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La République de Weimar

Le péché originel de la République de Weimar

 

« Si l’Histoire peut encore nous servir de boussole, elle pourrait bien nous indiquer que la démocratie est plus fragile qu’on ne le pense, plus précieuse aussi. » (Dorothea Bohnekamp et Nicolas Patin, historiens, « Le Monde » du 28 avril 2017).

Elle est née il y a 100 ans, le 11 août 1919. La République de Weimar, en Allemagne, a encore plus mauvaise réputation que la Quatrième République en France. L’Assemblée nationale constituante l’a adoptée le 31 juillet 1919 dans la petite ville de Weimar, et le Président du Reich l’a promulguée le 11 août 1919 à Schwarzbourg.

État très récent, l’Allemagne n’a jamais connu que l’empire depuis 1871. La perspective de la défaite de la Première Guerre mondiale a précipité l’Empire allemand : l’empereur Guillaume II a abdiqué le 9 novembre 1918, laissant place à une République, régime inconnu sur les terres prussiennes. Quelques jours auparavant, le 28 octobre 1918, la Constitution de 1871 fut amendée pour instaurer un véritable régime parlementaire : le Chancelier, au lieu d’être responsable devant l’empereur, l’était devant le Reichstag (la Chambre basse). Mais cela n’a pas suffi à étouffer l’insurrection.

La proclamation de la République par Philipp Scheidermann à Berlin fut faite avant l’abdication de l’empereur. Le Chancelier qui venait d’être nommé quelques semaines auparavant, le prince Max de Bade, démissionna le même jour, 9 novembre 1918 et désigna le social-démocrate Friedrich Ebert (1871-1925) pour lui succéder. Ce fut de dernier le véritable fondateur de la République allemande, et coïncidence étrange, à quelques jours près, il est né au même moment que l’Allemagne unifiée. La nuit même du 9 au 10 novembre 1918, Friedrich Ebert négocia un accord secret avec l’armée allemande pour réprimer les mouvements insurrectionnels.

Dans le désordre qui a suivi la capitulation, certains Länder ont même proclamé leur indépendance (notamment la Bavière). L’Allemagne n’était qu’un regroupement très théorique de la Confédération du Rhin, nouvelle forme (napoléonienne) du très ancien Saint-Empire Romain Germanique (initié par Charlemagne), le tout sous domination prussienne. D’ailleurs, la Prusse exista toujours après 1919 sous le nom de Freistaat Preussen (« État libre de Prusse »), il a fallu la capitulation en mai 1945 pour interdire définitivement l’utilisation de cette appellation dans les deux Allemagne puis l’Allemagne réunifiée (fédérale).

Revenons à 1919. Une révolte communiste éclata à Berlin, profitant de la défaite. Lénine pensait que toute l’Europe allait être gagnée par le virus révolutionnaire. Ce fut une erreur. Ce furent les sociaux-démocrates qui au contraire écrasèrent la révolution, et après l’assassinat de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, le procès des assassins a été fait par un tribunal spécial avec des peines légères.

Des élections (libres) furent organisées pour élire l’Assemblée nationale constituante, le 19 janvier 1919. À cette date, certains ont fixé le début de la République de Weimar, à tort car la république était proclamée dès le 9 novembre 1918 mais la Constitution ne fut promulguée que le 11 août 1919. À la date des élections, les partis révolutionnaires n’étaient pas assez structurés pour participer à une élection, et les communistes ont même boycotté le scrutin.

Les élections du 19 janvier 1919 donnèrent une large majorité aux partis modérés, en particulier le parti social-démocrate (SPD) de Friedrich Ebert qui a obtenu 37,9% des voix avec 83,0% de participation et 163 sièges sur 421 (plus d’un tiers des sièges), et il faut rajouter deux sièges, 165 sur 423 avec les élections partielles du 2 février 1919 portant sur deux sièges supplémentaires correspondant aux troupes stationnées à l’Est.

Le Zentrum (catholique de centre droit) arriva en deuxième place avec 19,7% des voix et 91 sièges et le Parti démocrate allemand (libéral, national et social) en troisième place avec 18,6% des voix et 75 sièges. Ces trois partis, représentant les trois quarts de l’électorat allemand (76,2%) et près de quatre cinquièmes des sièges (331 sièges), se sont coalisés pour gouverner ensemble pendant presque toute la durée de ce régime (sauf à la fin !). Une sorte de troisième voie avant l’heure, celle qui avait tenté de gouverner la France au début de la Quatrième République (alliance SFIO, radicaux, MRP, CNI), excluant les gaullistes et les communistes. Cette assemblée a quitté Berlin pour Weimar pour éviter toute pression insurrectionnelle.

