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Krishnamurti, entretien

« ?
L’une des causes de la souffrance est l’attachement.
Lorsque nous rendons compte que nos attachements sont douloureux, nous essayons de cultiver le d?tachement, qui, lui aussi, est une horreur.

Quelles sont les raisons qui font que l’esprit s’attache ?
L’attachement est pour l’esprit une mani?re de s’occuper.
Si je suis attach? ? vous, je pense ? vous, je m’inqui?te pour vous, je m’int?resse ? vous ?go?stement, car je ne veux pas vous perdre, je ne veux pas que vous soyez libre, je ne veux pas que vous fassiez des choses risquant de perturber mon attachement qui m’apporte une certaine s?curit?. Il y donc dans l’attachement de la peur, de la jalousie, de l’angoisse, de la souffrance.

Regardez bien la situation.
Ne dites pas « Que dois-je faire? » Vous ne pouvez rien faire.
Si vous essayez d’agir sur cet attachement, cela revient ? cr?er une nouvelle sorte d’attachement. Nous sommes bien d’accord ?
CONTENTEZ-VOUS D’OBSERVER

Quand vous ?tes attach? ? une personne, vous voulez avoir le contr?le sur elle, vous lui refusez toute libert?. Si je suis attach? ? l’id?al communiste, je suis pour les autres un facteur de destruction.
Si l’esprit s’aper?oit que cette solitude, cet attachement est une cause de souffrance, peut-il alors s’en lib?rer ?
Ce qui ne voudrait pas dire que l’esprit devient indiff?rent.
Car nous nous int?ressons ? l’existence dans sa globalit? et non uniquement ? MON existence.
C’est au g?n?ral, au TOUT, que je dois m’adresser, que je dois r?pondre ; et non ? mon petit d?sir particulier d’?tre attach? ? vous et de vouloir me d?livrer de cette petite angoisse li?e ? ma douleur et ? ma jalousie.
Ce qui nous pr?occupe, c’est de d?couvrir cette qualit? d’amour qui ne peut voir le jour que lorsque l’esprit s’adresse au g?n?ral et non au particulier.
Quand l’esprit s’adresse ? ce TOUT, l’amour est le particulier qui prend alors la place qui lui revient au sein de ce TOUT.

Il y a aussi la souffrance li?e ? la perte, au fait de perdre quelqu’un que j’ « aime » – vous voyez ce que je veux dire quand je mets le mot « aimer » entre guillemets.
Pourquoi souffrons-nous ?
Je perds mon fils, ma m?re, ma femme ; bref je perds quelqu’un : pourquoi est-ce que je souffre ?
Est-ce parce que soudain, ? travers la perte ou la mort de l’autre, une blessure tr?s profonde m’atteint tout ? coup ?
Est-ce parce que je me suis identifi? ? cette personne ?
C’est MON fils, j’ai besoin de lui, je me suis moi-m?me projet? dans ce fils.
Je me suis identifi? ? cette personne, et quand elle n’est plus l?, je me sens profond?ment bless? parce que je n’ai plus personne ? travers qui me prolonger.
La blessure est donc profonde et suscite un sentiment d’apitoiement sur soi.
EXAMINEZ BIEN TOUT CELA, JE VOUS EN PRIE

Ce n’est pas tant l’autre qui m’int?resse que moi-m?me ? travers lui, voil? pourquoi son absence me fait si mal. Cette blessure, qui est tr?s profonde, nous conduit ? nous apitoyer sur notre sort, et ? chercher une autre personne ? travers qui survivre.

Il n’y a pas que la souffrance individuelle, il y a aussi l’immense souffrance de l’humanit?, la souffrance inflig?e par la guerre ? des innocents, ? ceux qui se font tuer, aux tueurs et aux victimes des tueurs, aux m?res, aux ?pouses, aux enfants. Cette souffrance, ? la fois physique et psychologique, est omnipr?sente. Tant en Extr?me-Orient, qu’au Moyen-Orient qu’en Occident.

Si l’esprit n’arrive pas ? appr?hender l’ensemble de ce probl?me, alors j’aurai beau jouer avec le mot « amour », m’impliquer dans l’action sociale, parler de l’amour de Dieu et de l’amour de l’humanit?, parler toujours et encore de l’amour omnipr?sent, mon c?ur restera ? jamais ferm? ? cette connaissance de l’amour.
Mon esprit, votre esprit, votre conscience sont-ils capable de constater ce fait, de le regarder en face, et de comprendre les ravages qu’il cause, non seulement ? l’autre, mais ? soi-m?me ?

Voyez comment, quand vous vous attachez, vous privez l’autre de sa libert?.
Voyez comment, quand vous vous attachez, vous vous privez de votre libert?.

