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http://www.centpapiers.com/ Le journal citoyen du Québec pour la francophonie
22 septembre 2010 |
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vu 684 fois Je ne sais rien. Je vis tout…
Je suis né dans une montagne et ma maman s’occupe de moi. Je ne sais pas pourquoi on tient tant à ce que je tienne ce fusil. Il est plus grand que moi. Ça me tue… En tout cas , un jour…
Papa ne comprend pas pourquoi je sais lire. Il ne comprend pas pourquoi je regarde sans cesse les feux d’artifice. C’est vrai qu’ils sont beaux… Mais ce n’est pas moi…
Moi, quand je veux m’endormir, c’est comme si je flottais au-dessus de la tente. Partout. Et je vois tout. Mais je n’ose pas aller trop loin. J’ai peur de me perdre.
J’ai faim.
Je vois des sacs partout. Mais il y en a qui explosent. Mais un jour je serai grand et je tuerai ceux qui font exploser les sacs. Je pense que la Terre est un gros sac que quelqu’un nous a donné. Il est tombé du ciel… Ou alors nous nous promenons sur un sac.
La tente dans laquelle nous vivons est froide, trop froide. Mais ce n’est qu’une tente… Nous bougeons pour éviter les champignons, les bruits, et le brouhaha d’alentour. Nous bougeons pour éviter l’hiver.
Je joue à la guerre. Pour faire plaisir à mon père. Mais ce n’est qu’un jeu.
J’ignore pourquoi les adultes rendent les jeux si dangereux. Il y a des gens qui ont besoin de bâton pour se faire une jambe. Ils sont tombés sur une mine. Ils n’ont pas bonne mine. Ils ont l’air triste. Ils ont les joues creuses comme si tous leurs rires avaient été avalés par la peine. Je ne sais quoi.
Il y a des jours ou je pleure sans cesse. On m’a dit que plus tard je serai un homme, que j’aurai des enfants. Je serai heureux… Heureux?
Bien.
Quand je suis allé jouer plus loin, là, près des montagnes, les pieds dans le sable, j’ai pensé que le sable étaient des étoiles éteintes. Des étoiles toutes petites. Des étoiles qui me chatouillaient les pieds.
Je ne sais plus trop s’il faut grandir et devenir adulte.
Hier j’étais couché et je suis sorti de la tente. Je me suis dit que sur chaque grain de sable qui pétillait dans le ciel qu’il devait y avoir des pieds au chaud qui dansaient. J’y rêvais… Je me voyais dans les étoiles, comme si chacune d’entre elles étaient les cellules de quelque chose d’autre.
Le lendemain je suis allé jouer avec un ami. Encore près de montagne. On est restés en silence dans une caverne pour se cacher. C’était noir. Très noir. Mais il n’y avait plus rien pour nous faire pleurer.
Je ne sais si j’ai rêvé.
Ce sont les adultes qui pleurent davantage.
Moi, je flotte au mât de la tente. Ne sachant plus où aller. Je me vois… J’ai perdu les deux jambes. Mais je ne sais trop où aller. Il y a comme un gros champignon lumineux qui m’appelle. J’ai vu grand-père me sourire, me tendre la main. En me regardant j’ai bien vu qu’il me faudrait deux bâtons pour marcher. Et encore…
J’ai pensé que j’aurais aimé jouer plus longtemps. Mais on dirait que vient un moment où on se lasse de jouer.
Ça ma peiné de voir ma mère pleurer.
On dirait que je n’ai pas eu le temps d’avoir compris, mais, en même temps, que j’avais tout compris.
Ma mère pleurait. Elle avait si souvent pleuré…
J’ai, on dirait, décidé de revenir.
J’ai quitté grand-père et suis revenu près de ma mère.
Je n’ai plus de pieds pour danser dans le sable. Mais ma mère est heureuse…
Je sais qu’il ne faut pas nécessairement être grand pour rendre les gens heureux. Au contraire, c’est au moment où ils leur pousse de la barbe qu’ils commencent à s’en faire et à tout détruire. Ils ne savent pas qu’ils marchent sur une étoile morte, et que la lumière et la chaleur est toute ailleurs.
Ils ont des jambes mais ils n’ont pas de yeux…
Je ne sais pas où j’ai appris à écrire. C’est comme voir toutes les lettres et savoir les assembler sans savoir pourquoi on le sait.
Et pour ce monde, c’est pareil…
À chaque jour une lettre disparaît. Elle aurait pu devenir un écrit… Mais elle s’en est allée.
Une vie…
Je ne suis plus malheureux. Je regrette simplement qu’ils ne savent pas voir les étoiles sous leur pied.
C’est pourtant si simple.
Mais on m’offre toujours ce fusil pour me venger…
Moi, me venger? De quoi?
Ils s’acharnent à me traîner sans savoir que c’est moi qui les traîne…
Gaëtan Pelletier
Novembre 2001
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