La première élection présidentielle fut au suffrage universel indirect, puisque ce fut l’Assemblée nationale constituante qui a élu le premier Président du Reich le 11 février 1919. En raison de la forte représentation du SPD, ce fut sans surprise que le Chancelier Friedrich Ebert fut élu avec 288 voix contre 49 (soit 73,1% des voix). Il est devenu le chef de l’État allemand, succédant ainsi à Guillaume II. Philipp Scheidemann lui a succédé à la tête du gouvernement allemand.

Les négociations à la Conférence de paix à Paris, puis, l’acceptation, par l’assemblée allemande, le 28 juin 1919, par 237 voix pour et 138 contre, des conditions du Traité de Versailles, très contraignant pour l’Allemagne, a été le péché originel de la République de Weimar : pour les futurs nazis qui ont conquis l’électorat sur ce discours populiste, les députés de Weimar ont trahi le peuple allemand en acceptant l’inacceptable Traité de Versailles.

Le plus contesté fut la clause qui a rendu responsable l’Allemagne de la guerre, amorçant l’argument de la Dolchstosslegende (légende du poignard dans le dos) laissant entendre que l’armée allemande n’y était pour rien dans la défaite, mais certaines personnes à l’arrière du front, notamment les Juifs, les communistes, les révolutionnaires, etc. Cette clause de culpabilité était très humiliante et fut cachée au peuple allemand. Le gouvernement et l’assemblée n’ont pas eu beaucoup le choix, car en cas de refus, c’était l’occupation du pays, et le risque d’un démembrement de l’Allemagne.

La Constitution de Weimar a été adoptée par les constituants à Weimar le 31 juillet 1919 et promulguée à Schwarzbourg le 11 août 1919 par Friedrich Ebert. Elle constituait un régime mixte un peu particulier dont le plus étonnant restait le maintien du nom « Reich » pour une république, avec un Président du Reich qui était élu au suffrage universel direct (comme sous la Cinquième République). Le régime était mixte car il instituait en même un régime parlementaire avec un gouvernement (dirigé par le Chancelier du Reich) responsable devant le Reichstag (la Chambre basse). C’était donc, dans les textes, un régime comme l’Autriche ou le Portugal actuellement.

Le pouvoir revenait au Chancelier mais le Président du Reich avait la légitimité populaire. Par ailleurs, au-delà du Reichstag, il y avait la possibilité de consulter le peuple par référendum. Il y avait ce besoin de construire une démocratie qui n’avait encore jamais existé en Allemagne et en même temps, de préserver un Exécutif fort pour faire face à d’éventuelles autres révoltes spartakistes. Le Président du Reich, élu pour sept ans, pouvait en effet suspendre les droits fondamentaux et autoriser le Chancelier à gouverner par des décrets-lois sans vote du Reichstag.

La République de Weimar était hybride parce qu’à la fois parlementaire et présidentielle, mais aussi parce qu’à la fois centralisé et …fédéral. L’ombre de Bismarck planait pendant les discussions au moment de la rédaction de la Constitution.

Le vrai problème (historique) fut l’adoption du catastrophique scrutin proportionnel qui a été l’une des raisons de l’échec de la République de Weimar. En effet, l’émiettement du parlement (aucun parti n’ayant la majorité absolue des sièges) a plongé les gouvernements dans une grande instabilité (comme sous la Quatrième République). Cela a abouti à la formation de vingt gouvernements en quatorze ans. Les responsables politiques faisaient toujours passer l’intérêt de leur parti devant l’intérêt national, ce qui expliqua le rapide discrédit qui tomba sur toute la classe politique, renforçant les discours populistes. Surtout qu’il fallait ajouter aussi de très nombreux scandales politiques qui impliquaient de nombreux élus corrompus.

Après la mort de Friedrich Ebert le 28 février 1925 (d’une appendicite qu’il n’a pas soignée pour se défendre car mis en cause judiciairement), le vieux maréchal Paul von Hindenburg fut élu puis réélu au suffrage universel direct, cette fois-ci, chaque fois au second tour, le 26 avril 1925 avec 48,3% des voix (à 77 ans !) et le 10 avril 1932 avec 53,1% des voix (face à Hitler). Hindenburg est mort lui aussi en fonction, le 2 août 1934. Hitler, devenu Chancelier du Reich le 30 janvier 1933, ne fit pas remplacer Hindenburg et occupa (sans élection) les deux fonctions (Président et Chancelier en se proclamant « Führer »). Lui aussi est mort en fonction le 30 avril 1945.

L’incapacité à payer les dommages de guerre, l’occupation de la Ruhr décidée par le gouvernement français dirigé par Raymond Poincaré, le contrôle des mines et des usines le 11 janvier 1923, entraînèrent une grève générale pendant plusieurs mois, ruinant l’économie allemande. La crise économique fut tellement énorme en Allemagne, qu’une inflation galopante marqua les esprits : il fallait transporter la monnaie dans une brouette pour s’acheter du pain ou un timbre. De plus, le chômage était en forte hausse (taux de chômage à 40% !), amenant les partis extrémistes (notamment le parti nazi, le NSDAP) des adhérents oisifs, sans reconnaissance, qui n’avaient plus rien à perdre. Après un retour à la stabilité économique en 1924-1925, la crise de 1929 fit effondrer de nouveau l’économie allemande.

