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La chanson fran?aise ? la Belle ?poque

En cette p?riode tr?s charg?e en actualit? politique, les moments de? d?tente sont les bienvenus. C?est l?objet de ce petit voyage en musique au c?ur de la Belle ?poque par le biais d?un modeste floril?ge. Encore faut-il, pr?alablement, le replacer dans le contexte du temps…

La France est alors gouvern?e par un personnel politique de la IIIe R?publique parfois pittoresque, ? l?image de F?lix Faure, mort d??pectase alors que sa ma?tresse, Mme Steinheil, lui prodigue une fellation?; un ?v?nement rendu c?l?bre par la fameuse phrase de Cl?menceau?: ??Il a voulu vivre C?sar, il est mort Pomp?e?!?? Quant ? Mme Steinheil, elle y gagne le surnom de ??Pompe fun?bre??.

Une p?riode au cours de laquelle se d?veloppent les id?es de gauche sous l?influence de Jules Guesde, Jean Jaur?s et Rosa Luxembourg. Premier socialiste entr? au gouvernement en 1899 contre l?avis de ses amis, Alexandre Millerand y c?toie le g?n?ral Gallifet, l?un des massacreurs de la Commune, sous la Pr?sidence du Conseil de Pierre Waldeck-Rousseau, l?homme qui, apr?s avoir fait voter en 1884 la Loi d?autorisation des syndicats, fait promulguer en 1901 la fameuse Loi sur les Associations encore en vigueur de nos jours.

Une France secou?e, durant des ann?es, par l?Affaire Dreyfus. N?e en 1894, mais seulement port?e en 1898 ? la connaissance du public par le fameux ??J?accuse?? de Zola ? la Une de l?Aurore, cette p?nible affaire judiciaire, dont les relents antis?mites se propagent dans des pans entiers de la soci?t?, ne s?ach?ve qu?en 1906 en laissant ? beaucoup une sacr?e gueule de bois.

Aux querelles opposant?les dreyfusards aux anti-dreyfusards s?ajoutent celles, parfois violentes, qui enflamment calotins et anticl?ricaux dans la foul?e de l?affaire des Congr?gations en 1902. Sous la houlette frustr?e du ??Petit p?re Combes?? ? un ancien s?minariste tonsur? mais refus? dans les ordres?!?? l?id?al r?publicain de la France se radicalise, au point de faire na?tre le long conflit qui d?bouche, en 1905, sur la Loi de s?paration des ?glises et de l??tat.

Un terreau d?agitation o? prosp?rent ?galement les id?es anarchistes, les revendications royalistes, et l?activisme des ligues nationalistes. Le proc?s en r?vision de Dreyfus est d?ailleurs ? l?origine de l?un des ?pisodes les plus cocasses de cette p?riode si riche en faits ?tonnants?: le si?ge du 51 rue de Chabrol ? Paris, o? se sont retranch?s dans les locaux du Grand Occident de France une douzaine d?individus emmen?s par Jules Gu?rin, chef de file de la Ligue Antis?mite et r?dacteur en chef de L?Antijuif. Un ?pisode ? l?origine de l?expression ??Fort Chabrol??.

Cette France en mutation met en lumi?re les progr?s de la science et des techniques lors de l? Exposition Universelle de 1900. On s?y presse pour d?couvrir les merveilles de l??lectricit?, et des inventions qui vont peu ? peu bouleverser les habitudes. Parmi elles, le t?l?phone, le cin?matographe et le phonographe.

Une chambre de bordel ? l?Expo universelle

1900?: une ann?e faste car, en marge de l?Expo, sont organis?s les Jeux Olympiques de Paris. Absentes d?Ath?nes quatre ans plus t?t, les femmes sont admises pour la premi?re fois dans la comp?tition?: les D?esses rejoignent les Dieux du stade sur la piste du Pr? Catelan. Jamais la France n?obtiendra un meilleur r?sultat aux JO?: avec 101 m?dailles, dont 26 en or (3 au croquet?!), elle ?crase Am?ricains et Britanniques devant des affluences record de… 2 ? 3?000 spectateurs?!?????

