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Centpapiers

  • La fracture littéraire

    7 juin 2009 | 0 commentaire(s) | vu 529 fois

    De plus en plus de livres ne se retrouvent pas en librairies traditionnelles. Leurs auteurs préfèrent un nouveau réseau de distribution : l’Internet. Ainsi s’opère une fracture littéraire au sein de la population.

    Il y a toujours eu un certain nombre de livres publiés qui n’ont pas pris le chemin des  librairies traditionnelles. C’est plus particulièrement le cas des livres autoédités et édités à compte d’auteur. Plusieurs des auteurs de ces livres se sont limités à une distribution personnelle, auprès de leurs proches et amis.

    Et depuis l’arrivée des nouvelles technologies, le nombre de livres publiés qui échappent aux librairies traditionnelles augmente sans cesse. En effet, on dénombre de plus en plus d’auteurs tournés vers une distribution exclusive de leurs oeuvres sur Internet. Il n’y a pas de statistiques sur le sujet mais, à elle seule, la Fondation littéraire Fleur de Lys a publié au Québec plus de 350 titres offerts uniquement sur son site web. Et cette fondation n’est que l’un des très nombreux éditeurs libraires en ligne sur Internet à travers le monde qui offrent leurs livres uniquement sur le web.

    Ainsi s’opère ce que nous pouvons appeler «une fracture littéraire» au sein de la population. Le lecteur qui compte uniquement sur le réseau traditionnel de distribution (librairies de quartiers, chaîne de librairies, grandes surfaces,…) n’est plus désormais informé de toutes les nouveautés disponibles. En revanche, l’internaute n’est privé d’aucune nouveauté, y compris de l’important lot d’exclusivités du web aux arrivages quotidiens.

    Nous parlons donc d’une fracture littéraire parce que les lecteurs ne forment plus un seul groupe lié à un seul réseau de distribution et une seule offre. Désormais, il faut compter sur un tout nouveau groupe de lecteurs au sein de la population, fréquentant un tout nouveau réseau de distribution (Internet) donnant accès à plusieurs offres inédites, exclusives.

    La fracture est dite «littéraire», non pas en raison de la qualité des oeuvres, mais plutôt parce qu’elle répond d’une politique éditoriale libérée des contraintes commerciales habituelles. Devant un taux de refus de plus 90% de leurs manuscrits par les éditeurs traditionnels, de nombreux auteurs se tournent vers les cyberéditeurs. Cependant, il ne faut pas croire que les oeuvres éditées sur le web furent toutes d’abord refusées par les éditeurs traditionnels. En effet, une nombre de plus en plus élevé d’auteurs ne soumettent plus leurs oeuvres aux éditeurs traditionnels préférant d’emblée les cyberéditeurs.

    Les investissements et les risques de l’édition d’un livre sur le web sont passablement réduits compte tenu du coût de production d’un exemplaire numérique, à peine 10% du coût d’un exemplaire papier dans le cas d’un PDF. Et dans le cas d’un exemplaire papier, le cyberéditeur profite de tous les avantages de l’impression à la demande (impression d’un exemplaire à la fois à la demande expresse de chaque lecteur) et se libère ainsi des risques associés aux gros tirages (entreposage, distribution, invendus). Dans ce contexte économique, le cyberéditeur peut se permettre d’accueillir un plus grand nombre d’auteurs et d’oeuvres en s’en remettant davantage au libre choix des lecteurs plutôt qu’à des critères commerciaux traditionnels.

    Cette fracture littéraire s’effectue en silence dans l’ombre de l’industrie traditionnelle du livre. Par exemple, nous apprenons aujourd’hui que «La tendance des dernières années démontre que la part des distributeurs québécois dans l’approvisionnement des points de vente de livres ne cesse de diminuer, passant de 71% en 2001 à 61% en 2008», et que, «les librairies indépendantes, essentielles pour le livre québécois, ont vu leur part de marché tomber de 36 à 28% en quatre ans». (Le livre québécois trébuche, Mario Cloutier, La Presse, 6 juin 2009).

    Ces statistiques témoignent uniquement de la chaîne traditionnelle du livre. Elles passent sous silence tous les livres québécois publiés par le géant américain de l’autoédition, Lulu.com, tous les livres québécois édités à compte d’auteur qui se retrouvent dans la plus grande librairie mondiale en ligne, Amazon, tous les livres québécois édités par des cyberéditeurs à l’étranger, tous les livres des cyberéditeurs québécois, y compris ceux de la «Fondation littéraire Fleur de Lys», et tous les livres des auteurs québécois autoédités sur leurs propres sites web.

    Dans ce contexte, est-ce que c’est le «livre québécois» qui trébuche ou le réseau traditionnel de distribution ? Pour les auteurs québécois présents en exclusivité sur le web, la réponse est claire. Elle l’est beaucoup moins pour l’industrie traditionnelle du livre et pour nos gouvernements. Car si la fracture littéraire s’opère en silence, elle se réalise aussi dans l’indifférence générale des gouvernements.

    La loi sur le développement des entreprises québécoises dans le domaine du livre se limite à l’encadrement de la chaîne traditionnelle du livre, d’où sont exclus l’auteur et l’éditeur présents en exclusivité sur le web tout comme l’impression à la demande. Officiellement, un livre est reconnu comme tel par nos gouvernements que s’il est publié par un éditeur traditionnel et se retrouve en nombre suffisant en librairies avec pignon sur rue. Dès son adoption en 1979, cette loi initie la fracture littéraire dont nous parlons en rejetant l’autoédition et l’édition à compte d’auteur. Avec l’arrivé de la cyberédition et de l’impression à la demande, cette fracture littéraire s’est agrandie d’un coup et s’élargie constamment d’une année à l’autre.

    Le temps viendra où cette fracture littéraire portera définitivement atteinte au réseau traditionnel de distribution du livre québécois. Un nombre croissant d’auteurs et de lecteurs québécois se retrouvent déjà hors du réseau traditionnel, sur le web. Au fil des ans, c’est un tout nouveau portrait du patrimoine littéraire québécois qui prendra forme sur le web fondé grâce à un catalogue de «cyber-exclusivités». Les exemplaires numériques de ces exclusivités du web se répandront comme une traînée de poudre et chaque exemplaire papier imprimé à la demande deviendra un objet de collection. Mais attention, la fracture littéraire étant déjà une réalité, la numérisation des livres traditionnels en vue de leur distribution sur le web ne fera pas partie de ce nouveau portait de la littérature québécoise. C’est sur l’exclusivité du livre autant que de ses (nouveaux) lecteurs que repose cette fracture littéraire.

    Ailleurs dans le monde, en certains pays, on a évité cette fracture littéraire grâce à une ouverture d’esprit face et dès l’arrivée de l’Internet commercial. Pendant ce temps-là, au Québec, l’industrie traditionnelle du livre s’est refermée sur elle-même tout en se braquant contre les nouvelles technologies. Ce faisant, elle a repoussé plusieurs nouveaux auteurs et nouveaux lecteurs sur l’autre rive où un nouveau monde du livre québécois les attendait.

    Serge-André Guay, président éditeur
    Fondation littéraire Fleur de Lys

    http://manuscritdepot.com/internet-litteraire/actualite.272.htm

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