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L?incroyable talent des demoiselles de La Piet

Elles ?taient jeunes et prodigieusement dou?es, les demoiselles de l?Ospedale della Piet?. Quatre si?cles plus tard, on est stup?fait de d?couvrir l??tendue de leurs m?rites ? l??coute de la discographie du ??Pr?tre roux???: Antonio Vivaldi. Et l?on se prend ? r?ver d?une escapade dans la Venise du 18e si?cle, le temps d?un concert dans la nef de Santa Maria…

La R?publique de Venise comptait, au temps de Vivaldi, quatre Pio Ospedali (Pieux hospices) charg?s d?accueillir les enfants abandonn?s, les orphelins, les victimes de guerre, les sans-logis, les malades incurables, et m?me les nobles d?sargent?s?: l?Ospedale dei Mendicanti, l?Ospedaletto (ou Ospedale degli Deleretti), l?Ospedale degli Incurabili et l?Ospedale della Piet? dont la fondation remontait ? 1346.

Compar? au sort qui leur ?tait r?serv? dans de nombreux autres territoires transalpins, les orphelins et les enfants abandonn?s de Venise ?taient relativement chanceux. Il suffisait, pour ces derniers, que leurs m?res, ou les pr?tres qui les avaient trouv?s sur les marches de leur ?glise, viennent les d?poser dans la Scaffeta, une niche creus?e dans le mur de La Piet?, pour que ces enfants ? le plus souvent des nouveau-n?s?? soient aussit?t pris en charge. Apr?s avoir ?t? confi?s ? une nourrice campagnarde durant leur prime enfance, ils revenaient au sein de l?un des Ospedali recevoir une ?ducation ou suivre un apprentissage.

Sur les milliers d?enfants abandonn?s ou orphelins que la R?publique de Venise prenait en charge dans ses Ospedali, une partie ?tait compos?e d?enfants naturels de la bourgeoisie et de la noblesse v?nitienne, n?s de liaisons ill?gitimes ou d?amours ancillaires. L?enseignement donn? ? tous ces infortun?s enfants n??tait pas le m?me pour tous?: tr?s t?t les gar?ons ?taient dirig?s vers un apprentissage destin? ? leur offrir un m?tier?dans la ma?onnerie, la charpente ou le tissage?; ? 16 ans, cet apprentissage termin?, ils quittaient d?finitivement l?Ospedale qui les avait pris en charge. Quant aux filles, tout d?pendait…

Tout d?pendait des motivations de ces demoiselles ? devenir nonnes ? un choix minoritaire?? ou ? se faire ?pouser. Encore fallait-il, pour pr?tendre au mariage, ?tre capable de s?duire, non par son physique et ses atours, mais avant tout par ses capacit?s… musicales. Sur le millier de demoiselles ?duqu?es simultan?ment ? La Piet? dans la Venise du Settecento, l??lite ?tait en effet constitu?e de jeunes filles cultiv?es, s?lectionn?es pour leurs capacit?s ? jouer avec talent d?un instrument de musique ou ? chanter d?une voix sans d?faut messes et oratorios lors des nombreux offices et des f?tes religieuses.

Des demoiselles sans nom

D?nomm?es Figlie di Coro, ces jeunes musiciennes accomplies pouvaient nourrir de r?els espoirs de trouver leur place dans la haute bourgeoisie v?nitienne. Un espoir dont ?taient priv?es la plupart des Figlie di Comun. Non-musiciennes, celles-ci ?taient affect?es aux t?ches domestiques du couvent, les plus chanceuses ?tant brodeuses. Toutes les Figlie ?taient vierges, condition sine qua non pour demeurer ? La Piet?. Et certaines y restaient leur vie durant, sans ?tre oblig?es de prononcer les v?ux.

Lorsqu?il prit, en 1714, ses fonctions de Maestro dei Concerti en remplacement du Maestro di Coro Francesco Gasparini, Antonio Vivaldi ? auparavant Maestro di Violino depuis 1703?? disposait de plusieurs dizaines de musiciennes et de choristes dont il contribua ? faire des interpr?tes exceptionnelles. Meurtries dans leur existence par une histoire personnelle douloureuse, ces jeunes filles ?taient, mieux que quiconque, ? m?me d?exprimer leur sensibilit?. Ayant compris cela, le ??Pr?tre roux??, lui-m?me hypersensible, leur demanda l?impossible et l?obtint de ces orphelines sans nom, tout habill?es de blanc, qui surent porter ? un tr?s haut niveau d?ex?cution la musique du g?nial V?nitien.

De nom, elles ?taient en effet d?pourvues, chacune ?tant d?sign?e par sa sp?cialit??: Maria dalla Viola, Prudenza dal Contralto, Angelica dal Violin, Anastasia dal Sopran, Stella dalla Tiorba, Giulia Organista… Mais comment, dans cet univers f?minin, tenir chez les choristes les parties vocales destin?es aux hommes?? Aucune certitude ? cet ?gard. Cependant, l?hypoth?se selon laquelle des hommes d??glise auraient pu s?int?grer aux ch?urs semble ?tre mise ? mal par la pr?sence de demoiselles aux noms sans ambigu?t? comme Anneta del Basso ou Paulina dal Tenor. Peut-?tre les ?uvres comportaient-elles pour ces derni?res une transcription plus accessible. Chi lo sa??