Outre-mer, la France est ambitieuse et poursuit ses conqu?tes coloniales. Non sans difficult?s parfois comme le montre le camouflet de Fachoda (1898) qui ruine, au profit des Britanniques, les ambitions de la France au Soudan. Qu?? cela ne tienne, l?expansion coloniale peut se poursuivre en Asie, et notamment dans les territoires du Tonkin et de l?Annam mis en valeur, ? Vincennes, lors de l?Exposition coloniale de 1907 o? la foule se presse en nombre pour d?couvrir le cadre de vie de la ??petite Tonkinoise??.

On conna?t le go?t de Toulouse-Lautrec pour les ??bordels??, et de fait il a ses habitudes ? la Fleur Blanche, un ?tablissement plut?t chic. Les princes et les intellectuels se retrouvent, quant ? eux, chez Mme Kelly au Chabanais, la plus luxueuse des maisons closes de la capitale. La ??chambre japonaise?? du c?l?bre lupanar fait m?me l?objet d?une pr?sentation ? l?Exposition Universelle?! Mais la vie est loin d??tre aussi belle pour toutes ces ??dames?? qui, dans des dizaines de maisons d?abattage, se livrent le plus souvent ? une prostitution sordide impos?e par la mis?re de leur condition.

Tout n?est effectivement pas rose durant cette Belle ?poque dont on retient surtout l?insouciance de nos jours?: le travail des enfants ? parfois tr?s jeunes?? y est encore une courante r?alit?, et il n?existe ni cong?s ni protection sociale pour les populations laborieuses. La vie est incontestablement tr?s dure et la pauvret? omnipr?sente. Pire, une menace grandit insidieusement, ann?e apr?s ann?e?: d?s 1905 les tensions, ? la fois politiques et ?conomiques, s?accroissent entre la France et l?Allemagne et font craindre un conflit que certains pressentent in?vitable.

En forme d?exutoire face ? cette duret? de l?existence et aux nuages qui s?amoncellent sur une paix fragile, nombre de Fran?ais prennent le parti de s?amuser. On se divertit devant les prouesses des saltimbanques dans les rues. On se presse, de La Scala de Paris ? L?Alcazar de Marseille, dans les cabarets o? se produisent les vedettes. On s?entasse dans les trav?es des music halls ? souvent envahies par la fum?e des cigarettes?? pour applaudir, entre deux chansons, les antipodistes, les ventriloques, les contorsionnistes et m?me les p?tomanes. On chasse les soucis en musique dans les caf?s-concerts, les mythiques caf? conc?, o? se succ?dent les valeurs montantes de la chanson, ainsi que celles et ceux qui aspirent ? le devenir pour sortir des beuglants peu reluisants o? l?on ne chante parfois qu?en ?change d?un repas.

D?s 1877, Cros et Edison ont d?pos? les brevets de leurs phonographes et des phonogrammes qui permettent l?enregistrement. Mais il faut attendre 1887 pour que Berliner, le fondateur de la mythique Deutsche Grammophon, remplace la fragile cire par un rouleau de zinc. Quelques ann?es plus tard, en 1895, na?t la non moins mythique maison Path?. Ce n?est v?ritablement qu?? ce moment que, des ann?es apr?s le pionnier Bruant, les artistes acceptent d?enregistrer. Mais tous ne font pas la d?marche, et c?est ainsi que l?on ne conna?tra jamais la voix de deux immenses vedettes de la Belle ?poque?: Ouvrard et Paulus. Mais il est temps d??couter ces artistes, enregistr?s pour certains il y a plus de… 130 ans?!

Elle tortille son koff

Et tout d?abord, comme Mayol en 1902 dans Viens Poupoule, ??direction les galeries ? 20 sous??, en se d?p?chant ??pour ?tre bien plac? car il faut […] entendre tous les cabots??. Un Mayol que l?on retrouve avec plaisir dans ??une danse nouvelle??, La Matchiche, espagnolade coquine de 1905.

