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La mort de mon grand-p?re

Grandeurs et mis?res d’une g?n?ration, grandeurs et mis?res du Qu?bec

Fran?ois Gauthier, sociologue et professeur, D?partement de sciences des religions, Universit? du Qu?bec ? Montr?al.

***

Lorsque je contemple cette vie de mon grand-p?re, sa grandeur et ses mis?res, sa candeur et sa petitesse, je ne peux m?emp?cher d?y voir le portrait d?une certaine g?n?ration dont le Qu?bec d?aujourd?hui est incontestablement l?h?ritier.

Mon grand-p?re est mort en ce printemps. Il a ?t?, de son vivant, aim? et respect? de tous. Il est n? en 1926 dans une famille d’une dizaine d’enfants qui s’?tait ?tablie au ?Royaume? du Saguenay apr?s avoir parcouru le Qu?bec de la Charlevoix ? l’Abitibi en qu?te de subsistance. Il ?pousa ma grand-m?re tr?s jeune, comme il se doit, et passa avec elle la totalit? de son existence. Atteinte d’Alzheimer depuis peu, elle ne survivra sans doute pas tr?s longtemps ? sa mort.

Ils eurent eux-m?mes sept enfants, dont la premi?re, ma m?re, est n?e en 1950. Mon grand-p?re appartient donc ? cette g?n?ration des parents des baby-boomers, et c’est cette g?n?ration charni?re entre la tradition et le Qu?bec dit moderne qui s’?teint avec lui.

Son propre p?re ?tait mort alors qu’il ?tait adolescent. Il avait alors pris sa famille ? nombreuse ? en charge, ses deux fr?res a?n?s ayant pris le chemin de l’alcool et des mauvais coups. Mon grand-p?re aura fait plusieurs m?tiers, raccord? plusieurs petits boulots pour faire vivre ensuite sa propre famille dans cette maison de Jonqui?re qu’il avait lui-m?me construite et que s’est affair?e ? entretenir ma grand-m?re.

Son boulot le plus cons?quent a ?t? d’?tre facteur. Faisant partie de ces gens qui se donnent corps et ?me, et orgueilleux, il courait litt?ralement dans les rues et sautait d’escalier en escalier pour livrer le courrier. Il ?tait fier de bien servir la soci?t? du Dominion en faisant deux routes plut?t qu’une, et plus vite que ses coll?gues. Ce serait d’ailleurs comme ?a qu’il aurait connu ma grand-m?re, qu’il aurait impressionn?e par ses prouesses en lui livrant ses factures.

La religion

Mon grand-p?re ?tait un catholique tr?s croyant et pratiquant, la religion du ?P’tit J?sus? et du ?Bon Dieu?, du chapelet et des rameaux b?nits. Il ?tait le directeur de la chorale et un des piliers de sa communaut?. Anim?s par les va-et-vient des familles nombreuses, les No?ls de mon enfance, dans sa maison, ?taient magiques. Tout le monde y passait, on y jouait de la musique, on chantait constamment, l’odeur de la p?te ? pain levant pr?s des calorif?res sous les fen?tres emplissait les pi?ces, l’arbre de No?l touchait au plafond et les cadeaux d?bordaient sous ses branches.

Les tables d?bordaient de victuailles. La tradition vivait: p?t?s, tourti?res et desserts se succ?daient dans un tourbillon. Mon grand-p?re r?citait le b?n?dicit? avant chaque repas, et apr?s la messe de minuit, il y avait toujours un oncle lointain pour faire le p?re No?l pour les nombreux enfants fascin?s.

Peu ? peu, les enfants de mon grand-p?re ont quitt? sa maison et le Saguenay, devenant qui militaire, qui banquier, qui cuisinier, qui un peu perdu, qui femme au foyer.

Le repos

Un jour, les deux routes de poste que faisait mon grand-p?re lui permirent une seule pension et un peu de repos. Avec ma grand-m?re, ils s’achet?rent une roulotte sur un minuscule terrain en Floride o? ils pass?rent leurs hivers, en proche compagnie d’autres Canadiens fran?ais qui comme eux pouvaient jouir de ce que leur ancienne condition de porteurs d’eau leur avait fait ch?rir plus que tout: un morceau de l’American Dream, un certain confort mat?riel et une fascination pour tout ce qui facilitait la vie, de la t?l?commande au micro-ondes.

Ils d?cid?rent enfin de suivre une de leur filles dans l’exode, vendirent la maison et emm?nag?rent ? Granby dans un de ces blocs-appartements entour?s de stationnements et construits sur des terrains vagues o? l’on avait ras? tous les arbres pour faire plus simple. Mon grand-p?re ?tait tr?s fier que le parcours vers le Zellers et le Super C se faisait ? pied en traversant la route 112.

Autour d’un cabaret

Ses enfants diss?min?s partout dans la province et sans la maison familiale, on ne se r?unissait plus ? No?l comme avant. Mon grand-p?re tenait quand m?me ? rassembler toute la famille une fois par ann?e. Il choisissait g?n?ralement un restaurant de type fast-food et chacun allait se procurer sa portion de poulet frit, de frites et de boisson gazeuse avec un cabaret. Plus personne ne recevait, plus personne ne servait.

Malheureusement, ce genre de restaurant ne permet pas de coller des tables et de s’asseoir tous ensemble, mais qu’importe, mon grand-p?re ?tait fier: il pouvait ?payer la traite? ? tout le monde et il ?tait convaincu de nous faire plaisir car il s’agissait l? des nouvelles et bonnes mani?res de faire. Il fallait voir mon grand-p?re vanter l’efficacit? des friteuses et r?tisseuses qui parvenaient ? remplir tous ces cabarets en quelques minutes.

