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La Syrie saign?e ? blanc dans un grand tour de passe-passe

Jeremy Salt

Ankara – Selon le dictionnaire, le mot « politicide » peut ?tre utilis? pour d?crire la destruction d’un gouvernement ou d’un groupe socio-politique sp?cifique, comme les Palestiniens, dans un sens plus large que « g?nocide » (perp?tr? pour des motifs ethniques, raciaux ou culturels, ndt). On peut l’appliquer ? un ?tat, un syst?me et un pays. Saddam Hussein a tent? de commettre un politicide en effa?ant le Kowe?t de la carte. Dans les ann?es 1930, les fascistes ont commis un politicide en d?truisant le gouvernement espagnol. Territorialement le pays n’a pas chang?. Il a simplement ?t? vid? de son contenu id?ologique et transform? en autre chose.

La destruction de gouvernements, leaders ou valeurs qui contrecarrent les int?r?ts de gouvernements puissants est monnaie courante. Depuis la seconde guerre mondiale, les assassins ont souvent ?t? des gouvernements d?mocratiques de style lib?ral. Il n’y a aucun endroit du monde qui a ?chapp? ? leur attention. Rien que dans les 11 derni?res ann?es, l’Irak et la Libye ont ?t?, au Moyen-Orient, les victimes d’un politicide. Leurs gouvernements, leur syst?me de valeurs et leurs leaders avaient peut-?tre grand besoin de changer, mais le changement n’est pas venu de leur peuple mais de gouvernements ?trangers. Maintenant c’est la Syrie qui retient leur attention. Comme en Irak et en Libye, la justification brandie pour les massacres en Syrie des 20 derniers mois est « le dictateur » et « le r?gime ». Mais en fait ce qu’ils veulent c’est le pays lui-m?me. Comme Saddam et Kadhafi, le « dictateur » sert de diversion au magicien pour que les spectateurs ne voient pas ce qu’il est r?ellement en train de faire.

Comme les gangs arm?s ne parviennent pas ? renverser le gouvernement de Damas, il semble que la menace d’une intervention militaire se pr?cise. Les Etats-Unis, l’Allemagne et la Hollande ont fourni ? la Turquie six batteries de missiles Patriotes qui doivent ?tre install?s ? la fronti?re avec la Syrie. Environ 2000 soldats ?trangers vont ?tre envoy?s en Turquie pour op?rer et prot?ger les batteries de missiles et assister un nombre inconnu de soldats turcs. Les Patriotes seront situ?s dans trois provinces du sud-est qui sont majoritairement sunnites, les provinces de Gaziantep, Adana et Kahramanmaras. Pour de raisons de s?curit?, elles ne seront pas plac?es dans la province de Hatay, o? plus de la moiti? de la population est Alevi (Alawi), et profond?ment oppos?e ? l’intervention de la Turquie en Syrie ni dans celle de Diyarbakir qui est majoritairement Kurde et hostile au gouvernement pour d’autres raisons.

Le jour qui a suivi la fourniture par l’OTAN de missiles Patriotes ? la Turquie, la Russie a r?pondu en envoyant des missiles Iskander ? l’arm?e syrienne. Ces armes hypersoniques volent ? plus de 2 km seconde et les experts en armement affirment qu’elles sont plus performantes que les Patriotes. Pour donner de la consistance au spectre de la Turquie menac?e par la Syrie, les portes parole de l’OTAN pr?tendent que l’arm?e syrienne utilise d?j? des missiles Scud et se pr?pare ? utiliser des armes chimiques mais ces deux affirmations ne sont que de la propagande guerri?re. Anders Fogh Rasmussen, le Secr?taire G?n?ral de l’OTAN condamne l’utilisation de missiles Scud – sans apporter la moindre preuve qu’ils aient ?t? tir?s – mais pas les attentats ? la bombe, bien r?els ceux-l?, perp?tr?s au coeur des villes par les groupes arm?s que lui et les membres de son organisation soutiennent.

