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La junte thaïlandaise remet le crime de lèse-majesté au goût du jour

Depuis le coup d’Etat du 22 mai 2014, la junte militaire au pouvoir en Thaïlande fait un usage récurrent du crime de lèse-majesté. Le roi Bhumibol Adulyadej, vénéré par un grand nombre de Thaïlandais, est très malade, et la grande incertitude liée à sa succession a mobilisé des dizaines de patrouilleurs de l’Internet associés à la junte, qui ont pour charge de repérer tout propos insultant envers la monarchie. De fait, les poursuites et condamnations pour lèse-majesté sont en constante augmentation depuis le coup d’Etat, et les peines souvent très lourdes.

Dans la société traditionaliste thaïlandaise, le roi est considéré comme une figure quasi divine. Écrire sur le roi dans les journaux, sur des sites d’informations ou des blogs est un exercice périlleux, puisque tout propos considéré comme une critique relève du crime de lèse-majesté. Selon l’article 112 du code pénal thaïlandais, toute personne offensant le roi, la reine, son héritier ou le régent est passible de 15 ans d’emprisonnement. Plus que jamais, depuis le dernier coup d’Etat ayant renversé un gouvernement démocratiquement élu en mai 2014, la junte militaire au pouvoir abuse de ce mécanisme. Dernière victime en date : l’astrologue Soothsayer Suriyan Sucharitpholwong, un homme de 55 ans très connu dans les sphères du showbiz et de la télévision. Après son apparition devant la cour, le diseur de bonne aventure a été conduit en détention dans une « prison temporaire » de l’armée, avec ses deux co-accusés, son assistant et un gradé de la police du nom de Prakrom Warunprapa, âgé de 44 ans. On lui reproche d’avoir « assuré être proche de la plus haute institution [le roi] dans le but d’en tirer des avantages. »

De fait, les diseurs de bonne aventure sont des personnages influents en Thaïlande, ayant l’oreille des puissants, y compris en ce qui concerne d’importantes décisions politiques. Cette condamnation peut paraître absurde, pourtant, elle s’inscrit dans une longue série de jugements similaires. La double condamnation d’Ophas Chansuksei, un homme de 68 ans pour des faits qui remontent à octobre 2014 est du même acabit. Ce dernier avait écrit dans les toilettes d’un centre commercial de Bangkok une phrase critiquant la junte militaire arrivée au pouvoir par un coup d’État en mai 2014, tout en faisant référence au roi Bhumibol Adulyadej. Emprisonné pour ce graffiti, il a d’abord été condamné à 18 mois de prison, avant d’écoper du double pour les mêmes faits. « Les enquêteurs ont ouvert deux affaires contre lui car il a écrit sur deux portes de toilettes « , a expliqué à l’AFP son avocat, Sasinan Thamnithinan, de l’ONG Thai Lawyers for Human Rights.

Ce type de condamnation est monnaie courante, et si dans ce dernier cas, l’inculpé avait fait preuve d’une réelle volonté critiquer la junte, d’autres condamnations ont eu lieu pour une « faute » accidentelle. C’est le cas d’Udomsak Wattanaworachaiwathin, un vendeur ambulant de livres âgé de 57 ans. Une cour d’appel à Bangkok l’a condamné à deux ans de prison pour lèse-majesté, car en mai 2006, il vendait des livres dans la rue, parmi lesquels figuraient deux exemplaires du Disque du diable, une enquête sur la mort mystérieuse en 1946 du roi Ananda Mahidol. Le frère aîné du roi actuel, avait été retrouvé avec une balle dans la tête dans sa chambre. Les juges ont estimé que plusieurs « théories » développées dans ce livre écrit en 1964 par Rayne Kruger, un Sud-Africain, « avaient pour intention de diffamer le roi actuel ». D’où, ont-ils conclu, la responsabilité pénale du vendeur, même s’il ignorait le contenu du livre.

La censure atteint ici un niveau alarmant : le simple contact avec un ouvrage interdit, sans que le prévenu ne soit responsable du contenu litigieux, suffit à une condamnation à deux ans de prison. De même, Lerpong Wichaikhammat, citoyen américain, qui s’était rendu en Thaïlande, avait lui été condamné pour avoir mis à disposition sur son blog – créé quatre années auparavant – le téléchargement de la biographie The King Never Smiles de Paul M. Handley – un livre interdit en Thaïlande.

Début octobre, la jeune journaliste Mutita Chuachang du site d’informations anglophone Prachatai s’est vue décerner le prix Kate Webb 2015 pour avoir dénoncé ces abus en détail, s’intéressant également au sort des familles des condamnés. Une condamnation pour lèse-majesté est souvent synonyme de mise au ban sociale pour le condamné mais aussi pour ses proches. « Des familles doivent déménager, changer leurs enfants d’école », explique-t-elle. Selon l’ONG de défense des droits de l’Homme, iLaw, près d’une soixantaine d’affaires de lèse-majesté seraient en cours actuellement, dans le silence assourdissant de la communauté internationale.

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