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La mer, l?air et l?eau

Par?Fabrice Nicolino

J?aime Alexandre Dumas ? la folie. Je crois avoir lu?Le Comte de Monte Cristo?quatre ou cinq fois et au moins trois fois?Les Trois Mousquetaires?et bien d?autres livres encore de lui, qui ?tait pourtant un ?pouvantable plagiaire. Dumas n??tait pas seulement un copieur, mais un industriel de la r?cup?ration d?histoires et de textes, qui utilisa au cours de sa vie litt?raire, croit-on, au moins une centaine de n?gres ?cumant pour son compte archives et vieilles ?ditions. Je ne r?siste pas ? l?envie de vous donner cet extrait de?Comment je devins auteur dramatique, en vous priant d?excuser sa longueur.

??Dieu lui-m?me, lorsqu?il cr?a l?homme, ne put ou n?osa point l?inventer?; il le fit ? son image. C?est ce qui faisait dire ? Shakespeare, lorsqu?un critique stupide l?accusait d?avoir pris parfois une sc?ne tout enti?re dans quelques auteurs contemporains?: c?est une fille que j?ai tir?e de la mauvaise soci?t? pour la faire entrer dans la bonne. C?est ce qui faisait dire encore plus na?vement ? Moli?re?: je prends mon bien o? je le trouve. Et Shakespeare et Moli?re avaient raison, car l?homme de g?nie ne vole pas, il conquiert?; il fait de la province qu?il prend une annexe de son empire?; il lui impose ses lois, il la peuple de ses sujets, il ?tend son sceptre d?or sur elle, et nul n?ose lui dire en voyant son beau royaume?: ?Cette parcelle de terre ne fait point partie de ton patrimoine?.?? Bon, Dumas ne se voyait pas comme un ?gal parmi les ?gaux, et je ne peux pas dire que sa vanit? me fasse grand plaisir. Je suppose que le personnage est un tout, dont il est difficile d?extraire seulement ce qui me convient.

Je pr?cise encore deux choses. Un, je reste ?poustoufl? par?Le Comte de Monte Cristo, qui multiplie toutes les dix pages des co?ncidences et des rencontres parfaitement impossibles dans la vie, et presque autant dans un roman. Ce devrait dissuader de continuer, tant les surprises les plus folles sont ? chaque tournant, et pourtant l?on marche en exultant. Je marche en exultant. Deux, tout ce qui pr?c?de n?a (presque) rien ? voir avec ce qui suit et qui justifie un peu que je vous ?crive ce dimanche soir. Tout est parti d?un extrait qui trotte souvent dans ma t?te, venu du?Grand Dictionnaire de Cuisine?de Dumas, publi? en 1871, en cette si grande ann?e de La Commune, juste apr?s la mort de son auteur. Je cite?: ??Dans un cabillaud de la plus grosse taille?(?),?on a trouv? huit millions et demi et jusqu?? neuf millions d??ufs. On a calcul? que si aucun accident n?arr?tait l??closion de ces ?ufs et si chaque cabillaud venait ? sa grosseur, il ne faudrait que trois ans pour que la mer f?t combl?e et que l?on p?t traverser ? pied sec l?Atlantique sur le dos des cabillauds??.

Le cabillaud, je le pr?cise pour ceux qui ne le savent pas, c?est la morue, qui fut ? l?origine de tant de fortunes humaines. Et je reprends. Jules Michelet, l?historien bien connu, ?tait un contemporain de Dumas, et il ?crivit de son c?t?, dans le livre?La Mer?(1861)?: ??Dans la nuit de la Saint-Jean?(du 24 au 25 juin),?cinq minutes apr?s minuit, la grande p?che du hareng s?ouvre dans les mers du Nord?(?)?Ils montent, ils montent tous d?ensemble, pas un ne reste en arri?re. La sociabilit? est la loi de cette race?; on ne les voit jamais qu?ensemble. Ensemble ils vivent ensevelis aux t?n?breuses profondeurs?(?)?Serr?s, press?s, ils ne sont jamais assez pr?s l?un de l?autre?(?)?Millions de millions, milliards de milliards, qui osera hasarder de deviner le nombre de ces l?gions????.

Pourquoi ces deux courts textes?? Parce qu?ils montrent une ?vidence?: il y a 150 ans, alors que l?esp?ce humaine occupait le monde depuis des centaines de milliers d?ann?es d?j?, nul n?envisageait les limites de l?oc?an mondial. On pouvait y puiser sans fin pour nourrir les hommes, on n?en viendrait jamais ? bout. La p?che industrielle a d?truit en moins d?un si?cle des ?quilibres ?cologiques stables – dynamiques, mais stables – depuis des millions d?ann?es. Et ce qui est vrai de la mer l?est de l?eau, dont notre corps est fait ? environ 70?%. ? peine si l?id?e pourtant r?aliste que nous sommes en train de nous attaquer ? coup de canons chimiques au cycle de l?eau douce, que l?on croyait pourtant ?ternel, ? peine si cette id?e commence ? se r?pandre. L?imp?ratif cat?gorique serait de briser le cadre des pens?es anciennes, et de proclamer qu?il ne faut plus rien polluer. Que l?eau est sacr?e. Que celui qui la profane est un criminel des profondeurs.?Fuck Off Veolia?et?Suez. Fuck Off?!?J?ai encore assez de jus en moi pour r?ver d?un monde o? les d?pollueurs de l?eau auraient disparu.

De la mer, je suis donc pass? aux eaux douces, si durement trait?es, et je pense maintenant ? l?air. Ce dimanche soir, j?apprends que ??la r?gion parisienne est en alerte pollution, du fait du taux ?lev? de particules fines dans l?air??. Je vis dans cette partie du monde, et je sais que certains d?entre nous, parmi les plus faibles, les plus vieux, les plus jeunes, les plus asthmatiques, vont mourir d?avoir ?t? expos?s ? ces horribles poisons. Et tout le monde le sait. Cela m?am?ne ? rapprocher l?air et le climat des mots ?crits par Dumas et Michelet il y a 150 ans. M?me ? l??poque de la premi?re vague ?cologiste, celle d?Ivan Illich, celle d?Andr? Gorz, celle de Ren? Dumont – chez nous?-, il y a quarante ans, nul (ou presque) ne voyait le climat comme une menace globale.

Nous avons fait de cet auxiliaire premier de la vie un ennemi, peut-?tre implacable. C?est une nouveaut? si radicale que nombre refusent d?y croire. Parmi eux des All?gre, qui ne comptent finalement pas tant que cela ? mes yeux. Et puis d?autres, dont je sais la sinc?rit? et la probit?, ce qui me navre bien davantage. O? veux-je en venir?? ? ce constat mi-rigolard mi-d?sesp?r? que l??poque est rude pour les c?urs tendres que nous sommes. On a cru la mer in?puisable?: elle se vide chaque jour un peu plus. On a imagin? le cycle de l?eau hors de port?e?: un nombre croissant de fleuves n?arrivent plus ? la mer. On a n?glig? l?atmosph?re et le climat tant qu?on a pu, pour d?couvrir enfin que nous sommes en train de d?truire la r?gularit? du temps et des pr?cipitations, qui a pourtant permis l??closion des civilisations d?o? nous venons en ligne directe.

O? veux-je en venir?? Nous avons grand int?r?t ? serrer nos voiles, nous avons grand int?r?t ? nous regrouper pour nous tenir chaud, car l?heure des temp?tes est devant nous.

fabrice-nicolino.com

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