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La semaine de quatre jours, solution ? la crise ?

Par Julien Bonnet (9 novembre 2011)

Ancien socialiste, ?lu conseiller r?gional d??le-de-France sur les listes Europe ?cologie, Pierre Larrouturou est l?un des plus ardents d?fenseurs de la semaine de 32 heures, r?parties sur quatre jours. Un v?u pieu en pleine crise financi?re?? Une utopie quand Manuel Valls et une partie de la gauche veulent oublier les 35?heures?? Au contraire?! Les 32h sont d?j? appliqu?es au sein de quelques entreprises pionni?res. Pour l??conomiste, la r?duction du temps de travail demeure aujourd?hui l?un des leviers les plus s?rs pour lutter contre le ch?mage.

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Basta?!?: Quel bilan tirez-vous des lois Aubry sur les 35?heures??

Pierre Larrouturou?: Selon l?Insee, elles ont permis de cr?er entre 300?000 et 350?000 emplois ? temps plein. Pour la droite, le bilan est catastrophique, mais elle n?a jamais pu faire aussi bien. Pour autant, on aurait pu faire encore beaucoup mieux. La r?forme a ?t? brutale et d?faillante dans la concertation avec les partenaires sociaux. Il a manqu? le dialogue qu?avait par exemple su installer Jacques Delors lors de la r?forme de la formation professionnelle en 1971. Sur le fond, la deuxi?me loi Aubry a instaur? des exon?rations de charges sociales sans contreparties de cr?ations d?emplois, une erreur majeure qui a donn? des arguments ? ses d?tracteurs.

Quelle est la r?alit? du temps de travail aujourd?hui?en France??

Apr?s les assouplissements successifs mis en ?uvre par les gouvernements de droite et les subventions aux heures suppl?mentaires, on est revenu ? 38 heures en moyenne pour les salari?s ? temps plein, ce qui se situe dans la moyenne europ?enne. La situation est quasiment la m?me qu?en 1995, lorsque le rapport Boissonnat, demand? par ?douard Balladur, proposait d?j? une r?duction du temps de travail de 20?%?! Mais aujourd?hui, 70?000?ch?meurs arrivent chaque mois ? P?le emploi, et environ 250?000 en repartent en fin de droits. Revenir sur les 35?heures dans un tel contexte est un non-sens terrible?!

Peut-on parler de r?duction du temps de travail en pleine crise de la dette publique??

La France a connu 1,2?million de ch?meurs suppl?mentaires durant la crise financi?re. En Allemagne, la r?cession a ?t? deux fois plus forte, mais le pays n?a enregistr? que 200?000?ch?meurs suppl?mentaires, soit six fois moins. Pourquoi?? 1,5?million de salari?s sont pass?s en kurtzarbeit (travail ? temps r?duit) et ont travaill? 31?% de temps en moins. Cela a ?t? un levier tr?s puissant pour sauvegarder l?emploi. On ne peut pas sortir de la crise financi?re si on oublie qu?elle est avant tout une crise sociale. L?enjeu premier, c?est de donner ? chacun un vrai boulot. Nous vivons dans une soci?t? de consommation o? chacun a besoin de consommer. Pour sortir de la crise, il faut cr?er de l?emploi et revenir sur la baisse scandaleuse de la r?partition capital/travail que la France conna?t depuis trente ans. Et tant que le ch?mage sera fort, les salari?s seront en position de faiblesse dans le rapport de force avec les employeurs.

Selon vous, la r?duction du temps de travail est d?abord une r?ponse aux gains de productivit? depuis les ann?es?1970?

Le d?bat public se concentre actuellement sur la mondialisation (ou la d?mondialisation), mais la plupart des ?conomistes reconnaissent que les d?localisations ne sont responsables que d?environ 15?% des destructions d?emplois. La vraie cause du ch?mage, ce sont les gains de productivit? colossaux enregistr?s depuis les ann?es?1970. La productivit? a ?t? multipli?e ??seulement?? par 2 entre 1820 et 1960, puis par 5 depuis 1960 gr?ce ? la multiplication des robots et des ordinateurs. C?est prodigieux?! Parall?lement, sur les quatre derni?res d?cennies, le temps de travail hebdomadaire a quasiment stagn?, alors qu?il avait presque diminu? de moiti? durant le si?cle pr?c?dent. M?caniquement, si la r?volution de l?informatique ne s?est pas r?percut?e sur une r?duction du temps de travail, elle s?est convertie en destructions d?emplois.

Mais comment financer une nouvelle r?duction du temps de travail?? Les 35?heures co?tent aujourd?hui plus de 20?milliards d?euros annuels d?exon?rations de cotisations sociales.

C?est un faux probl?me car la cr?ation d?emplois finance par elle-m?me la mesure. Si on diminue le temps de travail pour passer de 38 ? 32?heures ? temps plein, les cr?ations d?emplois vont g?n?rer autant de cotisations suppl?mentaires pour les retraites et l?assurance-maladie. En parall?le, si on accepte que sur 200?nouvelles embauches, 150 b?n?ficient ? des ex-ch?meurs (les 50?autres ?tant pour de nouveaux entrants sur le march? du travail attir?s par les cr?ations de postes), ce sont 150 ch?meurs de moins ? indemniser pour P?le emploi. Il faut conditionner les exon?rations aux cr?ations de postes?: pour b?n?ficier de 8?% d?exon?rations, chaque entreprise doit s?engager ? cr?er 10?% d?emplois suppl?mentaires gr?ce aux RTT. Malheureusement, la deuxi?me loi Aubry n?a pas int?gr? cette condition. On subventionne aujourd?hui toutes les entreprises pass?es aux 35 heures, m?me lorsqu?elles n?ont pas g?n?r? de nouveaux emplois.

