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Langue française: Les obsèques d’une grande dame

Les mots viennent à me manquer.

 Il n’y a pas foule devant ce mausolée balayé par les vents mauvais, d’une modernité qui a oublié de garder mémoire d’un passé révolu. On va mettre en terre une langue morte, sans même lui ériger une stèle, ni même lui accorder une petite épitaphe. Elle s’en va, a tiré sa révérence sans un mot, pas même le dernier. On lui a coupé la parole, on l’a réduite au silence au nom d’une mondialisation qui ne fait aucun quartier, de l’hégémonie odieuse d’une parlure qui n’est destinée qu’à faire de l’argent.

Les quelques amis sont des vieillards cacochymes, des messieurs indignes, des dames trop chics, des lecteurs aux yeux rougis par les larmes, des amoureux de la chanson française, des poètes et des phraseurs. Ils n’ont pas assez de mots pour dire leur chagrin. Ils ne peuvent achever leurs phrases : elles s’étirent en d’interminables blancs, points de suspension qui les laissent à bout d’arguments. Ils n’ont pas baissé les bras : ils portent encore haut le souvenir de la vieille dame mais leur combat est devenu dérisoire.

La défunte avait, depuis longtemps, dû faire place à des mots assassins, des mots venus d’ailleurs : non pas pour faire leur trou comme tant d’autres l’avaient fait jusqu’alors, trouvant place dans le lexique de la dame, se frayant un espace où ils pouvaient s’épanouir. Ceux-là venaient de partout : ils avaient voyagé, ils avaient apporté leur accent, le parfum de leurs origines et une subtilité qui faisait défaut dans les termes autochtones.

Non, les mots qui l’ont tuée étaient d’une tout autre nature. Ils étaient impérialistes, totalitaires, simplifiés à l’extrême, sans nuance ni délicatesse. Ils prirent la place de force, ne permettant pas, comme c’était le cas des siècles durant, à d’autres de naître de leur fréquentation. Le globish est un virus de l’esprit et de la pensée ; il s’impose, élimine et phagocyte. Il laisse un champ de ruines derrière lui, il se glisse dans les bouches de gens si pédants, si prétentieux, si puissants que rien ne leur fera jamais comprendre qu’ils font fausse route.

La langue française est morte alors que de vains thuriféraires officiels ont décrété une semaine en son honneur. Je crains que ce ne soit pour commémorer sa mémoire, faire deuil de cette magnifique aventure qui débuta en 842 du côté de Strasbourg. Depuis, elle n’eut de cesse d’éclairer la littérature et les beaux esprits, les romances et les épopées, les troubadours et les conteurs. Elle était magnifique, s’habillait de toutes les couleurs de ses provinces, se faisait patois et langues vernaculaires ; elle était troussée de nombreux argots, d’ingénieuses transformations qui lui mettaient la tête à l’envers.

Elle était langue vivante qui allait de par le monde, s’imposait aux diplomates et aux grandes institutions. Elle attirait les romanciers d’ailleurs, leur ouvrait ses mots pour qu’ils en fassent leur miel. Elle était flamboyante et subtile, inventive et élégante. Elle était langue courtoise, aimable et amoureuse. Elle se tournait dans la bouche, se mêlant intimement à ses voisines à qui elle n’avait de cesse de donner des enfants.

Puis tout bascula ! Les hommes d’affaires qui n’ont que faire de la littérature, les informaticiens dont une petite souris a rongé le cerveau, les économistes qui n’ont jamais su conter, les politiciens qui n’écrivent même plus leurs discours, les journalistes qui se donnent de l’importance en usant de vocables abscons, les jeunes qui ont décidé de dilapider l’héritage, les enseignants qui ont baissé les bras, les nouveaux venus qui renoncent à embrasser leur pays d’accueil en même temps que sa langue, tous ceux-là et bien d’autres encore, ont abandonné le combat, baissé pavillon devant une autre langue.

Je suis là avec le dernier carré des fidèles. La langue française méritait bien ce dernier hommage. Elle va encore survivre à ses obsèques par le truchement des ultimes soubresauts des lexiques passés, de la syntaxe d’autrefois, des tournures et des expressions de nos provinces d’antan. Elle avait creusé un sillon profond ; il laissera encore pousser quelques belles récoltes. Mais elle, elle ne pouvait plus lutter, elle le savait, elle a rendu les armes et perdu son âme.

Honorez sa mémoire vous qui vous en êtes encore nourris avec ferveur et amour. Pourfendez encore tant qu’on vous le permettra les traîtres et les félons qui se donnent sans vergogne à ce créole international qui nous vient d’outre-atlantique. Nos rangs vont s’éclaircir, nous ne faisons plus le poids. Bien vite, la belle langue française rejoindra le panthéon d’une civilisation qui s’est mise à genoux devant les champions du pragmatisme, les princes des échanges monétaires, les furieux de la mondialisation, les girouettes de toutes les modes, les misérables du conformisme absolu. Il sont partout, arrogants et incultes. Faites bien attention : ils sont aussi à réclamer vos suffrages.

Littéralement sien.

C’est Nabum

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