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L??conomie : science ou pseudo science ?

GILLES BONAFI

Voici une excellente publication de Bernard Guerrien, intitul?e : L??conomie : science ou pseudo science ??parue dans le N?269 de Science ? et pseudo-sciences, revue de l?AFIS (Association fran?aise pour l?information scientifique).

La grande loi de la concurrence pure et parfaite est ainsi pulv?ris?e avec de plus, cerise sur le g?teau, la r?v?lation du fonctionnement du m?canisme centralis? de fixation des prix, un pur bonheur !??(j?y reviendrai bient?t avec des explications?explosives).

Bernard Guerrien est docteur en math?matique-statistique et docteur en Sciences Economiques.?Il est chercheur associ? au SAMM (Centre d??conomie de la Sorbonne ? Universit? Paris 1).?Son site?Economie Critique est une halte n?cessaire pour ceux qui veulent penser l??conomie.
L??conomie, en tant que discipline, a de quoi laisser perplexe un observateur ext?rieur. D?une part, les ?conomistes sont souvent consid?r?s comme des charlatans, qui se servent d?un langage obscur et font des pr?dictions douteuses, si ce n?est contradictoires ; d?autre part, ils utilisent abondamment les math?matiques ? au niveau des publications acad?miques, seule la physique th?orique fait mieux qu?eux, si on peut dire ?, ce qui est g?n?ralement consid?r? comme typique d?une d?marche rigoureuse et scientifique.
Comment expliquer cette situation ?trange ? D?abord, par la complexit? de l?objet de leurs r?flexions qui fait qu?on ne peut trancher par l?exp?rimentation entre diverses th?ories. Comme l?a dit John Stuart Mill, il y a bien longtemps :
? Le premier obstacle que l?on rencontre quand on essaye d?appliquer les m?thodes exp?rimentales ? la d?couverte des lois des ph?nom?ne sociaux est la difficult? de faire des exp?riences artificielles. M?me s?il ?tait possible d?executer des exp?riences et de les r?p?ter ind?finiment, on ne le pourrait que dans des conditions extr?mement d?savantageuses ; d?abord parce qu?il serait impossible de reconna?tre et d?enregistrer tous les faits de chaque cas, et ensuite parce que, ces faits ?tant dans un ?tat de changement perp?tuel, il arriverait avant que l??coulement d?une temps suffisant pour constater le r?sultat de l?exp?rience, certaines circonstances importantes auraient cess? d??tre les m?mes ?( Syst?me de Logique, 1843, p 459).
Il est vrai qu?en astronomie, par exemple, on ne peut pas faire d?exp?riences mais ? les causes qui influent sur le r?sultat [y] sont peu nombreuses ; elles changent peu et toujours d?apr?s des lois connues ?, ce qui permet notamment de faire des pr?dictions.
Les choses sont toutefois diff?rentes dans le cas des soci?t?s :?? Au contraire, les circonstances qui agissent sur la condition et la marche de la soci?t? sont innombrables et changent perp?tuellement ; et quoique ces changements aient des causes et, par cons?quent, des lois, la multitude des causes est telle qu?elle d?fie tous nos efforts de calcul. Ajoutez que l?impossibilit? d?appliquer des nombres pr?cis ? des faits de cette nature met une limite infranchissable ? la possibilit? de les calculer ??l?avance, lors m?me que l?intelligence humaine serait ? la hauteur de la t?che ? (p467).
Une d?marche hypoth?tico-d?ductive?
Mill n?en d?duit pas pour autant qu?il ne faut rien faire. Bien au contraire, il pense qu?il faut adopter ce qu?il appelle la ? d?marche de la physique ?, consistant ? d?duire ? partir d?un petit nombre d?hypoth?ses simples, des propri?t?s qui joueraient le r?le de tendances : sans faire des pr?dictions exactes, essayer de voir la direction du mouvement.
C?est ainsi qu?il explique que :?? M?me si nous ?tions en mesure, comme il le faudrait, de distinguer nettement, d?apr?s les lois de la nature humaine, les tendances elles-m?mes, en tant qu?elles d?pendent des causes accessibles ? l?observation et de d?terminer la direction que chacune d?elles, si elle agissait seule, imprimerait ? la soci?t?, et de pouvoir s?assurer, d?une mani?re g?n?rale au moins, que quelques-unes de ces tendances sont plus puissantes que d?autres ? (p. 490).
Parmi les ? lois de la nature humaine ?, il y a le penchant ? assouvir ses besoins, l?int?r?t personnel, qualifi? d? ? ?go?sme ? ou d? ? amour de soi ?, dont personne ne peut nier l?existence, ni l?importance. Il suffit toutefois d?observer un peu autour de soi ou de s?observer soi-m?me, pour constater que ce penchant en est un parmi d?autres ? bienveillance envers ses cong?n?res, importance donn?e ? la famille ou au clan, sens de l?honneur, de la justice, etc. ? qui agissent souvent comme des ? contre tendances ? ? l??go?sme.
