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La société de vigilance et le faux Xavier Dupont de Ligonnès

La société de vigilance et le faux Xavier Dupont de Ligonnès

 

« Vigilance : 1. Surveillance attentive et soutenue. 2. État psychologique de l’organisme qui reçoit des stimulations et y répond. » (Le Petit Larousse).

 

Imaginez-vous un jour en train de prendre tranquillement l’avion pour l’Écosse. À votre arrivée à l’aéroport de Glasgow, vous voici menotté brutalement, mis à l’écart dans une pièce, fouillé (complètement et sans ménagement), et on vous prend les empreintes digitales. Stupéfait, vous lâchez seulement un timide « bêê » ou « mêê » d’opposition, et le soir même, vous apprenez que chez vous, de l’autre côté de la Manche, la police française est en train de faire une perquisition. Ce n’est jamais drôle une perquisition, mais vous n’êtes pas là, puisque vous être en cellule en Écosse. Une nuit à l’ombre. Et puis, très rapidement, les excuses de la maison, on vous relâche, il y avait méprise, vous n’êtes pas le supposé horrible individu qu’on croyait. Bref, vous retrouvez votre liberté après ces quelques heures pénibles. Expérience éprouvante.

Mais ce n’est pas fini, car vous vous rendez compte alors que vous avez fait les titres de tous les journaux du matin. La gloire ! Heureusement, la méprise vous permet d’éviter l’identification dans la rue, nom et photo publiés sont ceux du vilain, pas les vôtres. Désormais, vous cherchez à reprendre votre vie normale, la plus discrètement possible. Espérons que votre propre voyage en Écosse acceptait les indiscrétions auprès de vos proches, histoire de ne pas revenir à la maison avec une scène de ménage en perspective !…

Car la réalité, c’est que vous n’êtes pas Xavier Dupont de Ligonnès. Cinq morts. Affaire terrible, qui fait penser au film « Sept morts sur ordonnance » de Jacques Rouffio (sorti le 3 décembre 1975) avec le redoutable Charles Vanel et les victimes Gérard Depardieu et Michel Piccoli. Ou encore à un autre fait-divers cruel, l’assassinat par Jean-Claude Romand de sa famille, cinq personnes (femme, enfants, parents) les 9 et 10 janvier 1993, condamné le 2 juillet 1996 à la réclusion criminelle à perpétuité avec une période de sûreté de vingt-deux ans, et mis en liberté conditionnelle il y a quelques mois, le 28 juin 2019.

Une famille nombreuse décimée, sauf le père qui est introuvable. Tout l’accuse mais concrètement, rien n’est sûr. Peu de journalistes laissent encore planer le doute sur la culpabilité du chef de famille, doute d’autant plus grand que quelques heures auparavant, tout le monde y allait sur son arrestation. Seul, le procureur de la République a demandé de la prudence. C’était le moins qu’on puisse faire.

La chance est peut-être que cela se soit passé en début de week-end. Un jour de folie et de désinformation par imprudence, un jour de repentance regénératrice (bref, de rédemption). Et lundi, on passe à une autre « séquence », comme on dit. Il faudra quand même faire le bilan de ce qu’il s’est réellement passé. Qui des policiers ou des médias ont été les plus imprudents, les plus légers ? Et il aurait été plus judicieux de s’appesantir ce week-end dans les médias plutôt sur l’offensive turque contre les Kurdes dans le nord de la Syrie et la libération de 800 proches des jdihadistes de Daech précédemment retenus dans des camps.

On a expliqué que tout a commencé par une dénonciation anonyme en France, mais l’avion est parti trop vite pour permettre l’arrestation de la personne en question en France. Y avait-il une volonté délibérée de mettre en difficulté cette pauvre personne arrêtée pour rien, devenue en l’espace de quelques heures le meurtrier le plus connu de France, ou une volonté délibérée de discréditer encore un peu plus la police française ?

Car je ne peux pas évoquer ce sujet, somme toute sans importance sauf pour la personne arrêtée qui, je l’espère, aura des réparations (et pour les proches de la famille Dupont de Ligonnès qui attendent toujours une explication), et les conséquences de l’attentat de la préfecture de police à Paris le 3 octobre 2019, quatre personnes tuées atrocement par un des leurs, en seulement sept minutes.

Lors de l’hommage national, le mardi 8 octobre 2019 dans la cour de la préfecture de police, hommage à ces quatre victimes, Aurélia Trifiro, Damien Ernest, Anthony Lancelot et Brice Le Mescam, tous les quatre ayant chacun un conjoint et pour trois d’entre eux, deux enfants chacun, le Président de la République Emmanuel Macron est venu « pour m’incliner devant le sacrifice de vos quatre collègues, pour saluer notre héros, pour apporter le soutien de la nation à la préfecture de police si durement éprouvée ».

Il a surtout évoqué la « société de vigilance » : « Mais je veux aussi vous le dire avec force aujourd’hui : les institutions seules ne suffiront pas. L’administration seule et tous les services de l’État ne sauraient venir à bout de l’hydre islamiste. Non, c’est la nation tout entière qui doit s’unir, se mobiliser, agir. Nous ne l’emporterons que si notre pays qui est venu à bout de tant et tant d’épreuves dans l’histoire se lève pour lutter contre cet islamisme souterrain qui corrompt les enfants de France. Une société de vigilance, voilà ce qu’il nous revient de bâtir. La vigilance, et non le soupçon qui corrompt. La vigilance : l’écoute attentive de l’autre, l’éveil raisonnable des consciences. C’est tout simplement savoir repérer à l’école, au travail, dans les lieux de culte, près de chez soi, les relâchements, les déviations, ces petits gestes qui signalent un éloignement avec les lois et les valeurs de la République. Une séparation. » (8 octobre 2019).