L?exotisme est d?ailleurs tr?s appr?ci?, et l?on cherche l?inspiration beaucoup plus loin que dans la p?ninsule ib?rique. En Asie notamment, comme le montre La petite Tonkinoise enregistr?e par Polin en 1906?; une Tonkinoise qui est en r?alit? ??une Anna, une Annana, une Annamite?? r?pondant au nom ?vocateur de… Melaoli. Mayol, encore lui, pr?f?re se tourner vers l?Afrique, dans une mani?re petit n?gre?Banania qui choquerait aujourd?hui?: ?crite dans l?air du temps sur un ton comique, A la cabane bambou (1905) est avant tout une chanson nostalgique. Retour en Asie en 1911 avec Charlus?; La Baya (ici chant?e par Riquita) sait attirer l?attention?: ??Viens voir comme en Chine on sait aimer au pays bleu, Chin? chin? chin? je serai c?line???; comment r?sister?? Reste le charme slave?: avec La Malakoff, enregistr?e en 1911, Charlus fait dans le grivois comique d?lib?r?ment lourdingue, mais il plait incontestablement au public que cette jeune ?tudiante en chimie???tortille son koff sur un air de moujik?!??.

L?humour est d?ailleurs omnipr?sent dans la chanson de la Belle ?poque. Pas toujours tr?s fin ? mais le public est l? pour rire sans retenue??, il aborde tous les sujets sur des airs souvent tr?s s?duisants. ?coutons Paul Lack dans Il a tout du ballot (1912), qui met en bo?te ceux qui ont des ??asticots dans l? ciboulot??, ou dans La jambe de bois (1909), dont est ?quip?e cette pauvre Suzanne de Nanterre. Un Paul Lack que l?on retrouve, sur l?air de La Paimpolaise, dans Le jardin des plantes aquatiques (1910), une d?sopilante visite du zoo, submerg? par la crue de la Seine en 1910, o? l?on assiste ? un ??fauve qui peut?? tandis que les z?bres, ayant d?teint, se plaignent ??en langage z?breux??. Humour encore avec les d?boires fiscaux?: ?coutons Paul Lack dans La polka des pauvres contribuables (1910) plaindre, sur des paroles d?Aristide Bruant,? les ??pauv? con, pauv? contribuables?? essor?s pour garnir ??l?assiette au beurre??.

L?humour militaire est ?galement tr?s pr?sent, notamment dans le r?pertoire d?Ouvrard, le chanteur qui popularisera le genre comique troupier entre les deux-guerres. Mais avant 1914, d?autres que lui tiennent la vedette dans ce registre, et notamment Polin, parfaitement idiot dans L?anatomie du conscrit (1905), de m?me que Paul Lack dans la bavarde Ah, je l?attends (1907) ??celle que mon c?ur aime tant??.

Toujours dans le registre militaire, mais beaucoup plus s?rieux et nettement plus lyriques, les accents de B?rard. Dans Le r?ve passe (1907), c?est aux soldats napol?oniens oppos?s ? ??l?hydre au casque pointu?? qui, ??sournoisement s?avance?? qu?il rend un vibrant hommage. Dans Chargez?! (1907 ?galement), c?est le courage ??des dragons, l??il en feu?? qu?il met en valeur?: ??sabrez sans piti?, sans quartier, malgr? les balles, la mitraille, cet ennemi qui, trop altier, nous raille?? lance-t-il de sa voix de stentor. Succ?s garanti dans un pays encore marqu? par l?humiliation de 1870. Hommage d?un autre genre, celui que Mont?hus rend en 1907 au 17e de ligne dont les soldats, envoy?s mater une r?volte des vignerons du Midi, refusent les ordres et mettent la crosse en l?air.

L?odeur de rousse qui donne le frisson

Impossible de passer sous silence les chansons grivoises, tr?s pris?es du public de la Belle ?poque. Parmi elles, La levrette de la marquise, enregistr?e par Gabin p?re en 1903, o? le toutou ??la salue d??l?gante mani?re, d?abord par devant, ensuite par derri?re??, Chandelle est morte par Adeline Lanthenay (1909), au titre si ?vocateur, ou bien encore la superbe Suite d?ascension de Miller (1910), ou comment s?envoyer en l?air au propre comme au figur?.