La Turquie pr?tend que les Patriots sont uniquement d?fensifs, mais on peut se demander quelle attaque au juste elle craint?: Une attaque gratuite de la Syrie tout ? fait improbable ou une attaque de l’OTAN ? partir du sol turc?? Bien que la cible ?vidente semble ?tre la Syrie, le commentateur Abdel Bari Atwan pense que les missiles ont ?t? mis en place en vue d’une attaque contre l’Iran. Si les Etats-Unis d?cidaient de se servir de la base a?rienne d’Incirlik dans la province d’Adana o? se trouvent des milliers de soldats pour attaquer l’Iran, la Turquie serait expos?e ? des frappes de repr?sailles. C’est pourquoi elle a besoin non seulement des Patriots mais aussi des radars anti-missiles install?s dans la province de Malatya plus t?t dans l’ann?e, et qui sont aussi consid?r?s par la Russie comme une dangereuse extension du bouclier de ‘d?fense’ anti-missile europ?en de l’OTAN.

M?me si c’?tait Isra?l qui attaquait, l’Iran consid?rerait que les Etats-Unis sont partie prenante et il r?torquerait en attaquant les bases Etasuno/OTAN de Turquie et du Golfe. L’Iran pense que l’installation des Patriots en Turquie fait partie des pr?paratifs de guerre de l’OTAN dans la r?gion, avec comme cible lui-m?me et la Syrie. Le fait de savoir si les Etats-Unis et/ou d’Isra?l finiront pas attaquer ou non l’Iran qu’ils menacent depuis des ann?es, continue, bien s?r, ? faire l’objet d’intenses sp?culations.

Si la cible est la Syrie, l’OTAN interviendra probablement derri?re l’?cran d’une ‘zone d’exclusion a?rienne’, qui s’?tendra sans doute jusqu’? Alep pour pouvoir placer toute la ville sous le contr?le des groupes arm?s et en faire la ‘capitale’ des territoires ‘lib?r?s’. Sans l’accord du Conseil de S?curit? de l’ONU, la mise en place unilat?rale d’une ‘zone d’exclusion a?rienne’ n’aurait pas le moindre semblant de l?galit?. Dans une telle situation, abattre un avion syrien dans l’espace a?rien syrien serait un acte de guerre. Les cons?quences seraient si graves qu’on a du mal ? imaginer l’OTAN s’avancer sur ce terrain l? sans l’accord tacite de la Chine et de la Russie.

Ils ne semblent pas pr?ts de le donner. L’enjeu est d’importance pour la Russie et si ses positions sur la Syrie ont ?volu?, ce serait plut?t dans le sens d’un durcissement. Malgr? les interpr?tations aussi mensong?res que malveillantes de tout ce qui sort de Moscou par les m?dias occidentales, la Russie n’est pas revenue sur ses engagements. Elle a dit tout au long que son principal souci ?tait l’int?grit? de la Syrie et non le sort de tel ou tel gouvernement. Elle ne s’est jamais engag?e ? maintenir le ‘r?gime d’Assad’ en tant que tel. Depuis le d?but, elle souligne que le droit de choisir revient au peuple syrien et pas aux groupes arm?s ni ? leur sponsors ?trangers.

La Russie a affirm? tout au long, qu’elle ne laisserait pas l’OTAN faire de la Syrie une seconde Libye. La semaine prochaine, des unit?s russes de la mer Noire, la Baltique et la mer du Nord se rassembleront pour des manoeuvres militaires au large des c?tes syriennes. Les navires de guerre ?tasuniens sont aussi pr?sents ? l’est de la mer M?diterran?e, ce qui laisse pr?sager l’?ventualit? d’une confrontation maritime dans le style de Cuba dont la Syrie serait l’enjeu si l’OTAN intervenait.

On peut se demander si l’OTAN a vraiment l’intention d’intervenir en Syrie ou si l’installation des missiles en Turquie fait partie d’une guerre psychologique ? base de propagande.

Donner des missiles ? la Turquie est une chose. Attaquer la Syrie est une autre paire de manches. On ne peut pas enti?rement rejeter cette possibilit? mais on voit mal comment les membres de l’OTAN pourraient le faire, ? moins qu’ils ne parviennent ? neutraliser la Russie et la Chine, ce qui changerait la donne. Et pourtant, sans intervention directe, les groupes arm?s ne semblent pas capables de renverser le gouvernement syrien.

