Dans le troupeauUne grande journ?e, donc, qui verra mon entr?e fracassante
dans le monde de la politique, la vraie, celle avec des professions de foi, des
slogans, mais pas trop, des programmes qui tentent de r?sumer en un recto-verso
A4 des ann?es de construction de projet de soci?t?. Aujourd’hui, je vais au
bled en chef poser sur la photo de groupe pour la campagne ?lectorale. Et
affiner la propagande. Et me r?chauffer ? l’humanit? studieuse et d?brid?e des
autres candidats. Parce que, voil?, c’est fait, j’ai franchi le rubicond, je
sors du sempiternel r?le de r?leuse officielle, je me lance dans l’action, je
suis une candidate.

Une heure de route, rendez-vous sous un arbre, parce que quand on est ?colos de
gauche rouge fonc?, on fait collectif et naturel.
Bien s?r, rien ne se passe jamais exactement comme pr?vu. Un appel t?l?phonique
impromptu et me voil? d?j? assez juste selon ma montre. Et m?me si la matin?e
est d?j? bien avanc?e, la voiture est encore enti?rement gel?e. Je tente le
d?givrage ? la bouteille de flotte, mais l’eau se resolidifie au fur et ?
mesure que je la verse. Je me dis qu’on va avoir l’air d’une sacr?e brochette
de pingouins, ? sourire sous notre arbre ?colo, en ?charpes et Moon boots.
Finalement, j’arrive ? creuser des meurtri?res de transparence embu?e dans la
masse translucide de la glace, ? caser la gosse ? l’arri?re, dans son kit de
survie triple ?paisseur, m?me qu’elle ne peut plus plier les bras, ?
d?fourner/empani?rer mon fabuleux g?teau au yaourt tatin sans me br?ler les
pattes et ? d?marrer le tank vers de nouvelles aventures, d?licieusement
odorantes.

Je viens ? peine de d?passer le bled que j’ai comme une sensation de mou sous
la p?dale. Cela fait quelque temps, depuis l’avant-dernier plein ? prix d’or
pour ?tre pr?cise, que la R25 a comme des ?pisodes tussifs ? l’acc?l?ration.
Rien de bien m?chant. M?me si l’autre jour, j’ai un peu cal? au moment de
passer le carrefour de la mort, celui avec une visibilit? nulle et des bagnoles
qui d?boulent l? ? tombeau ouvert. Bref, j’entame la grande c?te du Bouit, une
salet? de mont?e qui m’?clate les mollets chaque fois que je me la tente en
v?lo, ? m’en d?chirer les poumons, tellement il faut jouer des jambes pour ne
pas se retrouver ? p?daler ? reculons. J’?crase le champignon pour envoyer la
sauce et le moteur a comme un blanc immense, comme s’il se demandait s’il faut
vraiment l?cher la horde de chevaux que j’ai sous le capot. Je r?trograde un
coup, pendant qu’une camionnette, en plein ?lan pour avaler la funeste
grimpette, s’agrandit ? vue d’?il dans mon r?tro. La voiture ren?cle, tousse,
tressaute et le compte-tours s’effondre. J’ai ? peine le temps de repasser en
premi?re et de lancer les feux de d?tresse que la camionnette emplit toute ma
lunette arri?re avec force d’appels de phares. Hop?! La caisse bondit,
reprend du souffle, me colle ? mon si?ge, retousse, cahote et rue, pendant que
la camionnette me d?passe dans un grand coup d’acc?l?rateur rageur.

? ce moment, il est manifeste que j’ai un probl?me m?canique. La voiture fait
des bonds et se cabre, j’ai l’impression d’?tre dans un rod?o de bagnoles ?
suspension hispanique, comme dans les mauvaises s?ries am?ricaines, mais
j’arrive ? atteindre le haut de la pente en tressautant. Ce qui n’est pas
forc?ment une tr?s bonne nouvelle. Parce que la visibilit? est r?duite et que
des voitures, lanc?es comme des fus?es sol-sol folles, me d?passent avec des
hurlements de cylindres indign?s.

