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L?obscur dans la clart? de l?empire

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Entre 1875 et 1914, l?empire britannique a v?cu ses temps les plus belliqueux et triomphaux. C?est ce qu?Eric Hobsbawm nomme L??re de l?Empire. C?est le temps des lumi?res. L?Angleterre a la certitude d?amener aux territoires qu?elle conquiert, qu?elle soumet, les valeurs de la civilisation bourgeoise, la plus haute marche de l?histoire qu?elle, pr?cis?ment, incarne. Rarement, depuis les territoires de la subalternit?, on fait l?exercice d?adopter le point de vue du Ma?tre. Ni Disraeli, ni Gladstone, ni la reine Victoria, ni Kipling ne regrettaient d?asservir des pays, en leur enlevant leur souverainet? ou leur sens de l?honneur. Au contraire, ils leur apportaient un sens digne de la vie. Ils les int?graient au sens de l?honneur de l?empire. Ils leur offraient ? avec une g?n?rosit? dont les autres doutaient qu?ils la m?ritaient? la culture, le progr?s, la civilisation. Les Anglais, fid?les ? leur pragmatisme, n?utilisaient pas de termes galvaud?s comme ??les lumi?res de la raison??, surgis de la R?volution Fran?aise qu?ils d?testaient. Mais le concept d?imp?rialisme – lumi?re d?une civilisation qui illuminait des territoires obscurs, laiss?s de c?t? par la main de l?histoire, est indissociable de l?id?e que l?imp?rialisme a de lui m?me

Nous disons cela parce qu?il y a un c?t? obscur dans le vaste et emprisonnant d?veloppement de l?histoire de la fin du XIXe si?cle qui nous serait impossible de comprendre sans le faire. Cependant l?empire portait la lumi?re de la civilisation vers les territoires obscurs, dans son propre c?ur, dans sa centralit?, battait l?obscur, une culture de la mort, du p?ch? et du sang. Tous ont entendu parler de Jack the Ripper (Jack l??ventreur), mais ils ont omis de le situer dans ce contexte (celui de l??re de l?imp?rialisme). Les crimes (c?l?bres) de Jack ont ?t? commis dans le district de Whitechapel. Voil? qui ?tait d?j? un probl?me pour la couronne, qui d?sirait maintenir Whitechapel dans l?obscurit?, le cacher. Les valeurs de l?empire n??taient pas parvenues jusque l?. C??tait une zone encore plus redoutable que les endroits les plus dangereux des territoires coloniaux. C??tait, aussi, un d?shonneur pour l?empire. Une zone de tavernes de mauvaise vie, d?ivrognes, d?arnaqueurs tricheurs et de prostitu?es. Il eut ?t? possible (et cela le fut) que la reine et ses ministres d?cident que ? au sein du territoire rationnel de l?empire ? doive exister une zone pour que les hommes rel?chent leurs passions les plus primitives. Il y aura toujours des ivrognes, il y aura toujours des tricheurs, il y aura toujours des solitaires qui cherchent un refuge dans le triste giron d?une femme licencieuse. D?s lors Whitechapel ?tait, l?.

Jack commet ses forfaits macabres entre ao?t et novembre 1888, pleine ?poque de gloire de l?imp?rialisme. Il tue, au moins, cinq femmes. Mais ce qu?il fait que ses crimes sont inoubliables c?est est sa m?thode, la fa?on avec laquelle il les m?ne ? ses fins. Jack est appel? the ripper (ou le d?constructeur, pourrait-on aussi dire) parce que taillant avec pr?cision ses victimes. Le d?constructeur d?construit un texte ? la recherche de sa connaissance. Jack connaissait les corps humains. Il ?tait m?decin. C??tait la principale certitude ? laquelle est arriv?e la police en se basant sur la pr?cision des incisions.

A peine deux ans avant le d?but des crimes de Jack the Ripper, Robert Louis Stevenson, un distingu? ?crivain de l?empire, publie ce qui sera (avec L??le au tr?sor) son roman le plus c?l?bre?: L??trange cas du docteur Jekyll et M.?Hyde. Jekyll et M.?Hyde. Le cadrage de Stevenson semblait sch?matique. Jekyll est la science, c?est le Bien. Il l?est ? tel point que l?existence du Mal le tourmente. Il cherche une formule pour l?extirper de l??me humaine. Il parvient seulement ? donner corps ? son ennemi dans sa forme la plus pure?: M.?Hyde. Si le roman se bornait ? poser une situation morale binaire il ne serait pas ce qu?il est. Mais si nous nous arr?tons sur le nom qu? a choisi Stevenson pour l?inverse de Jekyll nous verrons qu?il se rapporte au mot anglais hidden. Qui signifie, avec une pr?cision exceptionnelle, cach?. En somme?: le Malheur est cach? dans la conscience de l?homme. Le Mal est cach? dans la conscience de l?empire. Jekyll et Hyde sont les deux visages de la m?me personne?: Jekyll. M?me si Jekyll est Jekyll, il est Hyde .

