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La logique euthaNAZIE

En ces temps o? tout notre contexte ?conomique s?assombrit, il est imp?rieux de d?monter la m?canique verbale qui enrobe l?actuel d?bat autour de l?euthanasie. Car il y a un monstrueux pr?c?dent ? ce d?bat, pr?c?dent qui a pr?valu dans l?Allemagne nazie. ? cette ?poque, sous le couvert d?une rh?torique de charit? et de compassion, une puissance ?tatique a entrepris d??liminer syst?matiquement toute la partie de l?humanit? qui lui semblait de calibre inf?rieur au nom de la pseudo-scientifique loi darwinienne de la survie du mieux adapt?. ? notre tour, on risque de d?couvrir que la v?ritable ?pellation du mot est ??euthanazie??.

Nous est-il permis de tuer quelqu?un par col?re, par impatience ou par haine? ?videmment pas. Alors pourquoi nous serait-il permis de le faire par compassion?

La compassion est une disposition du c?ur et de l?esprit qui nous fait ressentir et participer ? l??motion ou ? la condition de vie d?un autre. On peut compatir et poser un geste ? l?endroit de la personne avec laquelle on compatit, ou on peut ne pas poser de geste. Tout d?pend ?videmment de la pertinence de ce geste dans le contexte donn? et de la capacit? de la personne d?accueillir ou non ce geste. Mais il n?y a pas de lien direct entre compassion et un geste quel qu?il soit. On propose que la loi accepte qu?une personne en tue une autre au nom de la compassion, mais si ??l?intervenant?? ne ressent pas particuli?rement de la compassion pour l?autre, si m?me il ressent de la piti?, peut-?tre m?me du d?dain ou du m?pris pour la condition de l?autre, sera-t-il toujours justifi? de le tuer? Entre la compassion et l?acte d?euthanasie, il n?y a strictement aucun lien oblig?, coh?rent et cons?quent et on ne peut trouver dans la premi?re justification du second.

Mais dans tout le d?bat qu?on m?ne autour de l?euthanasie, la compassion n?est pas le justificatif essentiel. Ce justificatif, c?est la dignit?. Le fond de l?offensive pour justifier l?euthanasie tient ? la demande de gens qui craignent la douleur et la souffrance qu?ils anticipent ? leur mort pour qu?on donne la permission ? des professionnels (m?decins ou autres) de les tuer ? leur demande. Mais qu?est-ce qu?on appelle ici ??dignit?? En quoi le fait de ne pas vouloir souscrire ? la douleur ou ? la souffrance ou m?me ? une certaine d?ch?ance li?s au processus de mourir rel?ve-t-il de la dignit?? Prenons le cas d?un prisonnier dans un camp de concentration en Russie sovi?tique. Il pouvait ?tre soumis ? de nombreuses humiliations et m?me ? de la torture. Mais en quoi ces humiliations ab?maient-elles sa dignit?? Ne peut-on pas imaginer qu?un homme qui garde la t?te haute malgr? ces humiliations soit digne? Et celui qui r?siste ? la torture sans se soumettre ? la volont? de ses tortionnaires n?est-il pas ?minemment digne? O? la dignit? risque-t-elle ici? Est-ce dans le seul fait de subir des humiliations ou de la torture? Certainement pas. Ne faut-il pas plut?t parler de l?indignit? de celui qui fl?chirait sous les humiliations et qui succomberait sous la pression de la torture?

Or, qu?en est-il de cette ??dignit? que veulent pr?server ceux qui ne veulent pas ?tre soumis ? ??l?indignit? de la vieillesse et de ses handicaps, ? ??l?indignit? de la douleur et de la souffrance de la mort, ? ??l?indignit? de subir des soins n?gligents dans un CHSLD. Est-ce bien leur ??dignit? que ces gens veulent pr?server? En voulant s??viter les affres du vieillissement et de la mort, en quoi font-ils preuve de dignit?? Leur demande d?euthanasie ne rel?ve-t-elle pas plut?t de la peur et du refus de leur orgueil de subir les humiliations de la vieillesse et de ses handicaps? En refusant de se mesurer courageusement au naufrage in?vitable de la mort, ne font-ils pas plut?t preuve d?indignit?? O? se situe, au juste, leur revendication de pr?server leur ??dignit??