On dirait que l’OTAN se retrouve dans un impasse mais seulement si l’on assume que le renversement du r?gime syrien est vraiment le but premier de l’intervention en Syrie. Pour Hasan Nasrallah, le but des Etats-Unis et de ses alli?s est de sortir la Syrie de ‘l’?quation r?gionale’. Cela peut se faire en renversant le gouvernement mais on peut aussi y arriver en semant le chaos en Syrie. C’est ainsi que l’Irak et la Libye ont ?t? sortis de ‘l’?quation r?gionale’. Dans les deux cas, le ‘dictateur’ a ?t? utilis? comme pr?texte ? l’intervention. En Irak les Etasuniens ont choisi de laisser Saddam en place parce qu’on pouvait compter sur lui pour maintenir l’Irak ? genoux. C’est seulement quand les sanctions ont perdu de leur impact et que l’Irak mena?ait de se reconstruire que la d?cision a ?t? prise de le renverser. Bashar est utilis? de la m?me mani?re, mais cela ne signifie pas que les Etats-Unis et leurs alli?s veulent le remplacer par les groupes arm?s. Ils poursuivent leur propres objectifs en s’adaptant ? la r?alit? du terrain.

Dans le journal Al Akhbar, le vice-pr?sident syrien, Faruq al Shar’a, a propos? r?cemment une solution politique pour sortir de l’impasse. Il faut dire ici que si les soi-disant ‘amis de la Syrie’ se souciaient le moins du monde du peuple syrien, ils auraient depuis longtemps trouv? une solution politique au lieu de bloquer, saboter et rejeter ? priori toute tentative de n?gociation. la lecture de l’article ne permet pas de penser que Monsieur Shara’a ait le moindre espoir que les sponsors des groupes arm?s acceptent une solution politique. De fait, si l’on convient avec Hasan Nasrallah que le principal objectif des Etats-Unis et de leurs alli?s est de sortir la Syrie de ‘l’?quation r?gionale’, alors les 20 mois de destruction auxquels on vient d’assister prennent tout leur sens. Le moment viendra peut-?tre o? ces gouvernements s’int?resseront ? une solution politique mais pour le moment la Syrie peut continuer de perdre son sang.

Pour que ces gouvernements se trouvent finalement oblig?s de venir ? la table des n?gociations, il faudrait, par exemple, que les groupes arm?s parviennent ? remplir leur contrat, c’est ? dire ? renverser le gouvernement de Damas. Si les gangs arm?s ?taient sur le point de prendre la rel?ve, leurs sponsors occidentaux pourraient changer de tactique en interrompant leur approvisionnement en argent et en armes (par des pressions sur l’Arabie Saoudite et le Qatar) et en r?clamant une intervention et des n?gociations imm?diates qui leur permettraient de mettre en place leur prot?g?s ‘mod?r?s’ Mu’iz al Khatib et le Conseil de Doha.

Ou ? l’oppos?, il faudrait que l’arm?e syrienne r?ussisse ? mettre en d?route les gangs arm?s. Cela pourrait aussi susciter un int?r?t soudain pour une solution n?goci?e qui permettrait de contr?ler le processus de transition politique. Il y a un s?rieux probl?me qui inqui?te de plus en plus les Etats-Unis et leurs alli?s occidentaux, c’est le ‘retour de b?ton’. La plupart de ces groupes arm?s d?testent ‘l’Occident’ autant que le gouvernement de Damas. Les Etats-Unis et leurs alli?s occidentaux qui n’ont pas oubli? ce qui s’est pass? en Afghanistan, ne veulent que la Syrie se transforme en une nouvelle base takfiri agissant contre les int?r?ts des Occidentaux et de leurs alli?s dans la r?gion. Bien s?r, rien n’est certain, mais une Syrie tr?s affaiblie avec Bashar toujours en place – comme l’Irak de Saddam apr?s 1991 – pendant un processus de transition pourrait leur sembler pr?f?rable. En filigrane de tous ces d?veloppements, il y a toujours la possibilit? que la Syrie n’implose et que les acteurs ?trangers qui ont tout fait pour l’amener au point de non retour, en perdent le contr?le.

La d?gradation de la Syrie donne un avantage incontestable aux Etats-Unis et ? Isra?l. Inutile d’ajouter que ce qui est bon pour les Etats-Unis et Isra?l est toujours mauvais pour les Palestiniens. La Syrie a ?t? l’ennemi visc?ral d’Isra?l depuis le d?but. Depuis sa cr?ation, Isra?l a comme strat?gie de faire ?clater les ?tats arabes sur des lignes sectaires et rien ne pourrait mieux lui convenir que l’explosion de l’?tat syrien en petites enclaves ethno-religieuses querelleuses. Quoi qu’Isra?l fasse au Moyen-Orient, la Palestine est le centre de gravit? de sa strat?gie.

