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La Tunisie oscille entre rupture radicale et d?mocratie autoritaire

Par Eros Sana (31 janvier 2011)

Comment se construit la transition d?mocratique en Tunisie?? Vincent Geisser, chercheur ? l?Institut de recherches et d??tudes sur le monde arabe et musulman, analyse le r?le que jouent les diff?rents acteurs tunisiens ? opposants politiques, anciens du r?gime de Ben Ali, parti ??islamiste??, arm?e, police ? ainsi que les puissances ?trang?res. Il d?crit les sc?narios possibles de la consolidation d?mocratique dans les prochaines semaines. Entretien.

Basta?! : O? en est la r?volution tunisienne?? Quelles sont les strat?gies des forces en pr?sence pour construire la ??transition d?mocratique????

Vincent Geisser [1]?: Les ??d?mocrates?? tunisiens qui ont soutenu et accompagn? la r?volution sont profond?ment divis?s sur le devenir du mouvement protestataire. Il y a ceux qui pensent qu?il faut renforcer la d?mocratie naissante en mettant fin d?finitivement au processus contestataire. Ils sont partisans d?une certaine normalisation s?curitaire, bas?e sur un compromis historique entre les ??colombes?? de l?ancien r?gime, les opposants ind?pendants et les repr?sentants du syndicat unique UGTT (Union g?n?rale tunisienne du travail). Ils souhaitent consolider la transition d?mocratique, notamment en transigeant avec l?arm?e et les parties les plus ??saines?? de l?appareil s?curitaire, ainsi qu?avec certains anciens caciques du r?gime r?put?s pour leur ??ouverture??. C?est la position d?fendue par N?jib Chebbi (Parti d?mocrate progressiste), ancien opposant ? Ben Ali et actuellement ministre du gouvernement de transition.

D?autres veulent ?radiquer toute trace de l?ancien r?gime et de l??tat-parti, et rejettent tout compromis. C?est le cas des partisans de Moncef Marzouki (Congr?s pour la R?publique) et des membres du Parti des ouvriers communistes tunisiens (POCT). Et bien s?r des leaders du mouvement des ??dipl?m?s ch?meurs?? de l?int?rieur du pays. Ces derniers souhaitent pousser jusqu?au bout la ??r?volution d?mocratique??, afin de donner naissance ? un nouveau r?gime politique, ?conomique et social. Ces deux camps n?ont pas une r?elle diff?rence de culture politique, ils sont anim?s par des id?aux d?mocratiques. Ce qui les s?pare fondamentalement, c?est la strat?gie de rupture et surtout l???agenda d?mocratique??.

Que reste-il de l?ancien r?gime??

Il y a une certaine d?sillusion aujourd?hui des acteurs protestataires, tout ? fait compr?hensible ? je pense notamment aux jeunes ??dipl?m?s ch?meurs??. Mais il n?existe pas de risque objectif de retour ? l?ancien r?gime ou de restauration du syst?me mafieux. Une rupture a bien eu lieu. Le dictateur est parti. C?est un ?l?ment primordial lorsque l?on sait que tout en Tunisie tournait autour de lui, avec une personnalisation extr?me du pouvoir. Les clans mafieux et affairistes ? les familles Ben Ali, Trabelsi et autres ? ont fui. Les segments les plus obscurs de l?appareil s?curitaire ont ?t? largement d?mantel?s.

Si l?on peut l?gitimement comprendre la d?ception des ??d?mocrates radicaux??, comme Marzouki, Hammami, Nasraoui, et des dipl?m?s ch?meurs qui ont le sentiment que la r?volution leur est vol?e, l?ancien r?gime est bien d?chu. Nous sommes dans une phase de transition. Mais cette transition peut aboutir ? un r?gime b?tard qui verrait un candidat ind?pendant acc?der au pouvoir pr?sidentiel, avec des ?l?ments nouveaux mais aussi avec des ?l?ments de l?ancien r?gime. Ce qui conduirait ? conforter une sorte de ??d?mocratie autoritaire?? ou d???autoritarisme d?mocratique??.

Quel r?le l?arm?e tunisienne a-t-elle jou? dans la r?volution et quel r?le peut-elle jouer ? l?avenir??

L?arm?e a eu ces derni?res semaines un r?le fondamental, en refusant d?appuyer le plan de r?pression de Ben Ali. Elle a clairement rejet? la politique jusqu?au-boutiste de son chef supr?me, et a jou? plut?t un r?le protecteur des acteurs protestataires. La raison?? L?arm?e n?est pas li?e avec les int?r?ts mafieux et claniques du pouvoir. Contrairement ? l??gypte, la Syrie ou m?me l?Alg?rie, l?arm?e en Tunisie n?a pas d?int?r?t direct dans l?industrie ou dans la gestion de la rente p?troli?re. C?est une arm?e d?environ 35.000 hommes, compos?e de salari?s, de fonctionnaires, de techniciens et d?ing?nieurs.