Comment est-ce que je peux bien oser ramer sur leur trajectoire et les
forcer ? d?vier un tant soit peu de leur route??

? l’arri?re, la gosse est secou?e comme une fris?e dans l’essoreuse et me
regarde dans le r?tro avec de grands yeux inquiets. Je ne suis pas encore en
train de paniquer, mais j’ai conscience de la pr?carit? de notre situation, et
malgr? le froid polaire de l’habitacle, j’ai les joues rouges et je sens la
sueur qui commence ? me baigner le dos.

Je m’?chine sur les vitesses et l’acc?l?rateur, pour nous sortir de l?, et d’un
seul coup, le compte-tours fait le tour du cadran et nous voil? propuls?es de
nouveau dans la course. J’?teins les warnings, restabilise la vitesse dans le
flux et me promets de m’arr?ter au prochain village, malgr? le temps qui passe
et le rendez-vous qui s’?loigne. La mont?e suivante ach?ve la voiture et
l’acc?l?rateur me l?che juste quand j’aborde une petite cuvette, en haut de la
grande cote suivante. Warning. Bonds de cabri sous excta. Petites et grandes
acc?l?rations, mais rien n’y fait. C’est comme si je visualisais mentalement la
grosse salet? qui vient d’obstruer mon filtre de carburateur et qui coupe
d?finitivement l’arriv?e d’essence.

Nous sommes extr?mement mal plac?es, dans ce petit creux sans visibilit?. J’ai
r?ussi ? me coller au bas-c?t?, mais je ne peux aller plus loin. Les voitures
d?boulent au dernier moment, d?bo?tent en hurlant et nous abandonnent dans la
campagne glaciale. ? tout moment, il peut arriver quelqu’un de plus distrait
que les autres qui finira sa course folle encastr? dans mon coffre. Je me
retiens de gueuler comme un putois contre le flux qui nous menace et je tente
de joindre mon garagiste. Mais il est tellement blind? de clients, en ce
moment, qu’il ne r?pond plus au t?l?phone. Je dois organiser ce bordel.

J’ai rev?tu le sublime gilet fluo ? m?me le col roul? et je sors la gosse de la
voiture pour l’envoyer se mettre ? l’abri de la circulation de l’autre c?t? du
foss?, dans le champ encore blanc de givre. Je suis ? la fois gel?e et
bouillante. J’ai sorti le foutu triangle dont on ne sait jamais dans quel sens
il se monte et je cherche une position d’o? il sera visible de loin. Les
voitures continuent ? passer ? fond la caisse et rien ne suspend leur course :
ni le triangle, ni mon gilet de travaux publics, ni les feux de d?tresse, ni la
petite silhouette de ma fille dans le champ, rien. ? croire que Godzilla vient
d’attaquer le bled et que toute la population le fuit, prise de panique.

Je ne sais pas pour vous, mais quand je vois une voiture manifestement en panne
sur le bas-c?t?, avec des gens et tout, d?j?, je ralentis pour ?viter
d’accrocher quelqu’un et pour ?valuer la situation. Syst?matiquement, je lance
mes propres feux de d?tresse pour signaler ? mes suiveurs qu’il y a un probl?me
devant et le plus souvent, je m’arr?te ? hauteur des personnes sur la chauss?e,
histoire de savoir si le probl?me est bien pris en charge et si elles ont
besoin de quelque chose. C’est seulement si on me confirme que tout est OK que
je reprends ma route, tout en collant des appels de phares ? ceux que je croise
sur un kilom?tre pour avertir du probl?me.
Pour moi, c’est la proc?dure standard.