La Machtagouine,???chansonnette auvergnate?? grav?e par Ouvrard en 1897, appartient quant ? elle ? la tradition r?gionaliste, tout comme La Paimpolaise (ici chant?e par Mar?chal), enregistr?e en 1906 par un Botrel pas tr?s respectueux de la r?alit? topographique?: il n?y a jamais eu de falaise ? Paimpol?! Autre c?l?bre chanson du temps, encore tr?s pris?e dans le nord de la France?: Le P?tit Quinquin, cr??e en ch?timi par Desrousseaux en 1903 (pas de lien).

La Belle ?poque ne faisant pas exception ? la r?gle, la chanson romantique y tient une large place, notamment en cette ann?e reine?de 1909 qui voit graver quelques-uns des plus beaux titres du romantisme musical. Tandis que Le c?ur tzigane ??s?exalte appassionata??, affirme B?rard, Le c?ur de Ninon, si l?on en croit Adeline Lanthenay, ??? tout venant se pr?te, mais ne se donne pas??. Affaire de c?ur toujours, mais dans un registre bucolique?pour Melgati qui reprend un succ?s de 1882?: ??Quand le vent soufflera sur la verte bruy?re, nous irons ?couter…?? La chanson des bl?s d?or. ??Pour vous obliger de penser ? moi, d?y penser souvent, d?y penser encore??, chante de son c?t? Perval dans le magnifique Envoi de fleurs.

1909 voit aussi un d?butante graver deux titres chez Od?on?: C?est une gosse et Fenfant d?amour. Cette jeune Bretonne chante sous un bien joli pseudonyme, Pervenche, qui ne l?emp?che malheureusement pas de sombrer**. Revenue de l?enfer dans les ann?es 20, elle fera carri?re sous le nom de… Fr?hel.

Autre g?ant et pionnier de l?enregistrement, immortalis? par Toulouse-Lautrec?: Aristide Bruant. ??Tas d?cochons, t?chez de brailler en mesure?!?? lance-t-il aux spectateurs venus l?entendre. Un Bruant ? qui l?on doit de nombreuses histoires ? notamment de julots, de gagneuses et d?apaches??, toutes plac?es dans des quartiers diff?rents. ? la Bastille par exemple dans Nini peau d?chien (1890), une femme ??? l?odeur de rousse qui donne un frisson??. Ou ? Montmertre, fatal ? un p?re, emport? par le ??trois-six?? et ??la verte??***, et suivi par la m?re qui ??se laisse choir?? sur le boulevard Rochechouart. Un Bruant repris par d?autres artistes comme Yvette Guilbert qui nous conte en 1907 l?histoire et la triste fin d?un gars ? La Villette?: ??La derni?re fois que je l?ai vu, il avait le torse ? moiti? nu et le cou dans la lunette…??

1914. On fredonne encore Frou-frou, cr??e par Lucile Panis en 1908, Si tu veux… Marguerite, grav?e par Fragson en 1913, ou La valse brune enregistr?e en 1911 par Resca, et reprise ici, bien des ann?es plus tard, par Georgette Plana. Mais la tension monte de part et d?autre du Rhin. Soudain, l?orage est l??: Henries, sur un ton martial, chante ??le cri que l?on vient de lancer?: C?est la guerre?!?? Aussit?t, les prix flambent, ??chez l? charcutier, chez l?bougnat?? et m?me chez la grande cocotte qui, ??au lieu d?quinze sous, vous prend un franc??. On reste malgr? tout l?ger?: l?ennemi est encore loin, les champs de Verdun sont encore verts, et les talus du Chemin des Dames parsem?s de bien jolies fleurs…

*?Futur auteur de La Butte rouge (1919)

**?Cf. Splendeur et d?ch?ance?: Fr?hel, 60 ans d?j??!

***?Le ??trois-six?? ?tait un alcool de Normandie, et ??la verte?? le surnom de l?absinthe

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