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« La Mouzaïa », ou la campagne à Paris

Mouzaïa est le nom d’un col algérien où s’est déroulée en 1840 une bataille opposant les troupes du Duc d’Aumale à celle d’Abd-el-Kader. C’est aussi le nom d’une rue du 19e arrondissement de Paris, au cœur d’un quartier au charme désuet, fait de petites maisons individuelles blotties les unes contre les unes dans des allées piétonnes. Les beaux jours revenus, ces paisibles ruelles, égayées par les chants d’oiseaux, sentent bon le chèvrefeuille, le jasmin ou le lilas…

Quiconque se rend à Paris sur les hauts de Belleville se trouve confronté en arrivant place des Fêtes à un univers urbain contemporain caractéristique des années 70, avec sa dalle de béton centrale et ses immeubles de grande hauteur aussi écrasants qu’austères. Certes, la dalle a été réaménagée dans les années 90 et plantée de quelques bosquets verdoyants, mais l’ensemble n’en donne pas moins une impression de cité moderne froide et déshumanisée.

On est là sur l’ancienne Butte de Beauregard au bord de laquelle s’élevaient au 18e siècle une demi-douzaine de moulins répartis sur un axe est-ouest. Tous occupaient approximativement l’emplacement actuel de la rue de Bellevue. Une voie étonnante, cette rue de Bellevue, sans aucun doute l’une des plus contrastée de la capitale d’une rive à l’autre : côté sud, les empilements bétonnés des immeubles édifiés sur la place des Fêtes ; côté nord, une série de villas (allées) composées de charmantes maisonnettes mitoyennes possédant chacune un jardinet : villas Félix Faure, Sadi Carnot, des Lilas, de Bellevue, Émile Loubet et Eugénie Leblanc.

Traverser la rue de Bellevue, c’est changer d’univers ; c’est passer de la ville moderne et ses rumeurs à la quiétude d’un habitat du 19e siècle à taille humaine niché dans d’étroites allées piétonnes éclairées, la nuit venue, par des lampadaires Oudry tout droit sortis des films de Marcel Carné ou des photographies de Willy Ronis. Larges de deux mètres environ, les chaussées de ces villas parallèles – le plus souvent pavées – descendent vers la rue de Mouzaïa dans laquelle elles débouchent, de même que la villa d’Alsace amputée de sa partie sud. De l’autre côté de la passante rue de Mouzaïa s’ouvrent les villas de la Renaissance et du Progrès, la villa de Lorraine ayant elle aussi été amputée de sa partie sud par des constructions plus récentes. Ces villas débouchent à leur tour sur la rue de la Liberté ou la rue de l’Égalité au-delà desquelles s’ouvrent encore d’autres villas : Alexandre Ribot et du Danube vers la rue David d’Angers ; Amalia, de Fontenay et Marceau vers la rue du Général Brunet.

Au total, les villas du Quartier de la Mouzaïa comptent environ 250 maisons d’origine aux façades de brique rouge dont beaucoup sont désormais peintes d’une couleur pastel. Ces habitations, de nos jours très prisées des bobos, ont été construites dès 1879 pour les premières d’entre elles par l’architecte Paul-Casimir Fouquiau. Ce bâtisseur était évidemment bien loin d’imaginer quel type de population les occuperait des décennies plus tard. À cette époque, c’est en effet à des ouvriers carriers qu’elles étaient destinées : ceux qui, dans les entrailles de la Butte de Beauregard extrayaient le gypse destiné à la fabrication d’un plâtre de grande qualité dont une partie était exportée outre-Atlantique. On dit même – sans que la chose ait été établie avec certitude – que ce plâtre aurait été utilisé lors de la construction de la Maison Blanche. D’où le surnom de « Carrières d’Amérique » donné à l’époque au site d’extraction de la Butte Beauregard.

Les oiseaux de la Mouzaïa

Serrées les unes contre les autres dans les différentes villas, les maisons de Fouquiau sont toutes bâties sur un même modèle à un seul étage, le sous-sol truffé de galeries n’ayant pas permis d’édifier des habitations de plus grande hauteur : au rez-de-chaussée, une fenêtre et une porte étroite, coiffée d’une petite marquise ; à l’étage, une ou deux fenêtres ; le tout donnant sur une courette depuis longtemps transformée en jardinet d’agrément où voisinent ici une glycine, là un oranger du Mexique, avec un modeste mobilier d’extérieur propice à écouter le chant des mésanges, des rouges-gorges ou des merles moqueurs qui narguent les chats du voisinage.

