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« La Russie aux Russes ! »

En avril 2006, le ministre culturel de Kabardino-Balkarie – une r?publique caucasienne de la F?d?ration de Russie ? forte population musulmane – est attaqu? par un groupe de skinheads lui criant : « La Russie aux Russes ! » [13].
Le 21 ao?t 2006, une bombe explose dans un march? multiethnique de Moscou o? travaillent de nombreux individus originaires du Caucase et d’Asie Centrale. L’attentat fait 10 morts [14].

Le 4 novembre 2006, lors de la Journ?e de l’Unit? du peuple russe, un millier de nationalistes russes manifestent non loin du parc Gorki ? Moscou pour protester contre l’immigration ill?gale. La d?put?e Irina Saveleva du Parti nationaliste de gauche Rodina (La Patrie) exprime une des id?es motrices de la manifestation : « Nous devons nous d?barrasser des immigr?s ill?gaux. Ils occupent nos emplois. La drogue et le terrorisme arrivent par eux ! » [15].
Le 22 novembre 2006, un homme de 23 ans originaire de la Kirghizie – Chingiz Kailypov – est battu ? coup de barres de fer par 20 skinheads [16].

Galina Kozhevnikova, directrice de l’ONG russe Sova sp?cialis?e dans l’?tude des violences x?nophobes, relate qu’en 2006 « la Russie a connu 308 attaques ? caract?re racial. Sur ce nombre, 39 ont ?t? fatales et 28 se sont d?roul?es ? Moscou ». Pour sa part, Sergue? Mirnov, pr?sident du Conseil de la F?d?ration (chambre haute du Parlement russe) reconna?t que « le nombre des agressions contre des ?trangers a tripl? en Russie en 2006 apr?s avoir augment? de 84% entre 2000 et 2005 . » [17]

Devant de telles donn?es, il est difficile de nier la prolif?ration des sentiments haineux et des crimes ? caract?re racial en Russie. Comment expliquer ce ph?nom?ne, quelles en sont les causes, et qu’en pensent les Russes et les immigrants en Russie ?

Selon Ouliana Boborakhimova, une ?tudiante en Relations Internationales ? l’Universit? d’?tat des sciences humaines de Moscou (RGGU) et originaire du Tadjikistan, les tensions entre les immigrants et les Russes ethniques d?coulent de la situation ?conomique pr?caire et du manque d’?ducation d’une certaine partie de la population : « Certaines r?gions et certaines parties de la population en Russie sont gravement touch?es par le ch?mage, la pauvret? et la criminalit?. De nombreux jeunes entrevoient leur avenir avec peu d’enthousiasme et cherchent ? trouver les raisons de leur d?sespoir en s’affiliant par exemple ? des groupes ultranationalistes. Ces derniers accusent les immigrants d’?tre ? la base de tous les probl?mes sociaux actuels, comme la criminalit? et le ch?mage. Selon eux, les Tchiornye sont tous des bandits qui viennent voler leurs emplois. » Le terme Tchiornye (Noirs) est r?pandu au sein de la soci?t? russe pour d?crire les immigrants du Caucase et d’Asie Centrale. Un bon nombre de ces immigrants en provenance du Tadjikistan, de Kirghizie, d’Ouzb?kistan, d’Azerba?djan et de G?orgie viennent gagner leur vie en Russie de fa?on ill?gale. Selon le vice-directeur du Service national des migrations, Viatcheslav Postavnin, « seul un ?tranger sur 10 travaille l?galement en Russie ». Il poursuit en affirmant que « l’immigration ill?gale est un fardeau pour l’?conomie et pour les payeurs de taxes et c’est pourquoi elle engendre des tensions interethniques. » [18].

Pour Dmitrii Sokolov, un ?tudiant russe en diplomatie ? l’Institut d’?tat des relations internationales de Moscou (MGIMO), les tensions interethniques d?coulent non seulement de la situation ?conomique, mais de la hausse de la criminalit? engendr?e par la lutte de pouvoir entre les mafias caucasiennes (ingouches, tch?tch?nes arm?niennes, g?orgiennes) et russes. En effet, au d?but des ann?es 90, diff?rents groupes mafieux se sont entretu?s pour le pouvoir et le partage des richesses russes. La guerre entre ces diff?rents groupes se d?roulait dans la rue et la population a ?t? marqu?e par les nombreux r?glements de compte. Une des cons?quences de cette guerre mafieuse serait que les Russes ethniques amalgament les termes criminalit?, ins?curit? et immigrants caucasiens.

