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La ?paresse? n?est qu?une illusion

paresse

Je suis paresseux. Je compte m?me pers?v?rer dans la paresse. Tranquillement. Oh, je ne suis pas comme vous?! Jeune gar?on ? l??cole, j??tais d?j? paresseux. Pour moi, les p, les d, les b et les q n??taient en fait que le m?me signe qui se balan?ait tranquillement sur la longue branche d?une phrase. ? la surface du lac de mes?yeux, un gai miroitement transformait cette unique lettre en autant de nouveaux mots encore ?trangers aux dictionnaires. Douce m?moire?

Fran?ois Rivest – Conseiller p?dagogique ? la commission scolaire de la Pointe-de-l??le, p?re de trois enfants, dont un avec une dyslexie-dysorthographie

Ceux qui connaissent bien les oeuvres de Pagnol, de Daudet ou de Laferri?re le savent? elle n?est que la tranquille fa?ade qui cache le tragique et l?absurde de ce qu?on croit perdu d?avance

Quand on m?expliquait patiemment que le d a un derri?re et que le b a un bedon, je m?amusais ? les imaginer se retourner pour saluer un ami ou encore s?offrir un tchin tchin de bedons. ? l??poque, que ??papa fume la pipe?? et que ??Lola ait lu un livre??, je m?en moquais. On me?disait alors que j??tais simplement paresseux et qu?il suffisait de me?forcer un peu. Je raidissais les muscles de mon petit corps. En vain. Consigne plus pr?cise?: on me?disait de me?forcer dans ma t?te. Serrer les dents, froncer les sourcils, plisser le nez et faire des flexions d?oreille? rien ne fonctionnait. J??tais tout simplement paresseux. Honn?tement, tout me?semblait ? la fois difficile et inutile. J?avan?ais en ?ge et en notes comme on marche dans la sloche avec des plaques de glace jusqu?au jour o? j?ai rencontr? Madame-C?cile-Orthop?dagogue?: c??tait son vrai pr?nom, je vous le jure?!

Madame-C?cile-Orthop?dagogue semblait s?amuser que j?aime raconter des histoires. Elle me?demandait toujours de lui en ?crire. Elle m?invitait ? lui raconter les p?rip?ties du Peuple Papinachois, les dolmens dangereux, les braves bouviers bernois ainsi que d?autres qu?tes et quiproquos. ??Grouille pas, Madame-C?cile-Orthop?dagogue, je vais t??crire ?a?!??

Besoins particuliers

Et j??crivis. Longtemps. Souvent. Pendant plus qu?une grosse escousse. J?ai lu aussi. Relu. Me?suis relu. Peu ? peu, Herg?, Jules Verne, Philippe ?bly, Tolkien et le Capitaine Bonhomme sont devenus des inspirations, des copains d??vasion et m?me des concurrents. Je voulais devenir meilleur qu?eux. J??tais celui qui pouvait ?crire le chapitre manquant ? toutes leurs oeuvres. J??tais compl?tement engag? cognitivement et affectivement. Les lettres qui se balan?aient jusque-l? avec nonchalance devaient maintenant me?servir ? faire fl?che de tout bois en revenant chacune d??querre et d?aplomb. Je passais avec fougue de l?univers de l??crit vain ? celui d??crivain. Bon? rien pour ?mouvoir la critique litt?raire, mais assez pour me?rendre compte que je pouvais ?crire du beau, du complexe et du totalement cool. Il me?suffisait d?avoir une orthop?dagogue qui m?aide ? circumnaviguer les ?cueils de mes?difficult?s. Elle me?rendait litt?rairement invincible.

Le temps a pass?. Je suis devenu prof d?histoire au secondaire. J?ai exerc? ce m?tier pendant la moiti? de ma carri?re puis, depuis 10 ans, je suis conseiller p?dagogique en int?gration des technologies. Je consacre une part importante de mon temps ? soutenir des profs dans l?int?gration de technologies pour venir en aide ? des ?l?ves aux besoins particuliers en lecture et en ?criture. Aujourd?hui, les ?l?ves comme moi sont plus finement et plus rapidement diagnostiqu?s. On a parfois l?impression que c?est une ?pid?mie nouvelle. Pourtant non. L??cole, c?est comme l?espace?: plus on perfectionne nos t?lescopes, plus on d?couvre d?exoplan?tes. Elles ?taient d?j? l?. On ne le voyait tout simplement pas.

? force de me?promener d??cole en ?cole, de rencontrer prof apr?s prof, ?l?ve apr?s ?l?ve, j?en arrive ? une conclusion?: l??l?ve paresseux n?existe vraisemblablement pas. La paresse, ce n?est qu?une illusion. Ceux qui connaissent bien les oeuvres de Marcel Pagnol, d?Alphonse Daudet, d?Albert Cohen et de Dany Laferri?re le savent? la paresse n?est que la tranquille fa?ade qui cache le tragique et l?absurde de ce qu?on croit perdu d?avance. Pourquoi se forcer quand on se doute bien qu?on va s?y casser la figure?? Un humain qui a pour trois sous d??quilibre et d?amour propre ne s?engagera pas longtemps dans une t?che qu?il juge hors d?atteinte. Adulte, on peut trouver mille d?viations pour ?viter une telle entreprise?: changer d?emploi, ne pas lire, cesser de fr?quenter le gym, abandonner les r?novations,?etc. Enfant, contraint d?aller ? l??cole, il ne reste que la paresse, ?tre tannant ou faire de la Lune une terre d?accueil.

Acc?s ? la normalit?

Aujourd?hui, plus de 30 ans apr?s mon passage dans le bureau de Madame-C?cile-Orthop?dagogue, il y a des logiciels sp?cialis?s qui offrent simplement de lire ? voix haute ce qu?un enfant vient d??crire. Ce que ses yeux n?entendent pas, ses oreilles peuvent le voir et il peut mieux d?coder ce qu?il ?crit au lieu de b?coter ce qu?il r?cit. Un ado peut se servir des ressources orthographiques et grammaticales du traitement de texte, non pas pour avoir tout bon tout cuit dans le bec, mais bien pour douter et corriger. Ses profs le lui disent d?ailleurs?: ??Lis tes ratures?!??

J?en viens ? la conclusion que le paysage s?est am?lior?. Les ?l?ves comme j??tais ne vont plus n?cessairement dans des classes sp?cialis?es. Ils ont pleinement acc?s ? la normalit? et peuvent se servir de la technologie comme mon grand-p?re se servait de bretelles. ?a ne le rendait pas plus beau, plus fort ou plus fringant qu?un autre?: ?a ne faisait que lui lib?rer les mains pour qu?il puisse b?tir sa vie.

Fran?ois Rivest -?Conseiller p?dagogique ? la commission scolaire?de la Pointe-de-l??le, p?re de trois enfants,?dont un avec une dyslexie-dysorthographie

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    Bonjour François Rivest,

    Et moi qui lis votre texte et ressens votre désespoir d’enfant culpabilisé, votre humiliation d’enfant avant la rencontre du témoin secourable, Cécile, instrument de et pour la société.

    Et moi qui ressent votre peine de père devant le chemin de croix de son enfant, de l’enfant que vous étiez.On vous fera croire que c’est génétique, encore une culpabilisation.

    Et moi,qui ai toujours vu à travers l’illusion et que ce système a tenté par tous les moyens de me rendre aveugle comme des millions d’enfants,où est cette « Cécile » pour nous personnellement?

    Pas dans l’école.

    Cordialement.