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http://www.centpapiers.com/ Le journal citoyen du Québec pour la francophonie
4 avril 2009 |
3 commentaire(s) |
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Photo : Flickr aloshbennett
Faut-il tuer les journaux? Ces temps-ci, on dirait que tout le monde a quelque chose à dire sur la question. Si à terme l’existence des journaux traditionnels semble menacée, je ne crois pas pour autant que la méthode journalistique leur ayant permis de prospérer disparaîtra. Le gigantesque édifice avec ses centaines de prolétaires de la prose et son imprimerie rejoindront le musée, mais l’organisation elle-même se transformera. Ou disparaîtra.
La crise actuelle est profonde. Le Pew Research Center américain indiquait l’an dernier que la proportion de citoyens ayant lu un journal la veille était passée de 49% en 1994 à 40% en 2006. Pire, seulement 29% des 18-29 ans l’avait fait, contre 47% pour les 50-64 ans et 58% pour les plus de 65 ans. En clair, la génération montante ne lit pas le journal.
Traditionnellement, les journaux disposaient de plusieurs avantages:
Ce sont là des avantages indéniables, mais font-ils le poids face à la révolution internet?
La crédibilité
Antoine Robitaille a raison de souligner le manque de crédibilité d’une large partie de la blogosphère. Certains animent même de véritables dépotoirs virtuels où la calomnie et la manipulation consciente sont la règle.
Par contre, un changement est en train de s’opérer. L’euphorie du début des blogues semble terminée et on peut établir une carte de blogues crédibles et qui offrent du contenu de qualité. Aux États-Unis, déjà, de nombreux blogueurs sont devenus des références au même titre que des journalistes établis. Le même phénomène semble en train de se produire au Québec également, notamment avec des individus comme Michelle Blanc, dont le blogue fait figure d’autorité quant aux nouvelles technologies.
En fait, la clef de la crédibilité des blogues tient à la spécificité des niches choisies. Contrairement au journal traditionnel dont le nom garantie la crédibilité de tous ceux qui y travaillent, le blogueur bâtit sa propre crédibilité dans secteur spécifique, et cela prend du temps.
Pour le moment, les journaux traditionnels ont encore l’avantage dans ce domaine, mais pour combien de temps?
Des journalistes compétents adhérant à un ordre et à des pratiques établies
De nombreux blogueurs n’appliquent pas toujours la démarche journalistique requise pour construire le sens nécessaire à une nouvelle. Au téléphone ce matin, Antoine Robitaille me rappelait un épisode où il a été informé par Olivier Niquet du plagiat d’une personnalité connue. Suite au travail de vérification journalistique et de mise en contexte effectuée par le journaliste du Devoir, M. Niquet avait affirmé que le Devoir avait repris sa nouvelle. Dans les faits, M. Niquet n’avait jamais eu de nouvelle en tant que tel, car le travail du journaliste ne consiste pas à simplement relater un fait non-vérifié à l’état brut, mais plutôt de vérifier sa véracité et d’organiser ce fait autour d’une pensée structurée afin de créer une plus-value autour de la nouvelle elle-même.
Ce problème rejoint également celui de la crédibilité. Si je marche dans la rue et entend (sans voir) un accident se produire derrière moi et que je demande à une des deux personnes impliquées qui en a été responsable, ai-je fait un travail journalistique suffisant? « C’est elle la folle, elle a pas fait son stop! » Si je rentre chez moi et présente un super-scoop sur mon blogue en mettant en vedette la « folle » qui n’a pas fait son arrêt obligatoire, suis-je un bon journaliste? Et si je me contente de relayer les faits sans en dégager le sens profond (dangerosité d’une intersection, nécessité de voitures plus sécuritaires, etc.), suis-je un bon journaliste ou un simple rapporteur de nouvelle?
Les pratiques et le code journalistiques existent pour une raison bien simple: assurer la crédibilité de la profession en général. De nombreux blogueurs se contentent de rapporter la nouvelle sans polir ce diamant brut. Comme je l’écrivais dans un texte précédent:
Ce n’est pas parce qu’on peut sortir quelques accords d’une vieille guitare qu’on est prêt à aller faire un concert. De la même manière, ce n’est pas parce que quelqu’un commence à appliquer les techniques journalistiques qu’il peut se considérer d’égal à égal avec des journalistes et croire que ce qu’il donne comme valeur – sa pierre légèrement polie – vaut celle d’un autre.
