien sûr.  Il refera la même chose en 1973 après l’assassinat d’Allende, mais cette fois avec beaucoup moins de succès (il sera alors obligé de démissionner).  Des documents déclassifiés en 1998 montreront que la CIA était pour beaucoup, en effet, dans la chute d’Allende, avec le « Project FUBELT« , à savoir toute une organisation d’actes de sabotages et de terreur dans le pays que l’on connaîtra aussi sous le nom plus générique, touchant d’autres pays, d’Operation Condor. C’est bien la CIA et Kissinger qui avaient eu la peau d’Allende, nul ne peut le contester de nos jours (à droite Allende et Castro (3).  Helms suivra de près tout ce qui sera lié à l’événement de Dalllas :  le juge Jim Garrison notera dans son livre qu’il tenait une réunion journalière johannidesdurant le procès de Clay Shaw, alors accusé d’être une partie du complot ayant mené à l’assassinat…  C’est Victor Marchetti, ex responsable de la CIA, qui avait fait la confidence à « True Magazine » en 1975 (voir page 224 du livre cité).  Lors de ses réunions, Helms avait dit à plusieurs reprises selon lui « est-ce que nous leur apportons toute l’aide dont ILS ont besoin » ?  Helms, l’homme qui se cachait derrière des assassinats d’hommes d’Etats, est aussi un élément clé de la dissimulation du rôle de la CIA dans la mort de Kennedy.  Il a en effet gardé constamment le dossier de George Joannides (ici à gauche) et ses connexions secrètes avec les exilés cubains durant les quatre enquêtes successives sur l’assassinat de Kennedy.  Il est mort en 2002 en emportant ses secrets dans sa tombe… ou presque.  Or ce fameux Johannides, dont on refuse toujours 50 ans après d’ouvrir le dossier malgré les demandes répétées d’un journaliste tenace, est un élément clé de la mort de JFK.  A ce jour, cela reste la pierre d’achoppement principale des demandes réitérées au nom de la liberté de savoir.  Le dossier Johannides est en effet celui qui peut confirmer ce dont on se doute désormais depuis des années :  Oswald était bien un agent de la CIA, qui se serait fait tout simplement berner par ses commanditaires.  Le pigeon parfait, pour résumer ce qu’il avait été.

L’approche des assassins potentiels de Castro

lbj_kennedy-081f3L’extraordinaire de l’assassinat de JFK est qu’au départ ce n’était pas lui qui était visé, et que c’est Kennedy lui-même qui a mis en marche un engrenage et toute une organisation bien rodée qui lui sont retombés dessus.  Les frasques sexuelles de Kennedy (révélées par Seymour Hersh) et de son clan bien trop méprisant semblent avoir beaucoup embrumé son discernement et sa vigilance lors du voyage de Dallas.  L’équipe de Kennedy n’avait visiblement pas saisi la dangerosité de l’endroit où elle mettait les pieds, le Texas étant aux mains de ces pétroliers dont la plupart étaient soit d’extrême droite soit pro-hitlériens, ouvertement.  Des symptômes d’hostilité montante auraient dû davantage l’alerter, comme aurait dû l’interpeller les agissements de son propre co-listier avec qui il avait des relations exécrables.  Le choix de son second était un pur calcul politique, Kennedy ayant choisi de s’allier à son pire adversaire au sein de son propre parti, en croyant ainsi pouvoir mieux le contrôler.  Il devait le freiner tout le temps, ce que résume bien un seul cliché, visible ici à droite.  Un calcul délicat et une cohabitation toujours au bord de la rupture sur beaucoup de sujets, notamment la guerre, qui avait en la personne de Johnson un chaud supporter.  L’homme étant fort lié aux industriels texans de l’industrie militaire.  Kennedy aurait dû prendre en compte l’hostilité à sa venue de la mairie de Dallas, pour une raison que l’on va découvrir dans cette enquête.  Le parcours que devait emprunter le véhicule présidentiel avait été modifié pour passer en faisant un détour devant la bibliothèque… et le tertre de verdure pour offrir une cible plus avantageuse aux comploteurs.  Etrange paradoxe en effet.  Les fameux réfugiés cubains sur lesquels il avait bâti une armée de bric et de broc s’étaient retournés contre lui, bien manipulés par la CIA en cheville directe avec les militaires, tous désireux de se débarrasser d’un président perçu comme hostile, des mafieux recrutés à l’extérieur fournissant les porte-flingues.  Tout était en place…

