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18 août 2011 |
1 commentaire(s) |
vu 999 fois Lorsque Jean Baubérot et Micheline Milot, les auteurs de Laïcités sans frontières, tentent de décrire les défis concrets posés par la diversité religieuse dans les sociétés occidentales, ils parlent des exigences de «l’intégration de nouvelles formes d’expression religieuse dans la sphère publique».
Mais à moins de donner un sens très particulier au mot « nouveau », il est plus exact de parler de «vieilles» ou d’«anciennes» formes d’expression religieuse. En effet, les formes d’expression et les pratiques problématiques sont toutes vieilles de plusieurs siècles, au minimum. Les turban, hidjab, kirpan, kippa, burqa et autres signes ou vêtements à connotation religieuse ou culturelle ne sont pas nés au 20e siècle.
Il ne s’agit pas là d’une simple querelle sémantique, mais d’un des aspects fondamentaux des débats actuels sur la laïcité. Ces débats ont lieu dans pratiquement toutes les sociétés occidentales qui accueillent des immigrants provenant de sociétés ayant peu évolué socialement depuis un siècle, comparativement aux sociétés occidentales. On pourra toujours trouver des contre-exemples pour contester cette affirmation, mais il suffit de se promener dans la plupart des villes du Moyen-Orient pour avoir un aperçu de la vie quotidienne aux siècles passés. Ce qui est « nouveau », en réalité, c’est la présence de mœurs et de formes anciennes d’expression religieuse provenant de sociétés non occidentales.
Autrement dit, l’aspect religieux des situations problématiques recouvre des dimensions sociales et culturelles plus profondes. Baubérot et Milot le reconnaissent explicitement. Personne n’argumente sur le plan théologique ou spirituel. Même les gens qui ont des positions antireligieuses ne contestent pas le contenu des croyances religieuses mais le rapport qui est entretenu avec ces croyances.
Pour encore mieux cerner la nature du problème, considérons les attitudes envers le bouddhisme. Il n’y a pratiquement aucune opposition au bouddhisme dans les sociétés occidentales même si sa présence est, en Europe, beaucoup plus récente que l’islam. Or le capital de sympathie que reçoit le bouddhisme est sans commune mesure avec les opinions entretenues envers l’islam. En général (on peut être certain qu’il y a des exceptions), le bouddhisme ne pose pas problème parce qu’il est très compatible avec la culture occidentale actuelle. Ayant une forte insistance sur l’expérience personnelle plutôt que sur les croyances, le bouddhisme est en quelque sorte une religion « expérimentale » qui n’est pas sans parenté avec notre culture « scientifique ». Or dans une société postmoderne, il n’est pas « légitime » de faire une lecture intégriste et littérale des textes sacrés. Cela est incompatible avec la culture dominante, entièrement dominée par la vision de la science expérimentale où toute affirmation doit être « prouvée ».
Le vrai problème posé par l’expression publique d’appartenances et de pratiques religieuses est que certaines d’entre elles apparaissent comme « non légitimes » aux yeux de la culture dominante. Cette non légitimité est due essentiellement à deux facteurs, l’un subjectif, l’autre objectif. Subjectivement, les appartenances problématiques ne sont pas considérées comme « justes », c’est-à-dire reconnues comme valides selon les valeurs intersubjectives majoritaires communes (par exemple, ce qui remet en question le statut d’égalité entre les hommes et les femmes ou les codes de la communication habituelle à visage découvert). Objectivement, les appartenances problématiques introduisent des éléments qui peuvent perturber les systèmes d’échange à la base des différentes institutions de la société, du mariage jusqu’au droit, en passant par les cours de natation, les examens de conduite automobile, et les règlements en vigueur dans les écoles, les municipalités, les copropriétés ou à l’Assemblée nationale.
Il n’est donc pas surprenant que les sociétés occidentales s’interrogent sur la manière dont il convient de réagir devant des pratiques qui viennent contredire les valeurs dominantes et déstabiliser leur fonctionnement. Le libéralisme et l’habitude de toujours repousser les limites de l’acceptabilité sociale rencontrent ici un singulier défi à cause du caractère « non légitime » des demandes.
Faut-il craindre que la société doive se plier à des règles archaïques et, à la limite, qu’on perde des libertés chèrement acquises? Les juges de la Cour suprême du Canada, se fondant sur la Charte canadienne des droits et liberté, pourraient nous le faire croire. Cependant Baubérot et Milot soulignent avec justesse qu’il n’existe aucun exemple de société occidentale qui aurait ainsi régressé, parce que des pratiques minoritaires auraient « envahi » la société. Ils auraient pu ajouter qu’on ne voit pas comment une population pourrait souhaiter renoncer à ses libertés. Si la liberté est une de nos valeurs fondamentales – et elle l’est–, on peut seulement nous en priver par la force. Aucune société n’a fait de révolution pour gagner l’asservissement, toutes l’ont fait pour mettre fin à des ordres iniques et violents. La crainte d’une « régression » est donc davantage fondée sur une peur de « l’autre » que sur un danger réel.
Mais l’absence de « danger » réel ne signifie pas qu’il faille accommoder toutes les prescriptions religieuses ou que l’État cesse d’être parfaitement neutre envers les religions.
Pour aller plus loin :
Laïcités sans frontières, de Jean Baubérot et Micheline Milot, La couleur des idées, Ed. du Seuil, 2011, 339 pages.
« Mais l’absence de « danger » réel ne signifie pas qu’il faille accommoder toutes les prescriptions religieuses ou que l’État cesse d’être parfaitement neutre envers les religions. »
Parfaitement exact.
Cependant, après avoir « évincé » la religion de l’Etat, il ne serait pas mieux d’introduire l’Etat dans la religion.
La nécessité « d’avoir la preuve » situe la « religiosité » dans le domaine personnel individuel.
Et lorsqu’un individu agit dans la société, il doit s’obligé à garder l’équilibre entre ses propres « convictions » et le contrat social qui le lie à cette société.
Encore une fois, c’est une question de « responsabilité ». Allons-nous la laisser aux autorités?
Il semble bien que c’est ce qui est envisagé. Toujours la même recette: le refus des responsabilités individuelles.
Amicalement
Elie l’Artiste
14:48, le Dimanche 21 août 2011Vous devez être connecté pour publier un commentaire.
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