À ce titre, de nombreux blogueurs ou journalistes en ligne ont adopté des pratiques se rapprochant de celles des journalistes établis et travaillant pour les journaux traditionnels. Ils sont une minorité, mais une minorité en constante progression. Et ceux-ci ont souvent une crédibilité presque aussi bonne que les meilleurs journalistes traditionnels.
Un accès à des bases de données journalistiques
Les bases de données journalistiques sont essentielles pour tout journaliste. Vous entrez un mot-clef, dans Eureka par exemple, et vous obtenez immédiatement tout article sur le sujet écrit dans à peu près tous les médias.
Pourtant, avec le temps, les recherches simples sur des moteurs de recherche comme Google s’améliorent et la quantité d’articles en ligne progresse régulièrement. Conséquence? La valeur-ajoutée de la base de données journalistiques tend à diminuer, plaçant peu à peu sur un quasi-pied d’égalité journalistes institutionnels et journalistes sur le web.
Si le premier possède encore un léger avantage, quiconque ayant un minimum de motivation peut arriver à se débrouiller sans ces bases de données. De toute façon, si les journaux en format papier n’existent plus, ces bases de données auront perdu leur utilité.
La capacité de rejoindre les gens directement dans leur foyer
Traditionnellement, le rituel matinal ressemblait à ceci: lever, toilette, et on allait chercher le journal sur le pas de la porte. Si, si, parole d’un camelot qui a livré les journaux pendant six ans! Rares étaient mes clients qui venaient chercher leur journal sans avoir l’oreiller encore imprimé dans le visage.
Aujourd’hui, êtes-vous comme moi? La première chose que je fais au réveil, c’est d’ouvrir mon ordinateur. Le voici, mon contact avec le monde. Évidemment, je ne peux pas encore facilement manger devant mon journal en ligne, mais ce n’est qu’une question de temps…
Un format pratique, qui peut être lu n’importe où
Voici le seul argument de vente réellement concret pour les journaux traditionnels. On les imagine presque nous dire: « Ah, ah! Vous pouvez nous déchirer, nous barbouiller, nous amener aux chiottes, mais pourriez-vous faire la même chose avec votre écran d’ordinateur? » En fait, oui. Presque.
Le Kindle 2 permet déjà de lire des livres ou des journaux. À peine plus épais qu’un gros carton, il peut être amené partout.
Bien sûr, on est loin ici du grand journal ouvert sur la table le matin. Mais qui aurait pu prédire il y a dix ans que j’écrirais sur un écran plat de 22 pouces? La technologie existe, et ce n’est qu’une question de temps avant que différents formats soient offerts et permettent aux lecteurs de ne plus avoir besoin du journal en format papier.
On objectera que plusieurs avaient prédit la disparition du livre avec Internet, mais l’exemple ne tient pas. Un livre se lit du début à la fin. Aurait-on idée de sauter une vingtaine de pages d’un roman de Patrick Sénécal ou Stephen King? Le journalisme, au contraire, est un style permettant la captation rapide du sens d’un texte et il invite le lecteur à le survoler, voire à ne lire qu’une partie du texte. Bernard Poulet, l’auteur de La fin des journaux (Gallimard) écrit : « Un texte n’a plus un début, un milieu et une fin, mais représente un ensemble de morceaux autonomes. On télécharge la page, le paragraphe ou la phrase qui nous est utile. » ((Le Soleil, Livres, dimanche, 29 mars 2009, p. 39, Les journaux au musée!, Fessou, Didier, La place des journaux est-elle au musée?))
On peut très bien imaginer des textes disponibles sur un outil comme Kindle 2 et offrant des hyperliens vers d’autres textes au contenu semblable.