C’est ainsi que commence la bataille entre vous et moi.
L’ESPRIT PEUT-IL OBSERVER TOUT CELA ?

Ce n’est qu’avec la fin de la souffrance que na?t la sagesse.
La sagesse n’est pas chose qui s’acquiert dans des livres, ni ne se transmet de l’un ? l’autre.
Elle accompagne la compr?hension de la souffrance et de tout ce qui est li? ? la souffrance.
Non seulement la souffrance de l’individu, mais aussi celle de toute l’humanit?.
De cette humanit? dont l’homme est responsable.
Il faut que la souffrance soit transcend?e pour que naisse enfin la sagesse.

Pour comprendre ou pour rencontrer cette chose que nous appelons l’amour, je pense qu’il nous faut ?galement comprendre ce qu’est la beaut?.
Puis-je me permettre d’approfondir cette question de la beaut??
Vous le savez, c’est l’une des choses les plus malais?es ? mettre en mots.
Nous allons cependant tenter de le faire.

Savez-vous ce que veut dire ?tre sensible ?
Sensible, non pas ? vos d?sirs, ? vos ambitions, ? vos blessures, ? vos ?checs et ? vos succ?s.
?tre sensible ? cela est relativement facile.
Nous sommes g?n?ralement sensibles ? nos petites exigences, ? nos pauvres petites qu?tes de plaisir, ? nos peurs, ? nos angoisses et ? nos joies.
Mais, ce dont il est question ici, ce n’est pas le fait d’?tre sensible ? quelque chose, mais dou? de sensibilit? tout court, ? la fois physiquement et psychologiquement.
?tre sensible physiquement, c’est avoir un corps ? la fois tr?s sain et tr?s perceptif. C’est ?tre en bonne sant?, ?quilibr? ; c’est bannir les exc?s alimentaires et le laisser-aller.
Bref, c’est avoir un corps sensitif. Vous pouvez essayer d’avoir un tel corps sensitif si vous ?tes int?ress?.
Nous ne s?parons pas la psych? du corps, tout est intimement li? en nous
Nous ne pouvons pas ?tre sensitif psychologiquement si nous avons la moindre blessure en nous.
Or psychologiquement, nous sommes tous, nous autres les humains, victimes de graves traumatismes.
Nous avons de profondes blessures conscientes ou inconscientes, inflig?es tant?t par autrui, tant?t par nous-m?me.
A l’?cole, ? la maison, dans le bus, au bureau, ? l’usine, on ne cesse de nous infliger des blessures.
Ces blessures conscientes ou inconscientes ?moussent ou d?truisent notre sensibilit?.
OBSERVEZ, SI VOUS LE POUVEZ, VOS PROPRES TRAUMATISMES.

Il suffit d’un geste, d’un mot, d’un regard pour faire mal.
Cela vous fait mal quand vous ?tes compar? ? un autre, quand vous essayez d’imiter un autre, quand vous vous conformez ? un mod?le ; que ce mod?le vous soit impos? par un tiers ou par vous-m?me.
Les ?tres que nous sommes portent des blessures profondes.
Ces blessures induisent des activit?s n?vrotiques : toutes les croyances sont n?vrotiques, tous les id?aux sont n?vrotiques..
Est-il possible de comprendre ces blessures et de s’en d?livrer, pour ne plus jamais, en aucune circonstance, en subir de nouvelles ?
SOYEZ ICI TR?S ATTENTIFS. NE REGARDEZ PAS AILLEURS : REGARDEZ-VOUS.

Ces blessures, vous les avez en vous.
Peuvent-elles ?tre effac?es sans laisser la moindre trace ?
S’il demeure en vous une blessure, vous n’?tes pas sensitif et vous ne saurez jamais ce qu’est la beaut?. Vous pourrez fr?quenter tous les mus?es du monde, comparer Michel-Ange ? Picasso, devenir un expert tant en explications que dans l’?tude de ces personnages et de leur peinture, jusqu’? la structure de leurs toiles et ainsi de suite ?
Tant que l’esprit sera bless? et donc insensible, jamais il ne saura ce qu’est la beaut?.
De cette Beaut?-l?, qui est l?, dans ce qui est n? dans la main de l’homme, dans la ligne d’un ?difice, dans les montagnes, dans l’arbre magnifique.
S’il y a la moindre trace de blessure intime, jamais vous ne saurez ce qu’est la beaut?.
Or, SANS LA BEAUT?, IL N’EST POINT D’AMOUR.