Qu’il ?tait impossible de s’ouvrir une bouteille de vin en pareil endroit importait peu: l’alcoolisme des familles d’antan avait provoqu? une abstinence obstin?e en r?action, et le plaisir de la communion autour du vin ne faisait pas partie des moeurs. La perte de l’amour de la bonne ch?re ne pouvait que suivre, tomb? des bagages dans le voyage de Jonqui?re ? Granby. Mon grand-p?re ne se rendait m?me pas compte qu’en ces moments, il oubliait de faire le b?n?dicit?. Comme il ne se rendait pas compte que les conditions minimales de la communaut? et du sens n’?taient plus r?unies, que le rituel ?tait vide.

Le pire, le meilleur

Mon grand-p?re ?tait un homme simple, sans grande ?ducation et sans grande aspiration, comme bien des gens de sa g?n?ration. Il appliquait son intelligence ? remplir ses mots crois?s plus vite et mieux que tout le monde.

Les d?bats politiques, qui avaient surtout lieu lorsque j’?tais jeune, ?taient d’abord pragmatiques et centr?s sur la personnalit? des politiciens. Il ?tait f?d?raliste, par loyaut? ? la Poste, sans doute, et l’argument de Trudeau sur la perte des pensions de vieillesse si le Qu?bec devenait souverain avait un effet certain.

Comme bien d’autres Canadiens fran?ais, quoique col?rique et orgueilleux, mon grand-p?re n’aimait pas la ?chicane?, et c’est sous cet aspect que se pr?sentaient la question nationale et les revendications sociales. Les enjeux sociaux, ?cologiques et internationaux ?taient du chinois. Il n’y avait pas de livres ou de disques chez lui, il n’est jamais all? au th??tre, au cin?ma non plus. Au-del? de la chorale, des longues marches et du club social, la t?l?, TVA et TQS, le plus souvent allum?e m?me lorsque personne ne la regardait, suffisait.

Ces derniers mois, mon grand-p?re avait peur. L’impuissance de sa condition ?veillait encore l’orgueil, et la frustration. Une vie enti?re de ferveur catholique, sa religion du ?P’tit J?sus?, ne semble pas lui avoir procur? beaucoup de s?r?nit?, ni ? ma grand-m?re, ? l’approche de la mort. La famille, elle, autrefois tiss?e serr? et un mod?le de fraternit?, a depuis un moment d?j? commenc? ? se d?sagr?ger, rong?e par les jalousies, les remords, les reproches et toutes ces autres choses refoul?es plut?t que mises au jour. La tradition, en cela au moins, aura surv?cu.

Lorsque je contemple cette vie de mon grand-p?re, sa grandeur et ses mis?res, sa candeur et sa petitesse, je ne peux m’emp?cher d’y voir le portrait d’une certaine g?n?ration dont le Qu?bec d’aujourd’hui est incontestablement l’h?ritier, comme une m?taphore du passage l?ger et inconscient ? une certaine modernit?.

En revenant du salon mortuaire et tandis qu’un anonyme remplit une urne des cendres du cadavre de mon grand-p?re ? une autre nouveaut? moderne plus commode et plus propre que l’enterrement ?, il ne me semble pas tr?s clair ce qui, du pass? lointain et du pass? proche, participe du pire et du meilleur.

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Fran?ois Gauthier, sociologue et professeur, D?partement de sciences des religions, Universit? du Qu?bec ? Montr?al

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  1. avatar

     » il ne me semble pas très clair ce qui, du passé lointain et du passé proche, participe du pire et du meilleur. »

    Et pourtant… lorsque je regarde la situation générale actuelle, pour moi, cela est très clair.

    À choisir entre le vrai plaisir de vivre et le stress de paraître vivant, je n’ai aucune difficulté.

    Amicalement

    Elie l’Artiste

    • avatar

      Bonjour l’Artiste,
      J’ai trouvé ce texte très touchant.
      Je déplore le fait que la génération actuelle n’aille pas fouiller dans le passé de leurs parents, les souches canadiennes-françaises, pour voir un peu comment était « le monde » à cette époque.
      C’est ce que j’ai fait avec tout ce que m’ont livré mon père et ma mère, ma grand0-mère, en fouillant dans leur histoire et en essayant de comprendre le climat de l’époque.
      Pas « instruits ». Sauf ma mère…
      J’ai des photos des années 40, 50, et quelques unes antécédentes.
      Et leurs récits oraux.
      Le « Je me souviens », ce n’est pas seulement pour les peuples mais pour la personnalité qui se développe à travers ce peuple.
      On semble avoir oublié comment ils ont trimé durs pour donner la génération suivante « d »instruits » qui ont fait de leurs connaissances, bien souvent une masse d’orgueil.
      Mais tout ça provient de la terre, de la sueur, de la misère – très différente de celle d’aujourd’hui.
      Je crois que d’un côté, ils étaient plus « vivants » que bien des baby-boomers.
      À moins que le papier soit « vivant », et tout cet appareillage et visions du monde « globalisé ».
      Le petit village avait sa vie…
      On croyait en Dieu. Parfois de force 🙂
      Bonne journée!

    • avatar

      J’ai également aimé ce texte.

      Je fais continuellement de la généalogie et, non seulement, cela change-t-il ma vision de l’histoire du Canada, mais également ma vision du caractère extraordinaire de ces « canayens » qui nous ont précédé.

      À l’époque on ne perdait pas de temps à justifier les conneries; on les refusait tout simplement.

      Autre temps autre moeurs.

      Amicalement

      Elie l’Artiste