La vraie question d’historien reste évidemment : l’arrivée de Hitler était-elle inéluctable ? Il est difficile de répondre à cette question, si ce n’est pas une position péremptoire (l’idée par exemple que rien n’a été écrit et que tout restait possible). La classe politique de Weimar a en tout cas tout fait pour se faire laminer par un groupe extrémiste (incompétence, esprit partisan, scandales financiers, etc.).

L’autre question à se poser, c’est : en France, sommes-nous comme en 1930 sous la République de Weimar ? Les deux historiens cités en tête de l’article, Dorothea Bohnekamp et Nicolas Patin, dans une tribune publiée dans « Le Monde » du 28 avril 2017, c’est-à-dire entre les deux tours de l’élection présidentielle française de 2017, tentaient de voir les différences et les points communs entre les deux contextes.

L’une des différences majeures, c’était que le taux de participation sous Weimar était très élevé, plus de 80% des inscrits, ce qui était très différent de la situation actuelle en France avec une forte abstention (récurrente). Une autre différence concerne la violence politique qui faisait plusieurs centaines de morts dans les rues des grandes villes en 1932 sous Weimar. Rien à voir avec la France d’aujourd’hui, même si la violence reste bien là.

En revanche, l’un des points communs, c’est que la classe politique a voulu courir idéologiquement derrière le parti nazi lorsqu’il a commencé à séduire l’électorat : « La haine de l’autre, la construction de l’ennemi, imaginé ou réel, bien qu’elles soient sans commune mesure avec le délire raciste et nationaliste qui a empoisonné la vie politique allemande au début des années 1930, constituent le décor pesant de la France d’aujourd’hui. L’ingrédient majeur de la fin de Weimar est là, et bien là : courir après une rhétorique nationaliste maximaliste, c’est bien ce que firent les partis conservateurs, libéraux et catholiques dès les premières victoires massives du parti nazi en 1930. En appeler à un sauveur, un homme providentiel, pour éteindre des incendies qui avaient été, pour beaucoup d’entre eux, volontairement allumées était un autre signe du temps. » (28 avril 2017).

Si politiquement, la République de Weimar est morte le 30 janvier 1933 avec l’arrivée au pouvoir de Hitler, il faut rappeler que la Constitution n’a jamais été abrogée et que juridiquement, la République de Weimar est morte le 25 mai 1945 avec la défaite des nazis. Certains des articles de la Constitution de Weimar sont encore applicables en Allemagne car ils ont été intégrés dans la Loi fondamentale du 8 mai 1949 qui fait office de Constitution actuelle de la République fédérale d’Allemagne.

Sylvain Rakotoarison (02 août 2019)
http://www.rakotoarison.eu

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    Le XXème siècle a vu s’affronter 2 mythes : la prise du pouvoir par l’insurrection populaire chère aux communistes à l’initiative d’une menace sur l’ordre établi mondial et la prise de pouvoir par la ou les voies démocratiques. Le premier est un mensonge et le second la tare du  » jeu démocratique « .
    Il n’existe pas de cas d’exemple du premier…donc c’est bien un mensonge ! Pourquoi ? Parce que le Peuple avec un grand P, le Peuple souverain qui s’avance…n’existe pas ! Il n’existe pas car il est censé être l’unanimité humaine…
    On n’en prend donc qu’une partie, au minimum juste un peu plus de 50 % et ces gros 50% explique aux petits 50 % qu’ils sont le Peuple…Un intoxiqué de dialectique républicaine, par ailleurs prétendant déçu à la haute représentation du Peuple, s’erigeait il y a peu, seul avec ses contradictions, comme étant Lui Le Peuple !
    Il y a un siècle…Mais aujourd’hui, n’en est-il pas de même, de la nécessité de refonder la Démocratie véritable ? A savoir éduquer, informer ce dit peuple de la signification de ce beau mot de Démocratie plutôt que d’en laisser la description et l’exercice biaisé aux bariolés politiciens…Pourquoi donc n’aurions nous le choix électoral d’un TOUT ou RIEN sous forme de programmes ressemblant à la liste des courses pour le supermarché ! Une récente connaissance m’expliquait avoir testé un mode d’élections par pondération (les noter de moins 3 à plus 7…) des items des programmes de la dernière présidentielle, à l’aide d’amis statisticiens, et avoir fait un sondage au contact de la population…cela pour au sein des programmes proposés établir un champ d’expressions positives pour lutter contre l’abstention qui mine la Democratie…Résultat, c’est le distingué Lui Le Peuple qui arrivait en tête…Retrospectivement, j’entends des « Oufs » de soulagement ! Oui, la Démocratie est fragile…et chaque jour qui passe ne semble pas la renforcer.

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