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La République du Goulot aurait 100 ans. Prosit !

Pour être méconnue – y compris en Allemagne –, cette histoire savoureuse, et à certains égards gouleyante comme un riesling du Rheingau, n’en est pas moins véridique : le 10 janvier 1919 naissait sur les rives du Rhin un État libre au nom improbable : la « République du Goulot » (Flaschenhals Republik)…

Perdre une guerre face à une coalition, c’est comme chacun sait courir le risque de voir le sol de sa patrie occupé, les alliés vainqueurs se répartissant le contrôle de tout ou partie du territoire national. C’est très exactement ce qui s’est passé au lendemain de la Première guerre mondiale en Rhénanie. Et plus précisément, au cœur de ce bassin rhénan, dans la province prussienne de Hesse-Nassau.

L’État-major allié ayant décidé, lors des négociations d’armistice, d’établir trois têtes de pont outre-Rhin, il fut acté que les Américains prendraient en charge le secteur de Coblence, les Britanniques celui de Cologne, et les Français le secteur de Mayence. Un officier de chacune des nations victorieuses se pencha alors sur une carte topographique et, muni d’un compas, traça d’une main ferme un arc de cercle de 30 km autour de la ville placée sous la responsabilité de son propre corps d’armée.

Las ! le Yankee avait sans doute abusé de l’American Bud (la future Budweiser) et le Français probablement trop honoré Saint Émilion. Ni l’un ni l’autre n’eut, de ce fait, la curiosité de vérifier le résultat de ces tracés. Validés par les autorités, ils devinrent officiels et s’imposèrent à la toute récente République de Weimar, née le 9 novembre 1918, deux jours avant que soit signé l’Armistice de Rethondes.

C’est ainsi que les résidents d’une petite ville, Lorch, ainsi que les habitants de Kaub et de neuf autres villages de vignerons des environs – soit un total de 17 363 personnes – eurent la stupeur de découvrir un jour d’hiver qu’ils ne faisaient partie ni du secteur d’occupation américain ni du secteur français. Leur modeste territoire viticole étant en outre coupé de la République de Weimar au nord par les montagnes schisteuses du Taunus, il leur fallut se rendre à l’évidence : ils étaient libres de toute autorité !

Un nom espiègle et léger en bouche

Les édiles se réunirent alors, probablement dans une accueillante Weinstube autour d’une bouteille de l’excellent riesling local, et décidèrent après mûre réflexion et quelques verres du gouleyant breuvage, de s’ériger en… république indépendante. Encore fallait-il trouver un nom à ce nouvel État. Après quelques verres supplémentaires pour stimuler la réflexion, l’un de ces élus observa la carte puis la bouteille placée devant lui. « Gott in Himmel ! » s’exclama-t-il en découvrant cette étonnante particularité : borné au sud par le Rhin, à l’ouest par la zone américaine, au nord par le Taunus et à l’est par la zone française, le territoire avait la forme d’un… goulot de bouteille (Flaschenhals). Inutile de chercher plus loin : quel plus beau nom que celui de « Goulot » pouvait caractériser un pays de vignoble où l’on embouteillait avec fierté de si nobles vins, de si suaves liqueurs ?

Ainsi naquit, le 10 janvier 1919, dans l’enthousiasme de ses habitants – exception faite de quelques grincheux comme il s’en trouve partout – l’État libre du Goulot (Freistaat Flaschenhals) dont les rênes furent aussitôt confiées au bourgmestre de Lorch, Herr Edmund Pnischeck. En ces temps troublés d’après-guerre, et alors que les négociations du futur Traité de Versailles n’étaient même pas encore entamées, cette proclamation laissa la République de Weimar indifférente.

D’autant plus indifférente qu’une lutte ouverte opposait, dans un contexte d’émeutes et de virulentes manifestations, les tenants de Weimar aux spartakistes, eux-mêmes en désaccord avec les néo-communistes menés par Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht. Ces deux-là seront abattus cinq jours plus tard par des militaires sur l’ordre probable de Gustav Noske, futur ministre de la Reichswehr. Mais ceci est une autre histoire, autrement plus tragique que le destin picaresque d’une poignée de localités viticoles du Rheingau…

Si la République de Weimar était indifférente – elle avait tant d’autres chats à fouetter ! –, ce n’était pas le cas des Alliés qui virent dans cette proclamation un insupportable pied de nez doublé d’une manifestation d’arrogance inacceptable de la part de vaincus censés courber l’échine. En représailles, ils décidèrent de mettre en place un blocus de cette communauté d’impudents buveurs de riesling et de pinot noir. Ordre fut notamment donné aux trains qui circulaient le long du Rhin en traversant l’État libre de ne plus s’arrêter dans la gare locale. Quant aux routes, elles étaient toutes bloquées à la frontière des têtes de pont.