Sur le principe, Emmanuel Macron a sans doute raison. D’autant plus raison que ce qu’il s’est passé à la préfecture de police aurait pu se passer dans n’importe quelle entreprise, lieu de vie, association, etc. La « séparation » arrive progressivement et peut survenir dans tous les milieux. Le premier signe d’ailleurs très symptomatique, c’est quand un homme, un collègue, refuse de serrer la main à une femme, une collègue. Mais en l’occurrence, pour cet attentat à la préfecture de police, les simples citoyens hors de la police n’avaient pas beaucoup de possibilités pour détecter et mettre hors d’état de nuire ce terroriste alien. C’était ici bien de la police qu’il était question.

Emmanuel Macron a bien insisté qu’il ne voulait pas lever l’ère du soupçon, mais avec cette mésaventure du faux Xavier Dupont de Ligonnès, dont l’origine est une dénonciation anonyme, la « société de vigilance » pourrait rapidement se transformer en « société de délation ». C’est pour cela qu’il faudrait être vigilant avant tout à la prudence et ne se baser que des seuls faits.

Lors d’une des auditions devant une commission parlementaire, le Ministre de l’Intérieur Christophe Castaner a énuméré les différents signes qui pourraient révéler une « radicalisation » islamiste… et dans ces signes, il a cité la barbe que la personne laisserait pousser. Heureusement, un des parlementaires présents à cette audition lui a dit : mais vous-même, vous avez une barbe !

Il faut éviter la chasse aux barbus (d’autant plus que la barbe est à la mode), la chasse à toutes sortes de signes de radicalisation, mais qui, en eux-mêmes, ne font pas de la personne un être radicalisé. Au même titre qu’il parle de fraîchement converti qui ferait ses prières, mais tous les pratiquants, a priori, font aussi leurs prières (la République garantit même la libre pratique de son culte, c’est le principe de laïcité). À mon sens, seule une personne compétence, expérimentée en matière de lutte contre le terrorisme islamique, peut comprendre réellement s’il y a possible radicalisation ou pas. Pas les novices, pas les apprentis « vigiles ».

Faire du simple citoyen, sans formation et sans expérience, un « vigile » me paraît plus inquiétant que rassurant. On a vu avec l’affaire d‘Outreau en 2004-2005 comment de fausses accusations pouvaient détruire des vies entières de personnes finalement (et heureusement) innocentées. Les leçons de l’histoire ne semblent pas avoir été encore acquises.

La grande mésaventure du malchanceux pris pour Xavier Dupont de Ligonnès nous le rappelle : même si une affaire intéresse beaucoup de gens (et pourquoi ? par voyeurisme ? par la cruauté inimaginable ? par le mystère ?), nul ne peut s’improviser enquêteur. À l’évidence, les « sources » (policières ?) qui auraient informé les journaux ont été au mieux imprudentes et, dans tous les cas, très légères. Comment jeter en pâture aux médias l’honneur d’un homme avant d’avoir l’assurance qu’il s‘agissait bien de la personne recherchée ?

Je termine sur la manière d’identifier une personne. On a parlé des empreintes digitales, et que les empreintes digitales de l’homme arrêté étaient « presque » comme celles de Xavier Dupont de Ligonnès. D’une part, le « presque » est catastrophique à préciser : je crois qu’il y a eu seulement cinq points sur treize qui « matchaient », c’est un peu faible pour avoir l’équivalence. C’est ou ce n’est pas. Les analyses ADN auraient d’ailleurs « innocenté » totalement le malchanceux, mais il a fallu le temps de les réaliser. Temps en prison et sous un déluge de calomnie involontaire.

Le professeur Jacques Testart faisait remarquer dans « Le Monde diplomatique » de juin 2008, que la recherche latente mais réelle d’une centralisation de fichiers d’empreintes génétiques pouvait apparaître particulièrement dangereuse pour nos libertés : « L’anthropologue Gérard Dubey remarque qu’en un siècle seulement, après l’avènement de la biométrie, les repères ont évolué depuis l’être identifié socialement jusqu’à l’être défini biométriquement. Combien de temps faudra-t-il, après l’avènement de la génétique moléculaire, pour définir les êtres génétiquement ? Et en quoi le critère génétique est-il différent des critères biométriques classiques ? On sait que les jumeaux vrais, qui partagent le même ADN, montrent des empreintes digitales différentes (…). Il s’ensuit que la « reine des preuves » que constitue l’ADN pour la justice ne permettrait pas de discriminer des jumeaux aussi bien que le font les empreintes digitales ! (…) Rappelons que la biométrie a toujours fonctionné à la peur, peur de l’autre, et s’est généralisée sans opposition organisée, comme par effet de sidération laissant place à une véritable atonie sociale. ».

Effet de sidération, peur… C’est cette peur qu’il faut éviter d’insuffler dans nos sociétés meurtries par les attentats terroristes islamiques. C’est le but ultime des terroristes de faire peur et de faire modifier notre manière de vivre, en particulier en renforçant la culture du soupçon et en hystérisant sur l’islamisme, provoquant ainsi l’accroissement d’un fossé entre la société et ceux susceptibles d’être radicalisés. La « société de vigilance » ne doit pas évoluer en société de surveillance. C’est là un grand défi quand tant de nouvelles technologies ont déjà réussi à piéger notre simple liberté d’aller et venir où bon nous semble…

Sylvain Rakotoarison (13 octobre 2019)
http://www.rakotoarison.eu

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