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La ligne du risque

Par Christian Lamontagne

Image Flickr par Surimage

Depuis la d?mission des quatre d?put?s p?quistes? (Beaudoin, Curzi, Lapointe et Aussant), il y a deux semaines, nous assistons ? la multiplication des signes annonciateurs de la fin du Parti Qu?b?cois et d?un r?alignement profond de l??quilibre politique qu?b?cois. En fait, cela a commenc? avec le coup de tonnerre de la quasi disparition du Bloc Qu?b?cois, le 2 mai dernier, ?a s?est continu? par les sondages montrant la mont?e en popularit? de Fran?ois Legault, la lettre des 12 jeunes d?put?s p?quistes invitant Parizeau ? passer le relais et la r?plique cinglante qu?il leur a servie. Dans le p?turage du PQ, le diable est aux vaches. J?imagine que les gens qui ne sont pas aveugl?s par leurs choix partisans mesurent l?ampleur du mouvement des plaques tectoniques, malgr? l?obligation de ne pas montrer ouvertement le d?sarroi.

Il y a pr?s de cinquante ans (en 1963), l?essayiste Pierre Vadeboncoeur fit para?tre La ligne du risque, un recueil de six essais qui devait lui valoir une notori?t? certaine dans les milieux intellectuels. Le titre de l?ouvrage m?est venu ? l?esprit pour qualifier le mouvement qui est d?sormais clairement observable?: une portion significative de la population qu?b?coise ressent un tel besoin de changement qu?elle est dispos?e ? prendre la ligne du risque de l?inconnu.

Malgr? toutes les critiques qu?on peut lui faire, dont celles du caract?re tr?s g?n?ral de ses propositions et ses silences sur des sujets ? controverse, comme les gaz de schiste, les probl?mes du syst?me de sant? et les orientations d?Hydro-Qu?bec, Fran?ois Legault? se trouve dans la position d??tre la bonne personne,? au bon endroit, au bon moment. Tous les autres partis agissant comme des repoussoirs (PQ et PLQ) ou comme des non choix (ADQ et QS), il profite d?une conjoncture parfaite pour sortir le Qu?bec de la stagnation et du carcan impos?s depuis 30 ans par la non r?solution de la question nationale. Cette question ne cessera pas d??tre probl?matique et d?exiger une solution ? long terme, mais elle cessera, pour un temps, de polariser la sc?ne politique qu?b?coise.

Le r?am?nagement ? venir

Il est un peu audacieux de pr?dire ce que sera le r?am?nagement politique en cours, mais les lignes de force sont suffisamment claires pour que le risque de se tromper ne soit pas trop grand. Tout d?abord, le Parti Qu?b?cois, est destin? ? devenir marginal, ? cause de l?impossibilit? dans laquelle il se trouve de reconsid?rer son option ind?pendantiste sans provoquer son ?clatement. Au PQ, l?ind?pendance est un article de foi. C?est ce qui le perdra. Damned if you do, damned if you don?t.

Le Parti Lib?ral, qui s?est d?fini depuis si longtemps en opposition au Parti Qu?b?cois, par son option f?d?raliste, sera moins affect? dans ses bastions montr?alais mais pourrait l??tre autant que le PQ dans le reste de la province. Le facteur inconnu, dans son cas, est la qualit? des candidats que pourra recruter Fran?ois Legault. Les anglophones ne sont certainement pas moins fatigu?s que les francophones de l?impasse actuelle m?me s?ils sont certainement plus craintifs envers leur avenir. Mais s?ils sont capables de s?identifier ? des candidats de valeur, il pourrait y avoir des surprises. De toute mani?re, le changement viendra chez eux aussi, m?me s?il se produit plus lentement.

Qu?bec Solidaire et l?ADQ grappilleront sans doute quelques pourcentages de vote, mais le r?alignement en cours leur enl?vera probablement toute repr?sentation? jusqu?au remplacement du syst?me uninominal ? un tour par un autre syst?me qui permette une meilleure repr?sentation des choix de la population.

Il y a d?j? plusieurs ann?es que la parfaite temp?te se pr?pare. L??pisode Mario Dumont en a ?t? le premier signe. L??lection f?d?rale du 2 mai 2011 a montr? que les vents violents soufflent d?j?.

Le drame qui ne sera pas

Cependant, la mise entre parenth?ses de l?ind?pendance ne sera pas le drame que l?on craint. Simplement parce que les solutions ? la majorit? des probl?mes que le Qu?bec a ? affronter ne d?pendent pas de l?ind?pendance ou tr?s marginalement. ?ducation, sant?, probl?mes environnementaux, politique ?nerg?tique, immigration, p?rennit? et affirmation de la langue fran?aise?: le Qu?bec dispose des outils essentiels pour au moins commencer le travail. J?ai beau avoir vot? pour des partis ind?pendantistes depuis que je vote, ce n?est pas tant le Canada qui me d?sesp?re que la pi?tre qualit? de ce que nous faisons avec les outils dont nous disposons.

Pour un bon coup (la politique familiale des garderies et des cong?s parentaux), nous prenons dix d?cisions douteuses ou mauvaises (la centrale de Gentilly, celle du Suro?t, Rabaska, le parc du Mont Orford, le gaz de schiste, les droits miniers, la politique de l?industrie pharmaceutique, la non application du rapport Pronovost sur l?agriculture, les invraisemblables retards dans la mise ? jour du code du b?timent, le laxisme dans l?application des normes environnementales, etc.) et nous tergiversons sans fin sur celles qui devraient ?tre prises (modification de la carte et du syst?me ?lectoraux, implantation des infirmi?res praticiennes, etc.).? Quant ? la moralit? dans les comportements des ?lus, ? la fraude dans l?ex?cution des travaux publics, aux man?uvres ill?gales dans le financement des partis politiques et ? l?infiltration de la mafia dans le secteur de la construction, n?en parlons pas. Rien de cela n?est li? ? la question nationale.

Je ne sais pas si les Qu?b?cois ont manqu? de courage en refusant par deux fois de se prendre en mains ou s?ils ont ?t? prudents parce qu?ils n?avaient pas suffisamment confiance dans leurs leaders et le projet qu?on leur pr?sentait. Sans doute un peu de tout ?a. Mais, entretemps, la d?finition et le contexte (provincial, national et international) des probl?mes ont suffisamment chang? pour rendre in?vitable le r?alignement des options politiques.

Le changement qui s?annonce sera plus profond qu?un simple changement de garde politique. Il y a 50 ans, les Qu?b?cois ont commenc? un processus qui leur a fait faire des pas de g?ants tr?s rapidement. Collectivement, nous avons une certaine propension ? bouger rapidement et ? le faire de mani?re plut?t consensuelle.? C?est l?avantage d??tre relativement peu nombreux et tricot?s serr?s. Il y a d?j? trop longtemps que la question nationale monopolise trop d??nergies sans trouver son aboutissement. Aujourd?hui, les ?nergies ont besoin de se manifester cr?ativement. Et si le Canada devient un obstacle ? cette cr?ativit?, le Qu?bec avisera.

Les commentateurs commencent ? ?tre nombreux ? partager une analyse similaire ? la mienne. Le m?me jour, Yves Boisvert, dans La Presse, et Joseph Facal, sur son propre blogue, annoncent les grands changements. Il y a seulement une chose que les ind?pendantistes? semblent avoir une tr?s grande difficult? ? apercevoir: que la proposition de? r?aliser l?ind?pendance n?est pas per?u comme pertinente actuellement. Eux consid?rent que c?est une ??vidence? mais ils sont les seuls ? la voir. On peut appeler ?a de l?aveuglement.

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