De la m?me?fa?on, ? un niveau plus global, on peut d?duire, ? partir d?un certain nombre de pr?misses concernant le travail comme seule origine de la valeur, que le taux de profit baisse au fur et ? mesure que le capital (machines et ?quipements de tout ordre) s?accumule. Mais cette tendance ? la baisse du taux de profit peut ?tre att?nu?e ou m?me annul?e par des ? contre tendances ?, comme l?obsolescence (techniques d?pass?es) ou m?me la mise au rancart, suite ? des crises, des biens capitaux.
Les th?ories ?conomiques partent donc pratiquement toutes d?un petit nombre de postulats simples ? qui rel?vent de l?observation, sur les comportements humains ou de certaines r?gularit?s ? un niveau plus global ? dont elles cherchent ? d?duire des cons?quences, susceptibles d??tre d?cel?es, du moins en tant que tendances, dans les statistiques ou dans les exp?riences v?cues par nos soci?t?s, pr?sentes ou pass?es. Le probl?me, et les divergences entre ?conomistes, tient au grand nombre de relations causales envisageables, et donc ? leur importance relative.
D?o? l?existence de mod?les tr?s diff?rents, qui peuvent apporter des?lumi?res sur ce qui a pu se passer dans tel ou tel endroit, ? telle ou telle ?poque, mais pas du tout dans d?autres endroits ou ?poques. Il y a ?videmment toujours l?espoir d? ? expliquer ? pourquoi il en est ainsi, en invoquant des facteurs dont on n?a pas tenu compte ? parce que, par exemple, ils ne sont pas quantifiables. Les ?conomistes sont connus par le peu de fiabilit? de leurs pr?visions, mais aussi par leur capacit? ? expliquer a posteriori, par des ? chocs ? ou par toutes sortes d??v?nements impr?vus (et impr?visibles), pourquoi ils ont pu fournir de mauvaises indications.
Une profession tr?s sollicit?e
Jusque l?, on peut toutefois consid?rer que la d?marche des ?conomistes est scientifique, puisqu?ils cherchent ? expliquer certains aspects de la r?alit?, ? ?tablir des relations causales ? ou du moins ? d?gager des tendances ? qu?ils essaient de quantifier en utilisant les statistiques disponibles ou qu?ils collectent. Il leur est cependant difficile d?adopter un profil bas, en reconnaissant que la th?orie est sommaire, que la port?e de ses mod?les est vraiment tr?s limit?e et, qu?en fait, on ne sait pas grand chose. Cela d?autant plus que leur profession tr?s sollicit?e par les pouvoirs publics, et par la soci?t? en g?n?ral, qui aimeraient savoir o? on en
est et, surtout, ce qu?il faut faire pour r?soudre tel ou tel probl?me (ch?mage, inflation, d?ficit ext?rieur, etc?).
La tentation est alors grande de ? faire tourner ? des mod?les form?s de bric et de broc, pour fournir pr?visions et conseils. Pour cela, la puissance des ordinateurs aidant, des ?quations cens?es d?crire des comportements de plus en plus raffin?s ou tenant compte de caract?ristiques sectorielles, r?gionales, ou autres, vont ?tre empil?es. Ce qui n?est pas sans poser des probl?mes au niveau du traitement statistique (donn?es insuffisantes au vu du nombre de variables prises en compte) et m?me de coh?rence th?orique ? incompatibilit? des comportements d?crits par certaines ?quations. Le partage des variables entre ? explicatives ? et ? expliqu?es ? est aussi source d??pres d?bats.
A c?t? de ceux qui font tourner ces mod?les dans les minist?res, les banques, les grandes institutions internationales, il y a les th?oriciens qui les inspirent ? qu?on trouve surtout ? l?universit?. Contrairement aux sciences de la nature, le th?oricien est, dans le cas pr?sent, partie prenante de la r?alit? qu?il veut d?crire ou comprendre. Sa vision de la soci?t? est largement influenc?e par la place qu?il y occupe, son v?cu, ses exp?riences, ses relations. Il a forc?ment une opinion sur ? ce qui va ? et sur ? ce qui ne va pas ?, et donc sur ce qu?il faut faire pour que ?a aille mieux.
Son opinion va donc conditionner, si ce n?est d?terminer, sa r?flexion et ses recherches sur ce qui est. Devant la complexit? de la r?alit? sociale, il va choisir les points de d?part ? les axiomes ? de sa th?orie, pour en d?duire des ? r?sultats ? et conclusions. En fait, tr?s souvent, il va ?laborer une th?orie dans la perspective de prouver ? si possible, en faisant usage des math?matiques ? que ses croyances, ses opinions a priori sur ce que doit ?tre une bonne soci?t?, sont justifi?es. Et c?est ?videmment ? ce moment l? que l?on tombe dans la pseudo science, m?me si elle prend l?apparence honorable d??quations et de d?ductions impeccables. Prenons deux exemples significatifs.
Des croyances qui rendent autiste