Votre esprit peut-il donc, tout en sachant, que vous ?tes bless?, tout en ?tant conscient de ces blessures, ne pas y r?agir ni sur le plan conscient, ni sur le plan inconscient ?
Il est relativement facile de percevoir les blessures conscientes.
Pouvons-nous aussi conna?tre les blessures inconscientes, ou faut-il en passer par le processus stupide de l’analyse ?
Je vais passer rapidement en revue l’analyse, pour en finir avec elle.
L’analyse suppose la pr?sence de celui qui analyse et de l’objet analys?.
Qui est l’analyseur, celui qui analyse ? Est-il diff?rent de ce qu’il analyse ?
Si tel est le cas, pourquoi est-il diff?rent ?
Qui a cr?? l’analyseur en sorte qu’il soit diff?rent de l’objet analys? ?
S’il est diff?rent, comment peut-il savoir ce qu’est cet objet ?
L’analyseur et l’objet analys? sont une seule et m?me chose.
C’est si tellement ?vident !
Pour analyser, il faudrait que l’analyse soit compl?te.
Ce qui veut dire que s’il y a le moindre petit mal-entendu, la prochaine que vous analyserez quelque chose, vous ne pourrez pas proc?der ? un analyse compl?te, ? cause de ces malentendus ant?rieurs.
L’analyse s’inscrit dans le temps.
Vous pouvez passer le temps de votre vie ? tout analyser en permanence, la mort vous surprendra encore occup? ? cette analyse sans fin.

Comment l’esprit peut-il mettre ? jour les blessures inconscientes, profondes, engramm?es dans la race, dans l’esp?ce ?
Lorsqu’un conqu?rant soumet sa victime, celle-ci subit une blessure. Cette blessure s’inscrit dans la race, dans l’esp?ce. Aux yeux de l’imp?rialiste, tous ceux qu’il a assujettis sont des ?tres inf?rieurs. Il laisse en eux une blessure inconsciente profonde. Elle est l?.

Comment l’esprit peut-il mettre au jour toutes ces blessures occultes, enfouies dans les replis les plus profonds de notre conscience ?
Je constate le caract?re fallacieux de l’analyse, elle est donc exclue.
SOYEZ ATTENTIF ICI
L’analyse fait pourtant partie de nos traditions.
Faites-vous, en ce moment m?me, cette d?marche d’analyse ?
Qu’arrive-t-il donc ? l’esprit qui, ayant per?u la fausset? d’une chose, en l’occurrence la fausset? de l’analyse, la refuse, la rejette ?
N’est-il pas lib?r? de ce fardeau ?
De ce fait, si l’esprit se lib?re, il est plus l?ger, plus lucide.
Il peut observer de mani?re plus aigu?.
Donc, en ?cartant une tradition que l’homme a jusqu’ici accept?e, ? savoir l’analyse et l’introspection, l’esprit s’est lib?r?.
Et en bannissant la tradition, vous avez ?t? son droit de citer au contenu de l’inconscient
L’inconscient, ce sont les traditions : traditions religieuses, traditions li?es au mariage, traditions ? la douzaine.
Et l’une de ces traditions consiste ? accepter la blessure, et, ayant accept? la blessure, de l’analyser afin de s’en d?barrasser.
Lorsque vous disqualifiez tout cela, parce que c’est erron?, vous disqualifiez en m?me temps le contenu de l’inconscient.
Vous ?tes lib?r?s des blessures inconscientes.
Vous n’?tes plus oblig? d’analyser l’inconscient, ni vos r?ves.

En observant la blessure sans avoir recours aux instruments traditionnels pour effacer cette blessure, c’est-?-dire ? l’analyse, c’est-?-dire ? l’?vocation en commun des ?v?nements – vous ?tes bien au courant de ces th?rapies de groupe, de ces th?rapies individuelles et collectives -, l’esprit est lav? par cette prise de conscience, cette conscience de la tradition.
Lorsque vous ?cartez cette tradition, vous rejetez aussi la blessure qui accepte la tradition.
L’esprit devient alors excessivement sensible.
L’esprit devient sensible dans toute ses dimensions : l’esprit est tout ? la fois le corps, le c?ur, le cerveau, les nerfs.
L’?tre dans sa globalit? devient sensitif.