Au départ c’était Fidel qui était visé

cubelaD’abord, donc, ce n’est pas JFK qui était visé par un attentat, donc… mais Fidel Castro, dont l’assassinat était programmé par la CIA… et par Kennedy, qui avait déjà donné son plein accord.  Les historiens sont tous d’accord sur le sujet.  Le sort de Fidel Castro était chez lui franchement obsessionnel.  Un ouvrage affirmera que la CIA s’était bien cassée la tête sur le sujet, en proposant pas moins de 634 façons différentes de l’éliminer, selon Fabián Escalante (dans « Executive Action : 634 Ways to Kill Fidel Castro (Secret War) »  !!  Le problème c’est que le compte, sidérant, y était en effet !  Dans le Chicago Tribune, de juillet 1992, on trouve un indice intéressant avec un texte sur l’approche précautionneuse des exilés cubains, et même des gens en place sur l’île, durant le mandat de JFK.  « En juillet 1962, la CIA a fait une percée importante dans ses plans d’assassinat quand elle a été établi contact avec Rolando Cubela (ici à droite sur la photo), qui était devenu maintenant un haut fonctionnaire du gouvernement cubain (…).  En mars 1961, Quand Cubela à rencontré un homme de la CIA à Mexico, l’agence avait reçu plusieurs rapports de son intention indirecte de faire défection au communisme et à Fidel Castro…  » Tout avait été défini, même les noms de code : AM/LASH pour Cubela et JM/WAVE pour son contact.  En fait, JM WAVE était le nom de code de la station de la Central Intelligence Agency de Floride, qui pilotait donc toute l’opération.  À croire qu’on ne s’en cachait pas trop à l’époque !  À sa tête il y avait le redoutable Theodore G. « Ted » Shackley, Jr (« The Blond Ghost« ), omniprésent et dirigeant plus de 400 personnes en relation avec 2000 exilés et possédant près de 400 navires disponibles.  Il avait une vraie machine de guerre sous ses ordres !  A ses côtés, comme chef du « Psychological Warfare » on trouve George Joannides, celui que l’on a déjà évoqué.  Dans ces tentatives, des proches de Fidel avaient été « naturellement » approchés.  Les plans d’élimination physique changeront plusieurs fois de suite, et même encore pendant l’année 1963 : « FitzGerald et Nestor Sanchez et Cubela se sont réunis à Paris le 29 octobre 1963.  Cubela a demandé un « fusil de forte puissance avec silencieux avec une portée effective de centaines de mètres » pour tuer Fidel Castro.  La CIA a refusé et a insisté pour que sur place Cubela utilise plutôt le poison.  Le 22 novembre 1963, FitzGerald lui remettra un stylo / seringue.  « On m’a dit d’utiliser le Black Leaf 40 (un poison mortel) pour tuer Castro » dira-t-il.  Comme Cubela quittait la réunion, j’ai été informé que le président John F. Kennedy venait d’être assassiné…  Tout le monde aura noté l’arme souhaitée au départ, et le mode d’élimination choisi.  Comme plus tard Castro racontera tous les préparatifs contre lui, avec force détails, on se demandera si Cubela n’avait pas joué durant tout le temps de l’approche des agents doubles.  En fait, il sera arrêté le 1er mars 1966 par ses coreligionnaires, et sera condamné à mort, mais ne sera pas exécuté. Il sera même autorisé à quitter l’île pour aller vivre librement en Espagne (le voici libre ici à droite) !  Ce qui laisse entendre plein de choses en effet !  Plus tard, un ouvrage sensationnel (et fort savoureux) expliquera que les cubains ont fait entretenir par une CIA une bonne vingtaine d’agents de Castro sans jamais s’apercevoir qu’il s’agissait d’agents doubles (3) !