Il ne faudrait pas pour autant en brosser un portrait romantique. L?arm?e tunisienne a jou? un r?le r?pressif en 1978 pour canaliser les mouvements sociaux, et en 1981 et en 1984 pour r?primer les ??r?voltes du pain??. Cette fois, elle a refus? ce r?le parce que les sources de l?gitimit? du r?gime ?taient ?puis?es. Ben Ali ?tait discr?dit?, la corruption ?tait g?n?ralis?e. Face ? cette impasse, l?arm?e a bien compris que la seule solution ?tait de remplacer le dictateur.

Cette r?action ? que certains qualifieraient de ??r?publicaine?? ? est avant tout dict?e par une analyse pragmatique?: les g?n?raux et les officiers sup?rieurs ?tant convaincus qu?une r?pression ne pouvait conduire qu?au chaos et ? leur propre disparition. Vu la ??fluidit? politique?? actuelle, l?arm?e tunisienne peut jouer un r?le de plus en plus important dans le processus constitutionnel et dans la ??pacification?? sociale, en oscillant entre registre s?curitaire et registre de m?diation avec les forces vives du pays.

??L?appareil s?curitaire?? tunisien est-il encore pr?sent et op?rationnel??

La France compte 60 millions d?habitants, la Tunisie 9 millions. Pourtant les deux pays ont quasiment le m?me nombre de policiers?: 135.000. C?est ?norme?! La Tunisie est l?un des pays qui comptent le plus de policiers par habitant. L?appareil s?curitaire, ? travers le minist?re de l?Int?rieur, s?est pleinement engag? dans la r?pression. Une partie de la police a tir? sur la foule ? balles r?elles. C?est l?appareil s?curitaire de Ben Ali qui est responsable des pr?s de 70 morts officiellement d?plor?s et des milliers de bless?s. Mais tout l?appareil policier n?est pas corrompu?: la partie ??pourrie??, mafieuse, de l?appareil s?curitaire a ?t? en grande partie d?mantel?e.

Il n?y a plus ? craindre des secteurs du minist?re de l?Int?rieur directement aux clans Ben Ali et Trabelsi. Ils sont actuellement en fuite. Je ne crois pas en un retour des ??vieux d?mons??, m?me si la future d?mocratie tunisienne peut conna?tre des tendances s?curitaires comparables ? celles que nous observons actuellement en France avec Nicolas Sarkozy. C?est en ce sens qu?il y a un risque de voir ?merger en Tunisie dans les prochains mois une ??d?mocratie autoritaire??.

Quel r?le peuvent jouer les ??islamistes?? dans le processus d?mocratique??

Les ??islamistes?? tunisiens sont depuis longtemps int?gr?s aux ??forums d?mocratiques??. Ce sont des ??int?gristes int?gr?s?? au d?bat d?mocratique, en exil. Ils participaient ? Paris, ? Londres, ? Marseille ? de nombreuses r?unions de l?opposition, aux cot?s de la gauche, communiste, socialiste, voire anti-islamiste. De nombreux leaders de la gauche tunisienne ??la?que?? ont fr?quemment rencontr? les leaders ??islamistes??. ? beaucoup d??gards, les ??int?gristes?? sont d?j? int?gr?s au jeu politique tunisien.

Pour le parti Ennahdha (Renaissance) de Rached Ghannouchi, le mod?le n?est pas l?islamisme radical ou l?islamisme salafiste de type saoudien, mais plut?t le parti AKP qui dirige actuellement la Turquie. Ce qui veut dire accepter le jeu parlementaire et pr?ner un lib?ralisme ?conomique teint? de social, et surtout un certain pragmatisme avec les autres d?mocrates. Il y a un immense mythe sur les ??islamistes?? de Tunisie. Le parti Ennahdha est plut?t un parti conservateur lib?ral, qui n?est pas du tout dans une d?marche de cr?ation d??tat islamique ou de th?ocratie musulmane. Les ??islamistes classiques?? tunisiens ont le regard tourn? vers Ankara, ils n?ont rien de ??fascistes verts??.

Comment r?agissent aujourd?hui les pays occidentaux et les pays arabes voisins??

Les ?tats-Unis ont jou? un r?le de premier ordre dans le d?part de Ben Ali. Le soutien du pr?sident Barack Obama au mouvement social, m?me s?il a ?t? timide, a ?t? beaucoup plus net que celui de la France. Au-del? de ce soutien symbolique, il semblerait que l?administration Obama ait donn? son appui ? l?arm?e tunisienne et aux ??colombes?? du r?gime (Mohamed Ghannouchi, le Premier ministre et Kamel Morjane, le ministre des Affaires ?trang?res) pour sacrifier Ben Ali. Il est clair que les ?tats-Unis ont appuy? le sc?nario de transition.