Le probl?me central des Etats-Unis et de leurs alli?s est la gestion de ce qui va suivre en Syrie. A moment donn? le chaos cessera de servir leurs int?r?ts. Dans l’abstrait, un ?tat islamique ne leur pose aucun probl?me. L’Arabie saoudite, le Qatar, le Barhein sont gouvern?s selon la loi islamique et sont des piliers des int?r?ts occidentaux au Moyen-Orient. Le gouvernement des Fr?res Musulmans d’Egypte a montr? qu’il n’avait nulle intention de malmener le navire occidental. Le Conseil de Doha est majoritairement Fr?re Musulman. Cependant, bien qu’il soit pr?sent? par ses sponsors comme le prochain gouvernement syrien, le Conseil de Doha a peu d’espoir de s’installer dans les bureaux du gouvernement de Damas, du moins dans ce qu’il en reste. Apr?s avoir utilis? les gangs arm?s comme fer de lance, leurs soutiens ?trangers, en tous cas les Etats-Unis, l’Angleterre, et la France sinon l’Arabie Saoudite et le Qatar, n’ont aucune envie de les laisser prendre le pouvoir pour les voir se disputer le butin. Lakhdar Brahimi a soulign? que la Syrie pourrait finir comme la Somalie. Une autre possibilit? est un gouvernement de style Taliban au coeur du Moyen-Orient. Mais aucune de ces alternatives ne garantirait avec certitude les int?r?ts des Etats-Unis et de leurs alli?s occidentaux.

La ligne rouge que les Etats-Unis et leurs alli?s europ?ens ont trac?e entre les groupes arm?s ‘extr?mistes’ et ‘mod?r?s’ est artificielle. Quand Obama a mis Jabhat an Nusra sur la liste des organisations terroristes affili?es ? Al Qaida, le chef du Conseil de Doha, Mu’iz al Khatib, a demand? qu’elle en soit enlev?e parce que son r?le dans la lutte arm?e ?tait crucial. Ses atrocit?s ne le d?rangeaient pas. Si ?gorger des prisonniers est une acte terroriste alors Jabhat al Nusra est sans nul doute une organisation terroriste mais d’autres groupes font exactement la m?me chose, y compris l’Arm?e Libre Syrienne. Les gangs arm?s les plus importants ont rejet? l’autorit? du Conseil de Doha et exprim? leur solidarit? avec Jabhat al Nusra. Certains s’affairent d?j? ? poser les fondations d’un ?tat islamique sans concession. On brandit partout le drapeau noir d’Al Qaida. Mais des ‘mod?r?s’, on n’en voit nulle part.

Il y a plus d’un an, la Syrie a ?t? d?lib?r?ment plong?e dans une longue guerre contre des gangs arm?s. Depuis, la situation a m?tastas? bien au-del? de l’?quation gouvernement autoritaire contre mouvement de protestation l?gitime, ou de l’?quation crimes du ‘r?gime’ contre crimes des gangs arm?s. Dans cette guerre par procuration impuls?e par des gouvernements ?trangers, le bien ?tre de la population syrienne ne p?se pas lourd. Si le peuple syrien avait la moindre importance aux yeux de ces gouvernements ?trangers, ils se conduiraient diff?remment.

Ceux qui ont soutenu activement ou tacitement la lutte arm?e au nom d’une transition politique d?mocratique ne peuvent esp?rer rien de plus qu’une victoire ? la Pyrrhus. La Syrie ne jouera plus aucun r?le sur la sc?ne arabe, elle est en train d’?tre ruin?e et d?truite sous nos yeux par l’Occident et sa tactique?: diviser pour r?gner, qui lui r?ussit si bien depuis 200 ans.

Jeremy Salt

Jeremy Salt professeur adjoint d’histoire et politique du Moyen-Orient de l’universit? Bilkent d’Ankara, en Turquie.

Pour consulter l’original?:?palestinechronicle.com

Traduction?: Dominique Muselet

legrandsoir.info

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