Donc, je m’attends un peu, quelque part, ? ce que quelqu’un ralentisse et me
propose son aide. Mais non. Il passe une ? quatre voitures par minute et
absolument personne ne fait seulement mine de ralentir. Il y a de tout. Les
monospaces avec des m?res de famille debout sur l’acc?l?rateur, des
camionnettes de chantiers avec des armoires ? glaces serr?es derri?re le
pare-brise, des berlines luxueuses avec des vieux seuls, des petites caisses de
ch?meurs en fin de droit, des brouettes d’agriculteurs, des 4×4 de chasseurs ?
la casquette assortie ? mon gilet. De tout, et c’est comme si j’?tais la femme
invisible avec la voiture invisible et la gosse fant?me. Ou alors, je suis un
martien. ?a doit ?tre ?a. D’ailleurs, plus le temps passe et plus ma carnation
h?site entre le bleu de froid et le vert de col?re.

Mais o? courent-ils tous avec tant d’impatience?? Quelle urgence les
talonne au point de leur ?ter tout sens commun?? Nous sommes un samedi, un
peu apr?s 11 h. M?me s’ils rentrent des courses, vu le temps qu’il fait, ils
peuvent bien prendre une minute de leur temps pr?cieux sans que leurs surgel?s
se fassent la malle.
Les gens de la maison d’en face sont sortis. Je suis en train de hurler contre
un monospace conduit par une femme au regard haineux qui m’a fr?l? ? pr?s de
100 km/h. Je les reconnais, je les croise au bled, pour le boulot, plein de
choses. Je viens de joindre monsieur Monolecte qui part chez le garagiste pour
qu’il m’envoie de l’aide. Ma vie est pourrie, mais pour une fois, j’ai le
r?seau qui accroche bien dans la campagne profonde. Les voisins me proposent de
prendre la gosse ? l’int?rieur, qu’elle se r?chauffe. C’est la premi?re fois
que quelqu’un propose quelque chose de d?cent depuis le d?but de ma panne, 20
minutes plus t?t.

En tout, je vais rester 35 minutes au bord de la route, avec tous les signes
ext?rieurs de d?tresse d?ploy?s. Il va passer entre 50 et 60 v?hicules. Et
personne, je dis bien personne, ne va seulement ralentir pour ne serait-ce que
demander si j’ai besoin de quelque chose.
? moment donn?, une berline ralentit et se gare derri?re ma voiture. Je me dis
que m?me s’il n’y en a qu’un seul, il suffira pour me redonner fois en
l’humanit?. En fait, non, c’?tait juste pour v?rifier que personne n’arrivait
en face avant de me d?passer.

J’ai annul? mon rendez-vous ?lectoral tout en me demandant si je ne viens pas
d’avoir la carri?re politique la plus courte de l’Histoire. D’un autre c?t?, je
me demande si, comme le dirait Louis,
tout ceci n’est pas un signe, ?norme, ?vident. Signe des temps, d’un lien
social en lambeau, de l’inutilit? de continuer ? se casser le cul pour une
bande de connards ?go?stes plus pr?occup?s par l’accumulation de merdouilles
clinquantes que du sort de son voisin. Qu’est-ce que tu veux construire avec
des gens comme ?a?? Comment veux-tu ?tre seulement entendu quand tu parles
de solidarit?, de justice, de coop?ration, de collectif?? ?a doit ?tre
comme si tu parlais tutu et petits chaussons avec un demi de m?l?e : beaucoup
de bruit pour rien. Tu vas te battre pour eux, tu vas lutter pour eux, tu vas
r?ver un monde meilleur pour eux et tu seras vachement content s’ils ne te
clouent pas une croix en guise de remerciement.

Tu veux que je te dise?? Niveau sacerdoce, je ferais aussi bien de partir
bonne s?ur. Au moins, dans les conneries pieuses, tu as encore des supporters
qui ont la foi. On a beau jeu de bramer que les politiques sont tous pourris.
Mais l?, plant?e au bord de cette petite route froide de Gascogne, je me dis
que finalement, on a les hommes politiques que l’on m?rite.

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