Quelques-unes des demoiselles de La Piet? ?taient ? la fois choristes et instrumentistes, et beaucoup, outre les cordes, ma?trisaient d?autres instruments comme le hautbois, le basson, le salmo? ? l?anc?tre de la clarinette??, la trompette, le cor ou l?orgue. Tant de talent chez de si jeunes filles ?merveilla Vivaldi et le conduisit ? les mettre en valeur. Il le fit en composant, outre les pi?ces d??glise que son contrat l?obligeait ? fournir (principalement des messes, motets et oratorios), de tr?s nombreux concertos ??con molti strumenti?? o? la primeur n??tait pas donn? ? une, mais ? plusieurs solistes afin que ne s?institu?t pas de hi?rarchie entre les musiciennes.

Le plus c?l?bre exemple en est donn? par le concerto en ut majeur RV558, l???une des ??pierres angulaires de l?histoire de la musique?? selon Claudio Scimone, le fondateur et chef de la tr?s r?put?e formation I Solisti Veneti. Cr?? en 1740 par les demoiselles de La Piet? ? l?occasion de la visite ? Venise de l??lecteur de Saxe, cet ?tonnant concerto donne la parole, sur fond de cordes et de basse continue, ? 2 violons ??en trompette marine*??, 2 fl?tes, 2 mandolines, 2 salmo?, 2 th?orbes et 1 violoncelle. Superbe?!

Tout de blanc v?tues, une fleur dans les cheveux

Au temps de Vivaldi, la r?putation des demoiselles de La Piet? s??tendait ? toute l?Europe musicale, au point de susciter chez nombre d?amateurs le d?sir de les entendre en concert. Encore fallait-il pour cela se rendre dans la lointaine Venise et courir le risque d??tre… frustr?. Non par la qualit? de ces prodigieuses musiciennes, mais par le voile de gaze tendu dans la nef de Santa-Maria** pour s?parer le public des demoiselles. Tout de blanc v?tues, ? l?exception parfois d?une simple fleur dans la chevelure, elles donnaient en ces occasions le meilleur d?elles-m?mes, pour le plus grand plaisir des admirateurs, serr?s comme harengs en caque dans une ?glise comble, qui ne voyaient pourtant d?elles que de vagues formes derri?re le pudique voile plac? l? par les religieuses.

En r?alit?, la pudeur des nonnes n??tait pas d?une extr?me rigueur, et il n??tait pas rare que les portes des Ospedali soient ouvertes lors des f?tes?; l?on pouvait alors voir certaines des pensionnaires, parlant et riant avec les religieuses ou avec des visiteurs autoris?s, venus souvent chercher l? une ?me s?ur r?put?e intacte de corps et d?esprit. Quelques-unes de ces jeunes filles, ayant atteint un niveau sup?rieur de ma?trise musicale, ?taient m?me autoris?es ? se produire en ville. D?nomm?es les Privileggiate del Coro, elles ?taient parmi les plus recherch?es des possibles ?pouses. Il arrivait m?me que l?une d?elle succomb?t ? la tentation des sens. D?s lors, ayant perdu sa virginit?, elle ?tait mari?e dans les plus brefs d?lais ? son amant et quittait d?finitivement La Piet?. Les plus dou?es des Privileggiate rest?es ? l?Ospedale pouvaient obtenir le titre de Maestra et enseigner l?art de leur instrument aux plus jeunes.

Mais laissons la parole ? Charles de Brosses, pr?sident du Parlement de Bourgogne. De tous les voyageurs qui ont d?crit ces demoiselles, c?est probablement lui qui en parle le mieux?:???On les exerce uniquement ? exceller dans la musique. Aussi chantent-elles comme des anges, et jouent du violon, de la fl?te, de l?orgue, du hautbois, du violoncelle, du basson?; bref, il n?y a si gros instrument qui puisse leur faire peur. Elles sont clo?tr?es en fa?on de religieuses. Ce sont elles seules qui ex?cutent, et chaque concert est compos? d?une quarantaine de filles. Je vous jure qu?il n?y a rien de si plaisant que de voir une jeune et jolie religieuse, en habit blanc avec un bouquet de grenades sur l?oreille, conduire l?orchestre et battre la mesure avec toute la gr?ce et la pr?cision imaginables.?????????????

Pour s?en convaincre, ?coutons encore l??clatant concerto pour deux trompettes en ut majeur ou le magnifique concerto con molti stromenti en ut majeur ??per la Solennit? di San Lorenzo. ?coutons la musique, et laissons notre imagination partir ? la rencontre de ces talentueuses jeunes filles… Au risque, comme l?avait confess? nagu?re Maxime Le Forestier dans sa superbe chanson ??Fontenay-aux-roses??, de tomber ??amoureux de tout un pensionnat??.

*?N?e au Moyen ?ge, la Tromba marina (trompette marine) ?tait un instrument ? corde unique frott?e dont le son fondamental et les harmoniques imitaient ceux de la trompette archa?que d?pourvue de pistons. L?une des formes de cet instrument, le Nonnengeige (violon des nonnes), fut longtemps utilis?e par les religieuses germaniques pour les appels ? la pri?re. Pour reproduire ces sons sur un violon, Vivaldi utilisait une sourdine particuli?re g?n?rant un effet de bourdonnement caract?ristique tr?s perceptible dans le concerto en ut majeur.

**?Santa Maria ?tait sp?cialis?e dans les concerts instrumentaux, les concerts de musique vocale ?tant donn?s ? San Lorenzo, l??glise du Pio Ospedale dei Mendicanti. Mais comme ? Santa Maria, musiciennes et choristes ?taient s?par?es du public, non par un voile, mais par une grille.

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