Dans son livre Islam in Russia [19], la politologue Shireen Hunter soutient que l’augmentation des sentiments haineux au sein de la population russe ? l’?gard des individus du Caucase et d’Asie centrale est une des cons?quences des guerres de Tch?tch?nie et des attentats terroristes perp?tr?s r?cemment dans plusieurs villes russes, comme la prise d’assaut du Th??tre Dubrovka de Moscou en octobre 2002 et la prise d’otage dans une ?cole de Beslan en septembre 2004. Selon elle, ces ?v?nements traumatisants ont impr?gn? dans l’imaginaire des Russes l’id?e que les populations venant de ces r?gions constituent une menace pour leur s?curit?.

Selon Vladimir Maksakov, professeur d’Histoire ? RGGU, la guerre en Tch?tch?nie et le terrorisme alimentent un probl?me n? bien avant l’?veil des mouvements nationalistes de la p?riode gorbatch?vienne et post-sovi?tique : « Tout Empire se cr?e en valorisant l’identit? et la culture du conqu?rant aux d?pens de celles du conquis, ce qui cr?e n?cessairement des tensions interethniques. Sous l’Empire sovi?tique par exemple, la Russie jouait le r?le du grand fr?re culturel, id?ologique et ?conomique aupr?s des autres r?publiques. Les r?publiques du Caucase et d’Asie Centrale ?tant les plus pauvres et les plus d?pendantes de l’?tat, les Russes ethniques percevaient par cons?quent les populations originaires de ces r?gions comme un fardeau pour l’URSS. L’?veil de mouvements nationalistes durant la perestro?ka et apr?s la chute de l’URSS a tout simplement accentu? ces sentiments. » Des sentiments qui sont partag?s par l’opinion de cette dame ?g?e russe : « Avant nous ?tions tous membres de la grande famille sovi?tique, il ?tait normal que nous les aidions. Maintenant ils sont chez nous. Ils ont voulu se s?parer, et bien, qu’ils restent chez eux ! »

Selon certains sp?cialistes de la question identitaire russe, la chute de l’Union Sovi?tique a accentu? les tensions entre les « Noirs » et les Russes ethniques, car elle a engendr? un vide conceptuel dans la nature des relations interethniques. Le fait que les ?l?ments ant?rieurs d’identification (territoire, id?ologie, syst?me ?conomique et social) appartiennent ? une ?poque sovi?tique r?volue, oblige encore aujourd’hui les ?lites politiques et intellectuelles russes ? r?pondre aux questions « Qu’est-ce qu’?tre Russe ? », « Qu’est-ce que la Russie ? », en recr?ant un ensemble de croyances, de repr?sentations, de mythes, d’opinions et d’attitudes auxquels les individus adh?rent. Ce vide identitaire g?n?re un foisonnement de courants id?ologiques proposant des conceptions diff?rentes de la Nation russe, dont certaines se fondent sur des ?l?ments ethniques et religieux. Comme le notent les experts Denis Eckert et Vladimir Kolossov, « le choix de ces ?l?ments n’est pas sans cons?quence en Russie du fait que le pays comprend et attire des populations d’ethnies et de religions diverses . » [20].
M?me si l’administration Poutine s’efforce de d?finir la Russie comme un pays multiethnique et multiconfessionnel, l’identit? nationale russe est encore largement ethnocentrique et monoculturelle. Cette situation s’explique par la pr?dominance de la culture russophone et la sup?riorit? num?rique des Russes ethniques. Toutefois, tenant compte du faible taux de natalit? chez les Russes et du probl?me d?mographique auquel fait face le pays, de plus en plus d’?trangers sont appel?s aujourd’hui ? s’installer en sol russe. C’est pourquoi il importe que les relations interethniques s’am?liorent. Pour ce, il faut que les concepts « multiethnique » et « multiconfessionnel » trouvent ?cho dans les politiques adopt?es et dans la r?alit?.

Heejun Li, un ?tudiant sud-cor?en de 25 ans ? RGGU, est impatient de voir une am?lioration dans les relations interethniques, car son r?ve est de vivre ? Moscou. Il r?v?le remettre son r?ve en question, parce que pour l’instant il ne se sent pas le bienvenu en Russie : « Je me fais fr?quemment bousculer, tirer la langue, montrer le poing et dire des injures. » Il termine en disant que les bousculades ne sont que frivolit?s lorsqu’il les compare ? la mort d’une de ses amies cor?ennes qui, deux ans auparavant, a ?t? la victime d’une bande de skinheads ? Saint-P?tersbourg.

Comment r?agit le gouvernement face ? cette vague de sentiments racistes ? Aux yeux des organisations de d?fense des droits de l’Homme comme Human Rights Watch et Amnesty International, le gouvernement russe se montre beaucoup trop frileux dans le dossier du racisme, manie une rh?torique de plus en plus ouvertement hostile aux ?trangers et ne prend pas les mesures n?cessaires pour enrayer la multiplication des attaques contre les minorit?s ethniques [21].