Jack the Ripper (ceci la meilleure et la plus coh?rente th?orie connue, puisqu?elles sont devenues trop nombreuses) ?tait le m?decin de la reine Victoria, dont le petit-fils avait contract? la syphilis dans les territoires subalternes de Whitechapel. Il meurt sans que le m?decin de la Cour puisse le sauver, par cons?quent, celui-ci d?cide d?entreprendre sa vengeance. Il se transforme en Jack the Ripper. Un homme de lumi?res, un homme de science, un homme qui a ?tudi? pour sauver des vies, se fond dans les territoires du p?ch? ? la recherche du ch?timent. S?ils ne l?attrapent jamais, ce sera parce que c?est un homme ?minent de la monarchie de l?empire. La police finira par d?clarer qu?elle a toujours su qui ?tait Jack, mais elle ne pouvait pas l?arr?ter. Ce qui r?v?le sa soumission ? la couronne.

En 1887, Arthur Conan Doyle publie le premier roman de Sherlock Holmes?: A Study in Scarlet (Une ?tude en rouge). La proximit? des dates est remarquable. Holmes est l?empire. Holmes est la rationalit? occidentale dans sa formulation positiviste. C?est l?antith?se du c?t? obscur de l??re victorienne, Whitechapel. Il est l?Autre de Jack the Ripper et M.?Hyde. Cependant, Conan Doyle a eu la sagacit? d?insinuer que dans Holmes battait un monstre. Pourquoi ne s?est il pas inject? de la morphine?? Qu?est-ce que la morphine ?touffait dans Holmes?? Son ennui durant les p?riodes sans travail?? Ou des choses pires que l?ennui a l?habitude de r?veiller?? Le professeur Moriarty est-il son antith?se?? Non. Mais c?est trop ?vident dans les romans et les contes de Holmes. Conan Doyle savait que son g?nial d?tective avait besoin d?un rival ? sa hauteur. Ainsi, il cr?e Moriarty?: un Holmes du Mal. Pas en vain, ils meurent ensembles, dans les bras de l?autre, tombant dans l?ab?me. La m?me chose aurait pu arriver avec Jekyll et Hyde.

En 1897, l?irlandais Bram Stoker envoie ? l?impression un roman sur un comte vampire. C?est Dr?cula. Nous l? int?grerons n?cessairement ? cette analyse du monde obscur. Le vampire ? comme l?Oiseau de Minerve de Hegel, qui est la philosophie ? prend son vol au cr?puscule. Nous laisserons cette relation entre vampirisme et philosophie ? d?autres. Je ne peux pas la traiter ici. Mais Stoker, avec elle, introduit un point de vue fascinant?: la philosophie partage l??l?ment (mot aim? par Hegel) dans lequel il vit (la nuit) avec le vampirisme. La lumi?re de la raison peut seulement vivre sous les ombres. Hegel voulait dire autre chose?: la philosophie peut seulement penser apr?s les faits. Mais?: a-t-il pens? que, apr?s avoir mentionn? les mots oiseau et cr?puscule, il s?approchait dangereusement du monde du vampirisme, qui est celui du Mal??

Pourquoi Dracula appara?t-il dans le monde victorien, en pleine ?poque de l?empire?? Parce que l?empire est vampirique. Il vit du sang des autres. Nous arrivons ainsi au centre incandescent de la question. Jack the Ripper, M.?Hyde, Moriarty (malgr? son intelligence), Dracula, appartiennent au monde du centre, donnent un t?moignage de l?obscur au c?ur des lumi?res. Mais les soldats de la colonisation ont d?pass? de fa?on incalculable les crimes de tous. Ils ont tu? des milliers, des dizaines de milliers, des centaines de milliers d??tres humains. Et voil? qu?ils ont cr?? une civilisation qui ? loin d??tre celle des lumi?res ? est celle de l?Apocalypse. Hobsbawm ?crit?: ??Bien que le progr?s du XXe si?cle soit ind?niable (il ne l?est pas, la question est compl?tement discutable, JPF), les pr?dictions ne vont pas vers une ?volution positive continuelle, mais la possibilit?, et m?me l?imminence, d?une catastrophe (…) L?exp?rience de notre si?cle nous a appris ? vivre dans l?exp?rience de l?Apocalypse?? (Hobsbawm, ??L??re de l?Empire, 1874-1914??, Critique, Barcelone, 1001, 2012). Nous sommes, nous tous , des prostitu?es de Whitechapel. Et le capitalisme est un bordel tragique dans lequel les g?rants et les propri?taires rampent sur le sol en grattant jusqu?au dernier dollar afin d?affronter l?Apocalypse tels qu?ils sont?: millionnaires, hommes du progr?s, des lumi?res, de la civilisation.

Note ?: Ce texte est d?di? ? Eduardo Gr?ner que je n?ai vu depuis longtemps mais dont le livre ??La oscuridad y las luces???[1] sera toujours essentiel sur ces questions, qui sont les n?tres, sudam?ricains. [Livre non traduit, avis au professionnels ??Le salon du livre?? approche et l? Argentine est l?honneur].

Jos? Pablo Feinmann pour P?gina 12.

* Jos? Pablo Feinmann philosophe argentin, professeur, ?crivain, essayiste, sc?nariste et auteur-animateur d??missions culturelles sur la philosophie.

Traduit de l?espagnol pour El Correo par?: Estelle et Carlos Debiasi.

El Correo. Paris, le 2 f?vrier 2014.

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