En ce qui concerne les pays arabes, on peut vraiment craindre que certains r?gimes mettent tout en ?uvre pour faire capoter le processus d?mocratique tunisien. L?Arabie saoudite, la Lybie, l?Alg?rie n?ont aucun int?r?t ? ce qu?une d?mocratie puisse na?tre dans le monde arabe. Une ??coalition informelle?? des dictateurs arabes pourrait se constituer pour saboter et enrayer le processus d?mocratique tunisien.

L?appui des ?tats-Unis, de l?Union europ?enne et de la France aux d?mocrates tunisiens est primordial. Soit on joue la carte de la d?mocratie dans le monde arabe, soit, au contraire, on joue un r?le ambigu et on favorise le jeu pervers des wahhabites saoudiens, de la dictature m?galomane de Kadhafi et du r?gime des g?n?raux alg?riens. Dans ce cas, il ne faudra pas se plaindre de la progression de l?id?ologie salafiste jihadiste?!

Comment la France a-t-elle pu faire de telles erreurs d?analyse sur la situation tunisienne??

La position officielle de la France n??tait pas fond?e sur une erreur d?analyse, mais sur une logique politique de soutien total et aveugle au r?gime de Ben Ali. Interpr?ter les d?clarations de Mich?le Alliot-Marie comme une faute politique est erron?. Ce n?est pas une faute politique, c?est une faute de politique. La France a toujours soutenu les r?gimes autoritaires. Elle consid?re que l?on ne fait de diplomatie que dans les relations d??tat ? ?tat et que les soci?t?s civiles importent peu.

Les ?tats-Unis ont ? la fois soutenu Ben Ali et d?velopp? des relations concr?tes avec les syndicats et l?ensemble des dissidents du r?gime. Au contraire, la France a toujours interdit ? sa diplomatie d?avoir le moindre contact avec tout ce qui pouvait nuire ? la qualit? de ses relations avec Ben Ali. Cet aveuglement constitue la logique de la politique fran?aise ? l??gard du monde arabe?: ??On soutient les dictateurs contre les risques de d?stabilisation?! ? Il semble que la France a compris un certain nombre de ses erreurs. On peut esp?rer qu?elle r?oriente sa politique ? l??gard de la Tunisie en appuyant ouvertement le processus d?mocratique.

Quels sont les possibles sc?narios dans les semaines et mois ? venir??

La Tunisie a le choix entre deux options. Soit une consolidation d?mocratique autoritaire qui conduirait le pays jusqu?? des ?lections, avec une coalition large autour d?un opposant ind?pendant tel que Nejib Chebbi (PDP), avec certains ?l?ments de l?ancien r?gime et des ?l?ments de la gauche syndicale. Dans cette hypoth?se, les ?lections seront certes ??d?mocratiques?? (du moins en apparence), mais le sc?nario sera au pr?alable ??programm??: le candidat du pouvoir disposera notamment de moyens sup?rieurs ? ceux de ses adversaires. Ce sc?nario de ??d?mocratie contr?l?e?? a pour but de pr?server les int?r?ts occidentaux et de poursuivre l?insertion de la Tunisie dans ??l??conomie-monde??, dans la voie trac?e par la Banque mondiale et le FMI. Un sc?nario o? le candidat serait une sorte de ??Ouattara tunisien??.

Autre hypoth?se?: la pression de la rue se poursuit, voire s?accentue et pousse le gouvernement ? d?missionner ou ? aller beaucoup plus loin, avec la dissolution du parti de Ben Ali (RCD), l?instauration d?un v?ritable processus constitutionnel avec l??lection d?une assembl?e constituante. D?mocratie totale ou semi-d?mocratie?? Rupture radicale avec l?ancien r?gime ou consolidation autoritaro-d?mocratique?? C?est en ces termes que je poserais l?avenir politique de la Tunisie. Un avenir, qui, dans tous les cas, se fera sans Ben Ali.

Propos recueillis par Eros Sana

Photo?: ? Eros Sana. Manifestation de soutien ? la r?volution tunisienne (Paris, janvier 2011).

Notes

[1] Vincent Geisser est sociologue, chercheur au CNRS et ? l?Institut de recherches et d??tudes sur le monde arabe et musulman (IREMAM). Il est auteur, avec Moncef Marzouki, de Dictateurs en sursis. Une voie d?mocratique dans le monde arabe, ?ditions de L?Atelier, 2009.

Source Bastamag

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