Une des croyances les plus ancr?es chez la plupart des ?conomistes est que le march? est efficace, au sens o? il ?puise toutes les occasions d??changes mutuellement avantageux ? du moins s?il n?est pas entrav? par des r?glementations ou par des ? imperfections ? comme les monopoles, ou par d?autres ph?nom?nes du genre. Si on veut donner forme ? cette croyance, on voit imm?diatement qu?elle est loin d?aller de soi : chacun doit chercher des partenaires pour faire des ?changes, qui ne peuvent ?tre que partiels, puis n?gocier les prix auxquels ils peuvent se faire, ce qui prend du temps et des ressources sans qu?on puisse dire o? cela va s?arr?ter ? si ?a s?arr?te.
En fait, il existe un moyen d??viter ce processus complexe, au r?sultat incertain : on suppose qu?il existe une entit? centrale qui propose des prix (on ?vite le probl?me des marchandages bilat?raux), que les m?nages et les entreprises font des offres et des demandes ? ces prix, que l?entit? centrale confronte globalement ces offres et ces demandes (afin de d?celer toutes les possibilit?s d??changes mutuellement avantageux), en augmentant le prix des biens dont la demande globale est sup?rieure ? l?offre globale et en diminuant ceux des autres. Quand l?entit? centrale a trouv? les prix qui ?galisent les offres et?les demandes globales ? les ? prix d??quilibre ? ? alors elle organise les ?changes, chacun lui apportant ce qu?il offre, et emportant ce qu?il demande, ? ces prix. Il est alors clair que toutes les possibilit?s d??changes mutuellement avantageux seront ?puis?es et ce, sans co?t (l?entit? centrale s?occupant de tout).
Le comble, les pr?jug?s l?emportant alors sur la raison, c?est que ce mod?le est pr?sent? comme celui de la ? concurrence parfaite ?, du march? id?al. Seuls les initi?s qui peuvent d?crypter ses ?quations savent qu?il d?crit, en fait, un syst?me ultra centralis? ? qui n?a rien ? voir avec l?id?e qu?on se fait habituellement du march?. Pour les autres, les manuels et les ouvrages de large diffusion, ce mod?le est pr?sent? de fa?on?suffisamment floue comme pour laisser croire qu?on a d?montr? math?matiquement que la concurrence est parfaite, car elle permet une affectation optimale des ressources.
On est pr?s de l?escroquerie intellectuelle, m?me si elle est plus ou moins inconsciente ? telle est la force des croyances, des pr?jug?s. Une bonne partie de la th?orie ?conomique formalis?e est pourtant construite autour de ce mod?le, pr?sent? comme d?crivant le march? par excellence.
Un autre exemple d?aberration est celui, tr?s ? la mode, des mod?les dits ? ? agent repr?sentatif ?, o? la production, la consommation, l?investissement, l?emploi et d?autres caract?ristiques de l??conomie d?un pays sont pr?sent?es comme r?sultant des choix d?un individu, du genre Robinson Crusoe, qui doit notamment d?cider combien il produit, consomme et investit, pendant une certaine p?riode de temps. Ces choix vont alors ?tre compar?s ? ce qui s?est pass? dans un pays donn? (la France, par exemple) concernant le PIB,?la consommation, l?investissement, le taux de ch?mage, le niveau des prix, pendant une p?riode similaire.
Le ? truc ? consiste alors ? donner aux param?tres qui caract?risent l?individu fictif ? param?tres cens?s repr?senter ses go?ts et les techniques dont il dispose ? des valeurs telles que ses choix ressemblent le plus possible aux ?volutions observ?es dans ce pays. Puis on dira qu?on a ainsi r?ussi ? ? simuler ?, si ce n?est expliquer, ce qui c?est pass? dans ce pays, comme si celui-ci se comportait comme un unique individu, confront? de fait ? des d?cisions d?ordre purement technique ? ce sont d?ailleurs les techniques math?matiques du contr?le optimal qui sont utilis?es pour caract?riser ces d?cisions.
Le ? Prix Nobel ? que se sont fabriqu?s les ?conomistes a ?t? attribu? ? plusieurs d?entre eux pour leurs ? contributions ? ? ce non-sens. On est en plein d?lire, mais comme il se pare de math?matiques compliqu?es, rares sont ceux qui s?en rendent compte. Parmi eux, il y a ceux qui ont b?ti leur carri?re sur lui, et qui pr?f?rent rester discrets : personne n?aime scier la branche sur laquelle il est assis ! C?est pourquoi, malheureusement, cette farce dure depuis longtemps, et risque de durer encore longtemps.
Lorsque des ?tudiants un peu lucides, et ayant une bonne formation math?matique, ont fait remarquer ? ceux qui leur enseignent l?absurdit? de leurs mod?les, ils n?ont eu pour r?ponse que le silence, le m?pris ou la remarque p?remptoire : ? si on ne fait pas ?a, on ne fait rien ! ?. Pour qualifier une telle attitude, incompatible avec une d?marche scientifique, il n?est pas faux de parler d?autisme, comme l?ont fait ces ?tudiants (voir le site www.autisme-?conomie.org).
Gilles Bonafi

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