Selon Svetlana Gannouchkina de l’ONG Memorial, « le fascisme est cr?? avec le soutien tacite des autorit?s qui l’utilisent pour servir leurs buts. » [22].

Conform?ment ? cette id?e, la mont?e du racisme permettrait ? l’administration au pouvoir d’avoir le soutien populaire dans la poursuite de la guerre en Tch?tch?nie et dans l’expulsion des immigrants g?orgiens ill?gaux. Une autre hypoth?se, tr?s pris?e en Occident, est celle du « calcul ?lectoraliste » [23]. Selon cette hypoth?se, l’administration Poutine nourrit les sentiments haineux afin d’encourager le d?veloppement de partis fascistes qui, une fois fusionn?s, deviendraient son principal rival aux ?lections pr?vues pour l’ann?e 2008. Gr?ce ? cet adversaire, Poutine l?gitimerait son troisi?me mandat – m?me si la Constitution russe actuelle ne lui permet pas de se pr?senter ? nouveau – en convainquant la population russe d’?tre le seul candidat ayant les capacit?s ? r?sorber le probl?me du racisme. Selon certains Russes, cette id?e ne tient pas la route, car un changement constitutionnel discr?diterait Poutine non seulement aux yeux de la population russe, mais aux yeux de l’ensemble de la communaut? internationale. Ils soutiennent leur point de vue en rappelant l’un des buts majeurs de Poutine ? son arriv?e au pouvoir, c’est-?-dire sortir la Russie de son isolement international en am?liorant les relations avec le plus d’?tats possibles et surtout avec l’Occident. Ainsi, il lui serait hasardeux de discr?diter toutes les politiques adopt?es en ce sens, comme la ratification en 2001 d’un bon nombre des instruments juridiques internationaux dans le domaine de la lutte contre le racisme et l’intol?rance. L’instrumentalisation des sentiments racistes ? des fins ?lectoralistes violerait donc la Constitution et dans une autre mesure, certains engagements internationaux. Bref, ce geste lui co?terait trop cher sur le plan politique.

Dans un discours fait le 31 janvier 2007 devant les dirigeants du Service de S?curit? F?d?rale (FSB), Poutine a rappel? l’importance de lutter contre le racisme. Il faut maintenant que cette volont? politique se traduise par de r?els engagements politiques et sociaux. Il faut par exemple faire en sorte que la justice russe ne traite plus les crimes ? caract?re racial comme de simples cas de hooliganisme. Il faut que cesse la corruption de certains corps policiers qui, lors de violences interethniques prennent le parti du plus offrant, attisant ainsi la haine au lieu de l’att?nuer. Il faut aussi que les autorit?s gouvernementales continuent ? bannir toutes les manifestations pouvant stimuler la haine raciale, comme l’a fait le 4 novembre dernier le maire moscovite Iouri Loujkov, en interdisant la « marche russe » organis?e par le leader du Parti Rodina, Dmitrii Rogozin. Et surtout, il faut ?duquer la population par rapport au ph?nom?ne de l’immigration. En effet, ? l’?poque sovi?tique, les ?trangers ?taient peu nombreux et venaient s’installer de fa?on transitoire pour les ?tudes et le travail. Apr?s 1991, la situation a chang? et la Russie est devenue non seulement un territoire de transit, mais aussi un territoire de d?part et d’accueil. Le caract?re r?cent des flux migratoires explique la m?connaissance de l’Autre, la r?it?ration des pr?jug?s et la peur de la diff?rence. Selon nombreux Russes, seule l’?ducation peut vaincre la m?connaissance, les pr?jug?s et la peur. ?videmment, pour que ce projet de solution via l’?ducation r?ussisse, il doit ?tre pris en charge de fa?on conjointe par les ?lites politiques, les organismes communautaires, les forces de l’ordre, le syst?me scolaire et les m?dias.

En somme, il y a beaucoup ? faire pour que cesse la mont?e de la x?nophobie et les attaques ? caract?re racial en Russie. Toutefois, ? la lumi?re de l’ensemble des experts et des individus lus et interrog?s sur la question, il semble que tout espoir n’est pas perdu… Car comme partout ailleurs, le probl?me du racisme en Russie n’est pas un ph?nom?ne biologique et naturel, mais s’explique bel et bien par des facteurs historiques, politico-?conomiques, id?ologiques et culturels.

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    Je n’ai lu votre document que ce matin. Fort bien documenté. La montée du racisme en Russie est flagrante. La question est toujours la même : comment faire pour la juguler ? Le cas de Heejun Li, un étudiant sud-coréen de 25 ans à RGGU, démontre bien que tout individu – né hors de la Russie – qui porte des marques distinctives – communautés visibles – ne semble pas le bienvenu.

    Merci pour cet excellent document.

    Pierre R. Chantelois
    Montréal (Québec)