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L’Arabie Saoudite perd ce qui lui reste de crédibilité

 

 

La décision saoudienne de remettre sine die la vente annoncée en grande fanfare des 5% de la compagnie pétrolière nationale Aramco remet directement en question la crédibilité du Prince héritier Mohammed bin Salman. L’introduction en bourse de ce géant constituait en effet la pierre angulaire de la politique du Prince qui espérait diversifier l’économie de son Royaume à l’aide des 100 milliards de dollars censés être le fruit de cette IPO, même si des analystes sérieux et crédibles avaient nuancé cet optimisme en misant plutôt sur des revenus avoisinant 75 voire 50 milliards… Cette introduction d’Aramco sur une bourse internationale majeure devait sonner la fin de l’opacité d’un Royaume ayant jusque-là découragé nombre d’investisseurs interprétant cette IPO comme une ouverture et un passage bienvenus vers une culture de la transparence n’ayant absolument pas été l’apanage du régime. Enfin, cette somme levée sur les marchés financiers auraient pu soulager le taux de chômage d’environ 13% en vigueur dans ce pays et acheter du même coup un sursis à un Royaume assis sur une bombe à retardement sociale.

Mais voilà : la remise aux calendes saoudiennes de cette IPO suscite des questionnements existentiels à l’encontre de la gestion de l’ensemble du processus par l’équipe de MBS. Elle remet même en question sa matrice – à savoir le fameux «Vision 2030» – qui en sort extrêmement compromise et qui ne ressemble plus désormais qu’à un mauvais Plan Com destiné à propulser la popularité d’un Prince tout aussi ambitieux qu’ombrageux. Vision 2030 et son fer de lance- l’introduction en bourse d’Aramco – n’avaient-ils pas propulsé MBS sur le devant de la scène internationale et aiguisé les appétits des investisseurs mondiaux ? Corollaire : l’incertitude voire le cafouillage autour de l’IPO d’Aramco ne démontrent-ils pas en creux l’impulsivité, voire l’incompétence de leaders de tout premier plan de ce pays, qui ne semblent efficaces que dès lors qu’il s’agit d’enfermer des opposants dans un hôtel de luxe ?

Naguère qualifié de visionnaire, le Prince passe désormais pour un simple calculateur politique ayant tenté d’anesthésier la vigilance des investisseurs globaux à l’aide d’une introduction en bourse censée insuffler au Royaume une transparence jusque-là inédite. Au final, les retombées économiques seront sévères pour ce pays qui subit depuis quelques années une saignée de capitaux en bonne et due forme. Le climat de confiance y est en effet si dégradé que c’est 65 milliards de dollars qui devraient (selon JP Morgan) sortir du Royaume en 2018, soit 8.4% du P.I.B. après les 80 milliards ayant déjà fui en 2017. Cette saignée déclenchée par la société civile saoudienne elle-même contribuera immanquablement à aggraver davantage le contexte économique, car c’est effectivement pas moins de 14 milliards de dollars sur le seul premier trimestre 2018 qui se sont investis depuis l’Arabie Saoudite en direction des bourses mondiales, selon Standard Chartered.

La situation semble inextricable pour ce Royaume où le contrôle des changes n’existe formellement pas. La stratégie employée par les autorités depuis quelques mois étant de contacter – voire de rendre des «visites de courtoisie» – à toutes personnes et institutions souhaitant effectuer des transferts substantiels vers l’étranger afin d’en connaître les motivations, et si possible de les en dissuader. Cet exode massif des capitaux est d’autant plus problématique qu’il intervient en une période de reprise spectaculaire des tarifs pétroliers n’ayant en réalité aucun impact sur la balance des paiements saoudienne qui reste déficitaire. Les autorités saoudiennes ne parviennent, il est vrai, pas à se départir de leur politique traditionnelle de dépenses publiques pharaoniques dans le but de contrebalancer une croissance qui reste mièvre et des investissements privés inexistants.

C’est toujours la même histoire qui tourne en boucle dans ce pays : à savoir que le «deficit spending» du Royaume vient combler une productivité anecdotique et tente de ressusciter un marché de l’emploi exsangue et d’autant plus moribond que les nationaux se doivent d’être grassement payés quand les travailleurs étrangers sont de plus en plus nombreux à quitter le pays. En résumé, l’économie saoudienne ne peut plus dépendre du seul Etat et de sa capacité à poursuivre ses endettements, comme ses cycles économiques ne doivent plus fluctuer au seul gré des revenus pétroliers. Les pouvoirs publics brouillons et peu imaginatifs doivent donc céder la place aux initiatives privées qui ne seront cependant encouragées que par des réformes économiques bien préparées, et non par des coups d’éclat (Vision 2030 ou Aramco) sous-tendus la plupart du temps par des arrières pensées politiques.

 

Michel Santi

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