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La 3D au cin?ma ou comment arnaquer le client

Producteurs et distributeurs ne trafiquent pas seulement les statistiques du box-office, ils trafiquent aussi nos cerveaux !

Lunettes 3D

 

Marc Joly-Corcoran ? Charg? de cours de cin?ma, r?alisateur et cor?dacteur en chef de kinephanos.

Le film Pacific Rim de Guillermo del Toro fait un usage surabondant d?images de synth?se, pour notre plus grand plaisir de geek d?ailleurs. Or le r?alisateur a longtemps refus? que son film soit projet? en 3D, expliquant que la perspective de l?image offerte par cette technologie de post-conversion num?rique ne convenait pas au film qu?il r?alisait. La 3D donnerait selon lui l?impression ? l??cran que les ?normes monstres sont petits, miniaturis?s en quelque sorte. Une impression allant ? l?encontre du principe du spectaculaire voulu par ce genre de film. Or il s?est ravis?, pr?sentant ainsi sa d?cision au site Shock Till You Drop : ? J?ai exig? du studio, d?abord, qu?il ne verse pas dans l?hyper-st?r?oscopisation du film. En d?autres termes, que nous ne forcions pas l?effet 3D sur les ? prises beaut? ? afin de conserver le gigantisme des dimensions. Ils ont accept?.?

Il y a une grande diff?rence entre un film originalement tourn? en 3D, pens? pour la 3D, et un autre film dont les producteurs d?cident de mani?re impromptue en cours de tournage qu?il sera post-converti ? la 3D. Christopher Nolan, un puriste de la pellicule et de la 2D, n?a pourtant pas eu besoin de la st?r?oscopie pour obtenir du succ?s avec The Dark Knight Trilogy (The Dark Knight Rises, projet? en 2D, r?colta plus de 1 milliard en recettes aux guichets. D?autres exemples ? Skyfall de Mendes). Le cas d?Avatar est diff?rent, car il fut tourn? en 3D et le th?me de l?immersion dans un corps ?tranger s?accordait bien avec l?immersion esth?tique et visuelle du spectateur. La 3D servait le propos du film.

 

Soyons pragmatiques. Comment le consommateur r?agit-il devant les nombreuses options de projection qui lui sont offertes ? Est-ce que les clients au cin?ma choisissent en premier la 3D par rapport ? la 2D ? Parce qu?avec les frais suppl?mentaires de 3 $ gentiment impos?s au client pour une repr?sentation en 3D, la sortie au cin?ma commence ? co?ter cher. Il y a ici un probl?me ?thique et commercial. Les exploitants de salles sont un peu comme des schizophr?nes lib?r?s de prison qui ne voulaient pas en sortir, pris entre l?arbre et l??corce. Ne voulant pas s?obstiner avec les g?ants distributeurs, les exploitants refilent le probl?me aux clients. [?]

 

Leonard Maltin r?v?le quelques chiffres int?ressants sur son blogue : Gatsby n?a r?colt? que 33 % des recettes sur la version 3D et Iron Man, 3,45. De plus, une derni?re donn?e rendue publique r?cemment sur le site Filmjunk ? propos des recettes de Despicable Me 2 indique une baisse record des ventes (depuis 2009) de billets pour les repr?sentations 3D (27 %). Sans compter qu?apr?s deux ou trois semaines de projection, le film projet? en 2D dans une salle ou deux est souvent retir? pour n?offrir que l?option 3D, maquillant ainsi avantageusement les statistiques de la 3D.

 

L?essentiel de mon propos est ici : les distributeurs jouent avec les statistiques pour justifier une demande inexistante chez le spectateur de films. Ils cr?ent ainsi une demande virtuelle pour la 3D en restreignant l?offre dans les salles de cin?ma, et cela, en diminuant l?offre 2D. Le client se fait litt?ralement rouler, il est le dindon de la farce. Il n?y a rien de scientifique ici, mais personne dans mon entourage n?aime regarder un film en 3D au cin?ma (cela d?pend ?videmment des intentions artistiques du film). Le port des lunettes peut d?ranger. Porter celles-ci nous rappelle constamment qu?on est en train de regarder un film, ce qui est compl?tement contraire ? la qualit? immersive propos?e par la 3D. Les lunettes diminuent ?galement la luminosit?, ce qui donne la d?sagr?able impression d?avoir un voile devant le visage. Les lampes des projecteurs ne compensent pas cette perte de luminosit? provoqu?e par les lunettes. Cons?quemment, l?image est plus sombre. Les distributeurs et les majors am?ricaines semblent ne pas avoir encore compris que l?immersion narrative de la 2D est beaucoup plus efficace et m?morable que la sensation pr?tendument immersive de la 3D.

 

Cerveaux tromp?s

 

Pourquoi ? Les producteurs et distributeurs ne trafiquent pas seulement les statistiques du box-office ? leur avantage, ils trafiquent ?galement le cerveau. Les deux yeux parcourent naturellement ce qui se pr?sente devant eux, de mani?re erratique et selon la curiosit? de la personne et l?impulsion du moment. Lors de l??coute d?un film, si la profondeur de champ d?un plan est faible et que le r?alisateur veut faire basculer l?attention du spectateur de l?avant-plan vers ce qu?il y a ? l?arri?re-plan, le cam?raman op?rera ce qu?on appelle dans le jargon un ? rackfoyer ?, qui prendra le temps voulu selon le rythme d?sir?. Si la profondeur de champ est bonne, par contre, l?oeil parcourra toute l?image ? sa guise selon la mise en sc?ne.

 

Qu?arrive-t-il pendant un film en 3D ? On trompe le cerveau en lui faisant croire que l?image planant devant lui poss?de une perspective. L?oeil et le cerveau r?agissent donc comme si le plan poss?dait les caract?ristiques d?une image r?elle et emprunte le comportement erratique d?crit ci-dessus. Le probl?me ? La 3D force la mise en sc?ne de l?attention du spectateur, mais cela cr?e un conflit avec le comportement naturel du cerveau qui veut explorer l?image. Le cerveau doit compenser et d?penser une certaine dose d??nergie pour garder le contr?le sur la perspective du film 3D. Ainsi, quand le cerveau veut naturellement ? scanner ? la surface de l??cran 3D, donc aller ? l?encontre des changements d?attention et de mise au point forc? par le film, il ne sait plus o? donner de la t?te (!).

 

Bref, en plus de reprocher ? un certain cin?ma de prendre son spectateur par la main en lui racontant des histoires simplettes [?] l?offre surabondante de la 3D nous permet de croire que l?on veut ?galement pirater notre cerveau. La solution ? Demander que l?offre des films 3D corresponde minimalement ? 50 % de l?offre 2D pour un m?me film, et qu?en plus les deux options restent dans un m?me cin?ma jusqu?? ce que le film sorte totalement du circuit. Jusqu?? nouvel ordre, je ne vais pas voir de films en 3D (je serais peut-?tre retourn? voir Man of Steel, mais il n??tait plus disponible en 2D). Et vous ?

Marc Joly-Corcoran ??Charg? de cours de cin?ma, r?alisateur et cor?dacteur en chef de kinephanos.c

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  1. avatar

    la technologie nous conduit irrémédiablement à la 3D.
    Si nous en sommes encore aux balbutiements, il y a une nette différence entre la 3D sur écran TV et sur écran cinématographique bien mieux abouti.
    Vous parlez des lunettes, je pense que le spectateur attend effectivement la 3D sans lunettes.
    http://asgsystm.fr/WebRueduGastyVox2/wordpress/?p=1208