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La vie d’artiste

Imaginez que pour préparer ce délicieux repas pascal que vous venez de déguster en bonne compagnie, vous vous soyez rendu chez le boucher, il y a à peine quelques jours, et que vous ayez tenu ce genre de propos :

Écoutez, nous adorons vraiment votre magnifique épaule d’agneau, c’est vraiment un morceau de choix et justement, pour Pâques, nous avons décidé de servir un beau festin à nos meilleurs amis, notre famille la plus proche, quelque chose de vraiment très sympa, très chaleureux et auquel nous tenons beaucoup. C’est là vraiment un évènement qui fait honneur à votre travail de boucher et à votre merveilleuse épaule, par contre, il va vous falloir faire un effort, parce que nous avons prévu un budget de 15 € pour cette épaule quand vous osez nous en demander 45 €. Franchement, vous ne voudriez pas gâcher notre fête par votre entêtement que nous ne comprenons vraiment pas. D’ailleurs, ni le pâtissier qui a travaillé sur les desserts ni le caviste n’ont demandé plus que ce que nous avions prévu de leur allouer. Donc, il va falloir être un peu raisonnable quand même et vous aligner sur nos moyens.

Avouez qu’il vous faudrait un sacré effort d’imagination pour rendre seulement plausible une tirade pareille.

Pourtant, il ne s’agit pas d’une mauvaise blague, mais bien de la transposition la plus réaliste possible de ma vie quotidienne d’artiste ou, tout au moins, de personne vivant d’une série d’activités qui sont généralement considérées par autrui plus comme d’aimables hobbys, voire de passions autosatisfaisantes, que comme de véritables activités professionnelles.

Culture de la gratuité vs gratuité de la culture

Une œuvre du photographe néerlandais Teun Hocks

J’avais déjà tenté de sensibiliser sous une forme humoristique au côté profondément condescendant de cette culture de déconsidération économique des activités dites artistiques. Tenté de faire toucher du doigt que les métiers artistiques, numériques, intellectuels, etc. étaient justement des activités professionnelles qui demandent des formes d’investissement non moins intenses que celles nécessitées par des métiers considérés comme plus techniques, plus stratégiques, plus importants, plus pointus… et auxquels sont attachées des notions de prix du travail, de cout, de rémunérations bien plus conséquentes et surtout, qui n’ont pas à être justifiées sans cesse.

Je trouve particulièrement agaçant de toujours devoir légitimer le principe même de rémunération dans mon secteur d’activité. Je me souviens d’une époque où un devis pour un site internet était généralement accueilli par un petit sursaut d’indignation et une saillie assez peu délicate de cette teneur :

— Non, mais, franchement, mon petit neveu sait faire ça en un mercredi après-midi après le gouter, alors je ne vois pas pourquoi je devrais payer autant pour ça !

Ce à quoi, je rétorquais généralement quelque chose dans le genre :

— Vous avez tout à fait raison. Vous devriez d’ailleurs vous dépêcher de l’appeler sur son babyphone, entre le rot et la sieste !

C’est ainsi qu’est née toute une collection de sites web from Hell, garantis 100 % faits maison en mode cyberconsanguin. Heureusement, depuis quelque temps, j’ai l’impression que l’idée qu’internet est un archipel de métiers qui bien qu’ayant été inventés par des pionniers, nécessitent finalement des compétences plus au moins difficiles à acquérir et font donc l’objet d’un véritable professionnalisme, est finalement entrée dans les mœurs et je ne me retrouve plus à devoir justifier sans cesse de ma rémunération.

Cependant, force m’est de constater que les métiers comme la photographie, le dessin et l’écriture continuent de souffrir du même manque de considération non pas tant pour leurs qualités intrinsèques d’œuvres, leur impact socioéconomique, mais surtout pour le principe même de survie des créateurs.

Le tarif bohème

Autoportrait au grenier de Tommaso Minardi (1807)

Je suis d’autant plus agacée par la déconsidération économique dont souffrent les activités artistiques que, généralement, ceux qui s’étonnent toujours de ce que nous, les artistes, ne fassions pas plus d’efforts en rognant sur nos émoluments pourtant déjà bien comprimés par la rationalité économique ambiante, sont généralement des gens qui sont plutôt à l’abri de tout ce que le travail peut avoir de précaire, insécurisant, violent et paupérisant. Et je ne comprends pas, personnellement, comment un salarié assuré de sa rente mensuelle peut se permettre de me demander de sacrifier la moitié ou les deux tiers de mon revenu, sous prétexte que le projet à venir serait particulièrement intéressant ou de nature à me mettre en valeur. Lui-même, consentirait-il à abandonner une part significative de son salaire pour soutenir une idée, un ami ou même un service communautaire ?

Bien sûr que non. Parce que le salarié, lui, il a des charges. Entendez la famille, les emprunts sur la maison, la voiture, la cagnotte pour les vacances, les études des gosses, la maison de retraite des parents, les factures, le nouveau canapé… et il a parfaitement raison. C’est juste qu’il a l’air de complètement lui échapper que l’artiste, en face de lui, a exactement les mêmes contraintes, les mêmes charges, les mêmes factures, qu’il ne bénéficie pas d’un hypothétique tarif bohème pour satisfaire EDF, le proprio, la cantine des gosses, la facture de l’épicier, mais qu’en plus, s’ajoutent à ces chaines communes de la société de la rareté, celles de la précarité, de la nécessité d’investir et d’entretenir ses outils de travail, de financer la protection sociale dont il bénéficie pourtant bien moins que le salarié, toutes les obligations légales et administratives de son métier… parce que oui, barbouiller des toiles, fixer la lumière via un capteur ou raconter des histoires sont aussi des métiers à part entière !

L’insoutenable précarité du créateur

Je pense que la représentation sociale mythique de l’artiste mendigot et bohème née au XIXe siècle — joyeuse période de l’explosion des inégalités sociales et de l’exploitation capitaliste des forces de travail ! — continue à pondre dans la tête de nos contemporains. Et que la soi-disant culture de la gratuité propulsée par la dématérialisation des supports n’a rien fait pour améliorer la condition artistique contemporaine, elle a juste, comme tous les modèles économiques actuels, enrichi monstrueusement les intermédiaires tout en précarisant à l’extrême les créateurs eux-mêmes. La chaine de l’édition, par exemple, réserve la portion congrue à celui qui aura pourtant le plus donné de lui-même et de son temps à l’œuvre : l’auteur !

 

Ce n’est pas pour rien que ces dernières années, j’ai rejoint les rangs d’un syndicat artistes, le CAAP, tant il est nécessaire pour les artistes d’unir leurs forces pour ne plus être une des professions libérales les moins lucratives de France (juste avant les coiffeurs…). Et encore, il s’agit là d’une moyenne. La réalité artistique — en dehors des quelques champions de l’optimisation fiscale de la FIAC —, ce sont des revenus réels qui ouvrent droit au RSA. Est-ce à la solidarité nationale de financer la création ?

Ou alors, faisons-nous le choix d’une activité artistique de dilettantes qui serait l’apanage du temps libre des classes bourgeoises ?

Quoi qu’il en soit, et pendant que nous tâtonnons à trouver d’autres moyens de financer la création artistique, cessons de traiter les artistes comme des créatures fantasmatiques et éthérées et admettons que comme tous les professionnels, ils méritent aussi de recevoir les justes fruits de leur travail et d’en vivre décemment.

 

Monolecte

 

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