La question qui tue. Si tout le monde télécharge gratuitement son information et la lit sur un Kindle 2 (ou autre outil semblable), qui paiera les journalistes? La question est cruciale: si on affirme que le travail de polissage du journaliste, qui consiste à rendre intelligible et à donner un sens à une nouvelle, est essentiel, qui paiera son salaire? Mario Asselin pose la question et se base sur les calculs de Jeff Mignon, qui affirme qu’ il serait difficile de payer les journalistes selon le présent modèle publicitaire.
À mon avis la réponse est la même qu’elle a toujours été: par la publicité et l’abonnement.
La publicité
Le calcul de Jeff Mignon ne fonctionne pas. Il prend le problème dans le mauvais sens. Il tente d’appliquer un modèle de publicité actuel qui rapporte peu à une entreprise qui doit entretenir une lourde charge physique (gros immeuble, les presses, etc.).
Quand on affirme que les revenus publicitaires dans les journaux traditionnels ont baissé de plus de 23% en deux ans, signifie-t-on que cet argent a simplement disparu? Non. Même avec la crise, une large partie de ces ressources ont simplement été réaffectées ailleurs, notamment en ligne.
Concrètement, au fur et à mesure que le lectorat des journaux traditionnels diminue, la compétition entre les publicitaires pour annoncer en ligne augmente, contribuant à oser les revenus pour ceux qui écrivent en ligne.
Les journaux traditionnels opposent néanmoins l’argument suivant: le nombre de lecteurs en ligne de tel ou tel site internet est toujours moindre que les leurs. Vrai. Mais ils sont également plus ciblés.
En fait, quand vous ouvrez un journal, vous voyez des tonnes de publicités qui ne vous intéresse pas. Spectacles, voitures, ameublement… Est-ce que ces choses vous intéressent vraiment? En ligne, la publicité est ciblée. Sur un site qui se consacre aux troubles paniques, par exemple, on y voit de la publicité sur les troubles paniques. Au hasard, visitez le site Symptoms of panic attacks: voyez-vous des annonces de spectacles, voitures ou ameublement? Non. La publicité est extrêmement ciblée, et cela s’avère très profitable pour les annonceurs. Au fur et à mesure que les journaux en format papier disparaîtront, les publicitaires se tourneront vers ce type de publicités et leur compétition entraînera le coût à la hausse, et permettra peut-être à certaines entreprises de journalisme de survivre. La majorité devra pourtant offrir du contenu payant.
L’abonnement
Hérésie! Faire payer pour ce qui se trouve en ligne gratuitement? « Es-tu fou Louis ou quoi? » Peut-être, mais ce sera le sujet d’un autre article. Pour le moment, je vous invite à réfléchir à la situation actuelle: quel est le modèle financier qui vous permet d’avoir accès à vos nouvelles sur Cyberpresse, par exemple? Croyez-vous que les publicités sur ce site permettent de payer le salaire de tous les journalistes qui y contribuent?
Évidemment, non. En grande partie, ce sont les gens qui s’abonnent à La Presse ou à un autre journal du groupe Gesca qui permettent à Cyberpresse d’exister. Enlevez ces revenus, et je ne crois pas que même les recettes publicitaires montantes permettraient de compenser cette perte.
La vérité, c’est que le contenu de qualité se paie. Actuellement, nous sommes dans une période où nous avons le meilleur des deux mondes. Un peu comme à la fin des années 1990 dans le domaine de la musique, où il était possible de tout télécharger gratuitement. Le buffet à volonté. Mais la source s’est tarie et l’industrie de la musique a réagi: le téléchargement gratuit est aujourd’hui illégal. Résultat? De nombreux sites offrent maintenant la possibilité de télécharger de la musique à la carte pour un coût ridiculement bas.
D’ici quelques années, la situation risque d’être la même dans le domaine journalistique. Tant qu’il y aura une masse critique de personnes plus âgées qui continuent à payer pour leurs journaux, il n’y aura que du contenu gratuit en ligne. Éventuellement, pourtant, il faudra également faire payer les gens pour télécharger une partie des textes sur leur lecteur numérique. Un prix insignifiant. Juste assez pour que ce soit plus d’effort essayer de voler le contenu que de le payer. Et cette source de revenus, couplée avec la publicité, permettra à l’entreprise journalistique de survivre.