Nous voulons savoir maintenant ce qu’est la beaut?.
Nous avons dit qu’elle n’est ni dans les mus?es, ni dans les tableaux, ni dans les visages.
Elle n’est pas non plus une r?ponse en ?cho ? notre arri?re-plan de traditions.
Lorsque l’esprit rejette tout cela parce qu’il est sensible, et parce que la souffrance a ?t? comprise, la passion vous vient. Disons plut?t qu’il y a « passion ».
La passion est autre que le d?sir, ?videmment. Le d?sir est, sous diverses formes, ? la fois le prolongement du plaisir et la soif de plaisir.
Lorsqu’il n’existe aucune blessure, que la souffrance a ?t? comprise et transcend?e, il y a alors cette qualit? de passion qui est tout ? fait indispensable pour saisir cet extraordinaire sentiment de la beaut?.
Cette beaut? ne peut absolument pas exister quand le « moi » cherche sans cesse ? s’affirmer. Vous pouvez ?tre un peintre merveilleux, reconnu de par le monde comme ?tant le plus grand, si tout ce qui vous pr?occupe c’est votre affreux petit ego, vous n’?tes plus un artiste. Vous ne faites rien d’autre que mettre l’art au service de la p?rennisation de votre propre ego.

L’esprit qui est libre a d?pass? ce sentiment de souffrance ; il est donc lib?r? de toute blessure, et dons plus jamais susceptible d’?tre bless?, quelles que soient les circonstances.
Qu’il soit flatt?, qu’il soit insult?, rien ne peut plus toucher l’esprit. Cela ne signifie pas que l’esprit se soit forg? un r?sistance. Au contraire, il reste remarquablement vuln?rable.

C’est alors que vous commencez ? d?couvrir ce qu’est l’amour. Il va de soi que l’amour n’est pas le plaisir. Nous sommes en ?tat de l’affirmer maintenant, ce qui n’?tait pas le cas auparavant, mais ? pr?sent, ?tant pass? par tout cela, vous l’?cartez.
Cela ne vous emp?che pas de jouir du spectacle des montagnes, des arbres et des rivi?res, des visages avenants, et de la beaut? de la terre. D?s que la beaut? de la terre devient une qu?te de plaisir, elle cesse d’?tre la beaut?.
L’amour n’est donc pas le plaisir. L’amour ne consiste ni ? courir apr?s la peur, ni ? la fuir.
L’amour n’est pas l’attachement.
L’amour ne conna?t pas la souffrance. ?videmment.
Cet amour-l? est un amour qui englobe toute chose, qui est compassion.
Cet amour-l? poss?de un ordre qui lui est propre, un ordre relatif aux choses int?rieures et ext?rieures. Mais cet ordre, nulle l?gislation ne saurait l’instaurer.
Lorsque vous comprenez cet ordre, que vous le vivez quotidiennement – sinon il serait sans valeur, il ne serait qu’une succession de mots sans suite, il ne serait que cendres -, alors la vie prend un tout autre sens.
? »

Tir? d’un entretien de Krishnamurti ? Saanen (Suisse), le 23 juillet 1974 « De l’amour et de la solitude « 

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7 Commentaire

  1. avatar

    Le cher Jiddu, ce «pur et dur» du détachement… que j’admire. Il est vrai qu’une fois qu’on a expérimenté ce qu’il décrit, on ne peut retourner à l’ancienne manière de voir les choses.

    Juste un mot au sujet de l’attachement aux êtres. Nous n’avons pas «besoin» de l’autre, mais nous pouvons certainement apprécier sa présence. Il n’est pas l’objet de notre bonheur mais il enrichit l’aventure. Nous pouvons «regretter» (sans «souffrir» pour autant) la perte d’un être cher parce qu’il ajoutait profondeur, couleur, beauté et joie de vivre à notre quotidien, non pas parce qu’il compensait un prétendu vide intérieur.

    Bonne journée!

  2. avatar

    j’aurai personnellement apprécié que tu mettes UG à coté de son nom , histoire de ne pas faire un mauvais amalgame entre les deux Krishnamurti !

  3. avatar

    Jocelyn, y a deux Krishnamurti … UG ( celui qu’on voyait dans la 1ere photo) est un philosophe indien qui était franchement très radical dans sa pensée :
    http://eveilimpersonnel.blogspot.com/2007/09/pertinences-impertinentes-u-g.html

    Tandis que le texte que tu passes vient de Jiddu Krishnamurti
    http://www.krishnamurti-france.org/

    • avatar
      Jocelyn Beauregard

      Mes excuses.. Je ne connais vraiment pas l’autre.
      Je le trouvais peu ressemblant, mais..
      Je connais Jiddu.
      Là, j’en connais deux.
      Merci!

  4. avatar

    J’ai eu le plaisir de rencontrer Krishnamurti – le bon – quand il donnait chaque année des conférences à Gstaadt. C’est à mon avis le plus éclairant penseur de notre époque.

    Un intéressant paradoxe est que cet homme, présenté dès l’enfance comme un messie, s’est empressé à sa majorité de nier en être un… pour finalement devenir quelque chose qui se rapproche de ce qu’on avait prédit qu’il serait !

    Pierre JC