L’enjeu que représentaient ces cubains exilés était donc énorme : le pouvoir américain comptait beaucoup sur eux pour rééditer le coup du Viet-nam.  Dans les débats télévisés qui joncheront la campagne électorale de 1960, leur poids représentera un boulet pour chacun des prétendants à la fonction suprême, car il leur sera difficile de parler de préparatifs d’opérations dans lesquels le gouvernement US n’était officiellement pas présent.  C’est dans ce décor pas mal glauque, dès le départ, qu’émergera le nom de Lee Harvey Oswald, ce que nous verrons plus tard, si vous le voulez bien.

 

 

(1) Selon Oliver Stone, il aurait reçu un témoignage d’un mourant voulant soulager sa conscience, un ancien membre du service d’ordre de Kennedy qui aurait sur son lit de mort avoué.  A l’heure où vous lisez ces lignes, l’ouvrage est sorti depuis longtemps en librairie, sans avoir eu de succès, en réalité, si bien que j’y consacrerai (peut-être) un épisode le long de cette saga.  Quoique la thèse me semble complètement… ridicule !

(2) il faut savoir qu’Henry Cabot Lodge entretenait une relation spéciale avec John Kennedy, car il avait aussi été son adversaire en politique, l’homme ayant été choisi comme colistier (républicain donc) par Richard Nixon en personne.  Cabot Lodge pouvait en vouloir doublement à JFK : au début de la carrière politique de l’ancien héros du PT-109, c’est grâce à la défaite de Cabot Lodge que Kennedy était en effet devenu député !

(3) on trouvera plus tard un autre élément plus que troublant sur l’implication de la CIA dans la mort d’Allende.  JohnMcCone, devenu responsable de la CIA sous Kennedy avait accordé 20 millions de dollars à ses opposants.  Devenu dirigeant d’ITT, il avait offert personnellement 1 million de dollars aux opposants, dont 400 000 directement à Jorge Alessandri, ancien président et candidat ayant perdu face à Allende, avec le plein accord de Kissinger… Allessandri deviendra président du Conseil d’État préparant la nouvelle constitution après le coup d’état de Pinochet.

(3) le livre, savoureux, s’intitule… « Nos agents à la Havane« , de Jean-Marc Pillas.

 

 

à consulter attentivement :

https://www.maryferrell.org/pages/Main_Page.html

http://nsarchive.gwu.edu/NSAEBB/NSAEBB101/

http://quixoticjoust.blogspot.fr/2011/10/how-cia-makes-puppet.html

documents :

On peut aussi regarder l’amusant « Notre homme à la havane« , adaptation du livre de Graham Greene, qui montre bien de façon drôle ce qu’étaient les casinos ou les bars à La Havane, avant Fidel Castro,  sous la dictature de Batista, et le petit jeu de l’espionnage ) – anglais ici – plutôt incompétent dans l’île.  Alec Guinness fait office d’espion dans le film : il vend en fait des aspirateurs dans la capitale !  « Par mollesse, par incapacité de prendre une décision, fût-ce celle d’un refus, il se laisse enrôler comme agent des services secrets britanniques.  Wormold, abandonné par sa femme, élève seul leur fille Milly, jolie adolescente qui a des goûts dispendieux.  Wormold n’aura aucune activité d’espionnage, mais amassera pour sa fille un pécule en envoyant des rapports et des notes de frais concernant ses missions et celles des collaborateurs qu’il prétend avoir recrutés ; missions et agents sont purement imaginaires ; seul son compte en banque est réel ».  Une vision du MI6 (et de la CIA, indirectement) vue comme dispendieuse et surtout inefficace, dont les relents apparaissent lors de l’affaire de Dallas, tant les services secrets US accumuleront les interventions sans intérêt ou à côté de la plaque.

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2 Commentaire

  1. avatar

    La série promet d’être intéressante, tout comme l’est ce premier texte. Merci de partager toutes ces recherches concernant une affaire qui n’a pas livré tous ses secrets et qui passionne toujours.

  2. avatar

    Très bel article qui m’as appris à connaître un peu JFK et me faire une autre idée de ce qu’était ce président, apparamment ,il n’y a dans ce monde aucune personne capable de nous diriger dignement et honnêtement
    Merci pour ces éclaircissements.