Une situation analogue fut parfaitement illustrée, en 1949, par l’excellente comédie britannique d’Henry Cornelius Passport to Pimlico. On découvre dans ce film au parfum rétro un quartier de Londres où l’explosion accidentelle d’une bombe de la seconde guerre mondiale a mis à jour un trésor et une très vieille cassette. Dans cette cassette, un vieux grimoire de 1482 apporte la preuve indiscutable que Pimlico est un fief… bourguignon. Les habitants ayant proclamé leur indépendance, la couronne britannique organise le blocus, coupe les alimentations et ordonne au métro de ne plus s’arrêter à la station Pimlico. Mais la résistance s’organise, et avec elle la contrebande…

Le Goulot ne prendra pas de la bouteille

C’est très exactement ce qui se passa dans l’État libre du Goulot. Très vite la contrebande s’organisa. Tant bien que mal, elle permit de faire vivre les habitants de la communauté, moyennant des traversées nocturnes du Rhin ou des convoyages de vivres effectués, via les chemins forestiers du Taunus, par des passeurs rémunérés en… liqueurs et vins locaux. Un train de charbon en provenance de Rüdesheim fut même bloqué lors de sa traversée du territoire de l’État libre, et son chargement entièrement détourné par les républicains du Goulot, à la fureur des Alliés. Devenus contrebandiers et pilleurs, nos vignerons firent encore monter d’un cran l’irritation des forces d’occupation rhénanes lorsqu’ils décidèrent d’émettre des timbres et de battre monnaie en créant leur propre taler.

On envisagea même de délivrer des passeports de la nouvelle république pour les citoyens du Goulot désireux, le moment venu, de se rendre en France, en Belgique ou en… Allemagne. Et comme cela se pratique entre nations respectueuses des souverainetés, Edmund Pnischeck et ses collaborateurs projetèrent d’envoyer des ambassadeurs dans les capitales étrangères, Berlin en tête !

Ce projet n’eut pas le temps de voir le jour : le 25 février 1923, un régiment de spahis marocains, détaché du contingent d’occupation de la Ruhr par les armées française et belge placées sous les ordres du général Henri Mordacq, mettait fin à une indépendance de quatre années. Quant au pauvre Pnischeck, il fut brièvement jeté en prison par les Franzmänner*. Le 16 novembre 1924, les Français quittaient le territoire, mais la République du Goulot ne fut pas restaurée : les villages dissidents de 1919 retrouvèrent leur place dans la République de Weimar, au grand dam de quelques-uns des habitants de l’État libre qui avaient pris goût à cette indépendance.

Le souvenir de cet épisode historique est encore très présent dans la petite enclave rhénane. Il est même devenu, depuis l’émergence en 1994 de la « Freistaat Flaschenhals Initiative », un atout pour le tourisme local, déjà riche de l’épopée de Blücher*. Un atout notamment pour les restaurateurs et les viticulteurs d’un territoire qui continue de s’appeler, mais désormais de manière symbolique, l’État libre du Goulot. Tout le monde peut même en devenir citoyen. Il suffit pour cela d’adresser une demande de passeport aux autorités locales à l’adresse suivante : Freistaat Flaschenhals – 65 391 Lorch-am-Rhein. Une démarche qui, soit dit en passant, n’a pas encore été effectuée par Gérard Depardieu, pourtant friand de passeports étrangers et amateur de bons vins. Pour information, ce sésame coûte 55 euros et permet de bénéficier sur place de remises commerciales. Notamment sur ce fameux riesling dont je lève un verre à votre santé, amis lecteurs, et à celle de tous les citoyens du Goulot, passés, présents et à venir, en les priant de bien vouloir excuser le ton gentiment ironique de cet article. Zum Wohl !

Cerise sur le gâteau, Lorch et Kaub sont situées sur le Rhin moyen, exactement au centre de la superbe partie du cours de ce fleuve qui a été classée en 2002 au Patrimoine mondial de l’Unesco. Et comme l’affirme le slogan qui figure sur l’une des monnaies émises par cette éphémère république de vignerons « Nulle part ce n’est plus beau que dans l’État libre du Goulot » ! Et c’est encore plus vrai après quelques verres de riesling !

* « Franzmänner » (singulier Franzmann) était, à l’époque, un terme péjoratif pour désigner les Français, l’équivalent de « Boches » pour les Allemands.

** Aidé d’habitants de Kaub, le général Blücher réussit, dans la nuit du 1er janvier 1814, à faire traverser le Rhin sur un pont flottant à 60 000 hommes et 20 000 chevaux pour combattre l’armée napoléonienne.

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A propos de Fergus

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Autodidacte retraité au terme d'une carrière qui m'a vu exercer des métiers très différents allant d'informaticien à responsable de formation, je vis à Dinan (Côtes d'Armor). Depuis toujours, je suis un observateur (et de temps à autre un modeste acteur) de la vie politique et sociale de mon pays. Je n'ai toutefois jamais appartenu à une quelconque chapelle politique ou syndicale, préférant le rôle d'électron libre. Ancien membre d'Amnesty International. Sur le plan sportif, j'ai encadré durant de longues années des jeunes footballeurs en région parisienne. Grand amateur de randonnée pédestre, et occasionnellement de ski (fond et alpin), j'ai également pratiqué le football durant... 32 ans au poste de gardien de but. J'aime la lecture et j'écoute chaque jour au moins une heure de musique, avec une prédilection pour le classique. Peintre amateur occasionnel, j'ai moi-même réalisé mon avatar.

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