Bien s?r, il y a aussi dans ce d?bat la demande, tr?s exceptionnelle, de ceux qui sont soumis ? une maladie tr?s d?bilitante et qui demandent qu?on mette un terme ? leurs jours. C?est l?histoire qu?on nous pr?sente, par exemple, dans le film ??La mer int?rieure?? o? un paralys? total formule une telle demande. Lui veut mourir, tandis que le h?ros d?un autre film, ??Le scaphandre et le papillon??, plus handicap? encore car il ne peut m?me pas parler, ne demande qu?? vivre. O? est la dignit? de chacun de ces deux personnages? Celui qui demande ? vivre est-il moins indigne que l?autre? On dira peut-?tre que la compassion commande qu?on tue le premier, mais est-ce que cela signifie que la m?me compassion commande qu?on tue le second?

Finalement, toute la rh?torique autour de l?euthanasie avec ces grands mots ronflants de ??compassion?? et de ??dignit? tourne autour d?une simple ?quation?que chacun doit se poser ? lui-m?me et qu?on pose au l?gislateur?: peut-on tuer un autre, m?me ? sa demande? Question ?minemment morale. Question uniquement morale, d?ailleurs? ??Compassion??, ??dignit? et tout autre vocable n?ont rien ? y voir.

Est-ce ? dire qu?on ne peut pas imaginer des situations extr?mes o? infliger la mort ? un autre ? sa demande expresse est absolument, totalement et irr?vocablement immoral? Pas n?cessairement. Il y a des situations de douleur et de souffrance dont l?extr?mit? est inimaginable. Mais alors, gardons ces situations limites justement l? o? elles se situent?: ? la limite. Traitons-en au cas par cas, dans l?intimit?, loin des regards publics et loin du l?gislateur.

Car, si on demande au l?gislateur d?intervenir pour l?galiser l?euthanasie, il est presque in?vitable que s?installeront un climat d?opinion et des attentes qui am?neront la soci?t? ? exercer des pressions pour que les mourants, les ??p?tits vieux?? inutiles et les handicap?s consentent ? ce qu?on les tue. En demandant au l?gislateur de verser du c?t? de la mort, on passe une fronti?re qui pourrait vite devenir une transgression. Ne vaut-il pas mieux qu?il demeure imp?rativement du c?t? de la vie?

Qu?on le veuille ou non, devant le vaste myst?re de l?apr?s-vie, nous sommes tous ?galement ignorants. Nous ne savons pas s?il y a une apr?s-vie qui soit la r?compense des actes et d?cisions de celle-ci, ni s?il n?y en a pas. Si on savait avec une absolue certitude qu?il n?y en a pas, alors je suppose qu?on serait totalement justifi? de s?y mette all?grement et de charcuter toute cette population mourante ou handicap?e qui sollicite notre ??compassion?? ou notre impatience. Mais voil?, nous ne savons pas. NOUS NE SAVONS PAS. Qu?on le veuille ou non, subsiste un gros et lancinant soup?on. Et devant cette incertitude, devant la simple possibilit? qu?il y ait une apr?s-vie syntonis?e ? nos engagement moraux et spirituels en cette vie, il semble nettement pr?f?rable de prendre le parti de la vie et du besoin de la pr?server jusqu?? son ultime terme, aussi amer et d?sesp?rant puisse-t-il sembler.

Enfin, si le l?gislateur refuse l?euthanasie, faut-il en conclure qu?il doit s?vir contre les m?decins ou autre intervenants qui, exceptionnellement, proc?deraient ? une euthanasie ou qui ??acc?l?reraient?? chez un patient le processus d?agonie? ?videmment non.

Il faut ?tre bien conscient que dans les questions d?euthanasie, comme pour les questions d?avortement par exemple, nous sommes dans une zone charni?re o? nous faisons face, d?une facon particuli?rement aigu?, au vaste inconnu de la vie et de la conscience. Il faut que le domaine judiciaire r?fl?te ce territoire flou dans lequel il y a beaucoup de gris. Comprenons bien, il faut que le l?gislateur soit irr?vocablement du c?t? de la vie. Mais faut-il pour cela ?craser de tout le poids de la loi un m?decin ou un parent qui c?derait, dans un moment de d?chirement et de souffrance aigus, aux implorations d?un mourant transi de douleur?? Bien s?r que non. Mais ces situations rares rel?vent de l?initiative des tribunaux et de leur lecture de situations uniques, incomparables.

 

Yan Barcelo

(Archives CentPapiers)

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