Aujourd’hui, l’information ne fonctionne plus à sens unique. Les citoyens n’ont plus envie de se laisser dicter quoi penser par les journalistes. Ils refusent le sens qu’on leur offre et Internet leur permet de s’allier avec n’importe qui qui pense comme eux. À la limite, la toile permet à tous les weirdos de s’unir et de former une super-République de weirdos. Ils lisent leurs blogues de weirdos, s’informent auprès d’amis weirdos, et ils ont une vision complètement déconnectée de la réalité. Ils refusent le sens qu’on leur donne et choisissent leur propre sens.
Pour la majorité de la population, la crise de confiance vis-à-vis du journalisme n’atteint pas de telles disproportions. Malgré tout, comme l’explique JD Lasica, rédacteur au Online Journalism Review, « la multiplication des sources d’informations a soudainement fait prendre conscience au public que ce qu’ils lisent dans les journaux ou ce qu’ils voient à la télé ne reflète pas nécessairement leur propre réalité. » ((Le Devoir, CONVERGENCE, lundi, 11 août 2003, p. B7, Technologie, À propos du journalisme citoyen, Fondamentalement engagé, ce type de journalisme peut servir de contrepoids aux dérives qui, quelquefois, affligent l’industrie des communications, Dumais, Michel))
Ainsi, il y a deux solutions possibles:
Actuellement, Quebecor et son Journal de Montréal semblent avoir adopté la première voie et La Presse l’autre option. Le Devoir, lui, traîne de la patte. Étant principalement lu par l’élite intellectuelle, il peut se permettre d’attendre, mais s’il attend trop il prendra bien vite le même chemin que le tape à cassette huit pistes ou le vidéocassette BETA.
Il n’y a pas des milliers de solutions. On peut soit refuser de considérer le sérieux de la situation actuelle et considérer cela comme une mode ou une situation temporaire. Ou bien on comprend la profonde mutation en cours et on agit.
Le journaliste, quoi qu’il arrive, survivra. On aura toujours besoin de sens, et celui qui parviendra à en faire le plus pour la majorité sera le plus lu. Mais il ne le sera plus sur papier, et sûrement pas dans le cadre professoral à sens unique actuel. Il trouvera sa niche, se spécialisera, et s’adressera à un public spécifique cherchant dans ses mots le sens perdu d’une société en perte de cohésion.
Texte originel publié sur L’Électron Libre.
J’aimerais spécifier que dans le cas de plagiat de M. Pelletier, j’ai :
- parlé à deux reprises au directeur de cabinet du ministre pour avoir la version des faits de M. Pelletier;
- récupéré les documents originaux, cités dans le livre où l’on rapportait le plagiat;
- parlé à plusieurs reprises aux auteurs du livre où était rapporté le plagiat;
- parlé au plagié.
M. Robitaille a fait la même chose, mais trois semaines plus tard, après que je l’ai mis au fait de l’affaire. Et je ne crois pas qu’il soit allé jusqu’à retrouver les documents d’archives originaux.
Mon texte original est ici.
11:43, le Samedi 4 avril 2009@Olivier Niquet: Merci pour la précision. Je n’ai pas voulu faire un exemple négatif de la situation en question, mais simplement parler des dérives possibles. Des dérives qui ne sont pas l’apanage des blogues et qui iront en diminuant avec la fin progressive du format papier et l’arrivée sur Internet d’une multitude de journalistes de qualité.
Dans tous les cas, c’est encore loin tout ça, mais faut commencer à y penser…
15:46, le Samedi 4 avril 2009Je comprends l’idée de votre exemple, mais les informations présentées sont fausses, ce qui le rend caduque en plus d’atteindre à ma réputation, il me semble…
Mon tort dans cette histoire est peut-être d’avoir prétendu que Le Devoir avait repris ma nouvelle, alors qu’il avait plutôt récupéré mon tuyau pour en faire une nouvelle.
Mais je n’avais certainement pas, comme vous dites : « simplement relater un fait non-vérifié à l’état brut, mais plutôt de vérifier sa véracité et d’organiser ce fait autour d’une pensée structurée afin de créer une plus-value autour de la nouvelle elle-même. »
10:06, le Dimanche 5 avril 2009Vous devez être connecté pour publier un commentaire.
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