Le quartier ne se limite pas toutefois pas aux maisons de Fouquiau. Passée la rue du Général Brunet en direction du nord-ouest s’ouvrent, de part et d’autre de la rue Miguel Hidalgo (rien à voir avec l’actuelle maire de Paris !) d’autres villas datant des premières décennies du 20e siècle : d’Hauterive, de Cronstadt, des Boers, Claude Monet, Jules Laforgue, Paul Verlaine et Arthur Rimbaud. Plus question dans ces ruelles de maisons ouvrières, mais plutôt d’habitations bourgeoises, toutes différentes les unes des autres, certaines dotées de chiens assis ou de belles marquises, d’autres de colombages à la mode normande, ou bien encore de barres d’appui en fer forgé aux fenêtres.

Autre incontournable à ne pas manquer dans le quartier : le Hameau du Danube. Situé au n°46 de la rue du Général Brunet, ce lieu privé s’ouvre en boucle derrière une barrière en bois. Il recèle, dans un cadre bucolique, un charmant ensemble de 28 maisons construites en 1923 et 1924 pour les classes moyennes par les architectes Georges Albenque et Eugène Gonnot. Hélas ! le hameau n’est pas en accès libre ; il faut donc, pour y pénétrer, s’en remettre à l’autorisation d’un résident ; un pari heureusement facilité par la convivialité du lieu, bien loin des circuits touristiques.

Tout près du parc des Buttes-Chaumont – particulièrement majestueux en automne –, le Quartier de la Mouzaïa offre de nombreuses perspectives de découvertes patrimoniales au fil de la balade dans un périmètre relativement modeste. Un patrimoine surprenant et chargé de poésie dont la plupart des Parisiens ignorent eux-mêmes l’existence, faute d’être allés explorer ces lieux autrefois dévastés par les vestiges des anciennes carrières. Il est vrai qu’il existe à Paris d’autres quartiers peu connus ou voies secrètes également pleins de charme. À chacun de les découvrir en parcourant à pieds les rues de la capitale au gré de son inspiration, ou en se référant aux articles consacrés à ces lieux tranquilles où il fait bon flâner lorsqu’ils ne sont pas bunkérisés, à l’image de la Villa Montmorency, le « ghetto du Gotha ».

Pour visiter le Quartier de la Mouzaïa, rien de plus simple : il suffit de prendre le métro et de l’aborder en descendant à l’une des stations de métro suivantes : Place des Fêtes au nord (lignes 7 bis et 11), Botzaris à l’ouest (ligne 7 bis) ou Danube au nord (ligne 7 bis). Quant aux personnes qui hésiteraient à s’y rendre, qu’elles ne manquent pas de lire ce superbe opus du blog « À l’encre violette » : « Y’a toujours des oiseaux à la Mouzaïa ». Impossible, après avoir lu ce texte, de ne pas succomber immédiatement à l’irrépressible envie de découvrir le quartier.

* Pour avoir une idée de la taille des carrières, il suffit de savoir que la station de métro Danube, construite en souterrain dans des remblais anciens, a été bâtie sur des piliers de béton enfoncés dans le sol ferme, à plus de… 33 m de profondeur sous les quais !

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A propos de Fergus

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Autodidacte retraité au terme d'une carrière qui m'a vu exercer des métiers très différents allant d'informaticien à responsable de formation, je vis à Dinan (Côtes d'Armor). Depuis toujours, je suis un observateur (et de temps à autre un modeste acteur) de la vie politique et sociale de mon pays. Je n'ai toutefois jamais appartenu à une quelconque chapelle politique ou syndicale, préférant le rôle d'électron libre. Ancien membre d'Amnesty International. Sur le plan sportif, j'ai encadré durant de longues années des jeunes footballeurs en région parisienne. Grand amateur de randonnée pédestre, et occasionnellement de ski (fond et alpin), j'ai également pratiqué le football durant... 32 ans au poste de gardien de but. J'aime la lecture et j'écoute chaque jour au moins une heure de musique, avec une prédilection pour le classique. Peintre amateur occasionnel, j'ai moi-même réalisé mon avatar.

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