Avec une r?duction du temps de travail, ne risque-t-on pas une nouvelle intensification des rythmes et un stress accru des salari?s??

Absolument, et c?est le second pi?ge sur lequel avaient but? les 35?heures. L?intensification de la charge de travail a ?t? un v?ritable scandale dans certaines entreprises. Dans une c?l?bre soci?t? de pneumatiques, des ouvriers qui manipulaient des produits sensibles et devaient ensuite prendre une douche ont vu cette activit? passer du temps ??professionnel?? au temps libre. Pour ?viter cela, il faut interdire la red?finition du travail lors du passage des entreprises aux 32?heures?: les pauses, le temps r?serv? ? l?habillage, aux douches? Tout cela doit rester strictement identique.

Vous avez suivi la mise en place de la semaine de quatre jours dans certaines grandes entreprises pionni?res en la mati?re, comme Mamie Nova, Fleury Michon, Monique Ranou. La r?duction du temps de travail cr?e-t-elle une opportunit? pour les salari?s de s?investir dans la vie de leur entreprise??

Oui. Et c?est le responsable DRH de Mamie Nova qui le dit?! Selon lui, le plus int?ressant et le plus compliqu? dans la r?forme, c?est d?avoir justement r?fl?chi au contenu du travail. Quand le directeur d?une usine passe ? quatre jours, il doit d?l?guer une partie de ses t?ches ? son N-1 (son subordonn?, ndlr), qui doit faire de m?me, et ainsi de suite jusqu?au contrema?tre puis l?ouvrier. La semaine de quatre jours favorise ainsi la polyvalence des salari?s. En 1998, le r?f?rendum interne chez Mamie Nova pour le passage ? la semaine de quatre jours a ?t? accept? par plus de 90?% des salari?s. La concertation entre la direction et les actionnaires a ?t? exemplaire, et quelques ann?es plus tard, le m?decin du travail a observ? une baisse du stress et une hausse de la qualit? de vie au travail.

Vous plaidez aussi pour un passage ? la semaine de quatre jours dans les PME??

Cela existe d?j?. Je pense ? une auto-?cole ? Rouen, une coop?rative d?ins?mination porcine ? Pau, une agence de pub ? Paris… L?important, c?est de conserver de la souplesse?: certaines entreprises font la semaine de 32?heures sur cinq jours d?ouverture hebdomadaire, d?autre sur six, d?autres sur sept. La dur?e du temps de travail doit aussi varier en fonction des p?riodes de chauffe et des p?riodes de ??rel?che?? qui rythment la vie d?une PME.

D?autres partisans de la r?duction du temps de travail privil?gient une approche ??tout au long de la vie??. On pourrait donner une ann?e sabbatique r?mun?r?e aux salari?s tous les dix ans?

Le r?ve de l?ann?e sabbatique et du tour du monde, ?a ne concerne pas tous les travailleurs?! Le probl?me de cette hypoth?se, c?est que durant les neuf autres ann?es travaill?es, le quotidien professionnel ne change pas. Et je crains les soucis lorsque le salari? reviendra de son ann?e sabbatique, et qu?un autre aura ?t? embauch? puis form? en son absence. Doit-on licencier le nouveau salari??? L?ancien ne sera-t-il pas p?nalis? pour avoir quitt? trop longtemps son poste?? Le march? du travail me para?t trop d?s?quilibr? pour que les salari?s puissent se risquer ? de telles ruptures professionnelles.

La semaine de quatre jours peut-elle r?duire les in?galit?s hommes/femmes??

En 1997, le minist?re du Travail tablait sur la cr?ation d?1,6?million d?emplois en CDI en cas de passage aux 32?heures. L?effet serait renforc? en le couplant ? une politique volontariste en faveur des emplois d?avenir (logement, isolation thermique, ?nergies renouvelables…). Or, une telle mesure b?n?ficierait d?abord aux femmes, qui sont davantage victimes de pr?carit? et de travail ? temps partiel. Cela peut aussi ?tre une opportunit? de r?duire les in?galit?s dans la r?partition des t?ches domestiques. Mais il y a un vrai risque?: le temps lib?r? servira-t-il aux loisirs, ? la vie familiale, aux associations, ? la culture… ou ? regarder de la pub et du porno en buvant du Coca-Cola?? Peut-?tre faudrait-il articuler la r?duction du temps de travail ? la red?finition des rythmes scolaires, pour engager les parents, les enfants et l??ducation nationale dans des activit?s associatives l?apr?s-midi, apr?s les cours du matin.

Le PS a retir? la r?duction du temps de travail de son projet pr?sidentiel, et l?opinion publique y semble peu sensible. Peut-on encore parler des 32?heures en 2012??

Il est troublant que la droite occupe le terrain des 35?heures depuis dix ans et qu?une large partie de la gauche n?ose plus en parler… alors que l?emploi est aujourd?hui le probl?me num?ro un. Si on vit une campagne pr?sidentielle fond?e sur les petites phrases type ??travailler plus pour gagner plus??, les 32?heures n?ont effectivement aucune chance. Si on prend le temps d?expliquer qu?elles sont un levier majeur pour donner du travail aux Fran?ais et sortir de la crise, en montrant qu?elles r?ussissent d?j? dans des grandes entreprises comme dans des PME, la donne ne sera pas la m?me. Au fond, c?est un probl?me de m?thode?: il faut parier sur l?intelligence des citoyens, pas sur leurs peurs.

Propos recueillis par Julien Bonnet

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