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Jeux Olympiques et Coupe du monde : terrains de jeux d?un n?olib?ralisme de choc

PAR?OLIVIER PETITJEAN 

 

 

Le Comit? international olympique et la Fifa?? Des ??holdings transnationales dot?es des statuts d?une amicale bouliste??, estime Fabien Ollier, directeur de la revue?Quel Sport?et l?un des contributeurs du livre?La coupe est pleine?! Les d?sastres ?conomiques et sociaux des grands ?v?nements sportifs?[1]. Les produits phares de ces holdings?? Les JO d??t? et d?hiver pour le CIO, la Coupe du monde de football pour la FIFA. Afin d?organiser ces ?v?nements et les vendre ? la plan?te enti?re, tout, ou presque, est d?sormais permis. Consid?r?s comme des moments festifs et consensuels, ces grands moments de comp?tition sportive sont devenus synonymes de d?bauche d?argent public, d?expulsions massives de pauvres urbains, de d?gradation des conditions de travail dans le secteur des travaux publics, d?hyper s?curisation des espaces publics et d?inondation publicitaire ? grande ?chelle.

La FIFA comme le CIO n?ont aucun compte ? rendre ni aucune obligation de transparence financi?re. Bas?e ? Zurich, en Suisse, comme la plupart des instances sportives internationales, la FIFA emploie environ 300 personnes et a r?alis? en 2012 un b?n?fice de 89 millions de dollars. Ses r?serves financi?res, sur lesquelles elle n?est pas imposable du fait de son statut d?organisation ? but non lucratif, s??l?veraient ? 1,378 milliard de dollars. L?opacit? de son fonctionnement interne et de sa gouvernance est r?guli?rement critiqu?e, notamment par?l?ONG Transparency international.

??Un moindre niveau de d?mocratie est parfois pr?f?rable??

La FIFA a pourtant ?t? impliqu?e dans plusieurs scandales de corruption, de trucage et de d?tournement de fonds. Son pr?sident depuis 1998, Sepp Blatter, a ?t? mis en cause par des journalistes et d?anciens collaborateurs. Une enqu?te de la justice suisse sur la firme ISL, partenaire marketing de la FIFA, a d?bouch? sur plusieurs inculpations. Elle a aussi contraint l?ancien pr?sident de l?organisation Jo?o Havelange et son gendre Ricardo Teixeira, pr?sident de la f?d?ration br?silienne et du comit? d?organisation du Mondial 2014, ? d?missionner de leurs fonctions. L?attribution de l?organisation des Coupes du monde 2018 et 2022 ? la Russie et au Qatar a donn? lieu ? des all?gations de corruption et des conflits internes, qui ont forc? plusieurs membres du comit? ex?cutif ? la d?mission. Mais la FIFA a pu laver son linge sale en famille?: les autorit?s suisses ont d?couvert que du fait des privil?ges et des statuts sp?ciaux octroy?s ? l?organisation, elles ne disposaient plus des moyens juridiques pour poursuivre ses dirigeants accus?s de corruption et de trafic d?influence?[2]?

La mani?re dont la FIFA con?oit l?organisation des Coupes du monde est ? l?image de son statut extraterritorial et de la mani?re dont elle dissimule l?enjeu financier sous un voile de prestige symbolique. L?organisation impose aux pays h?tes un r?gime d?exception draconien?: exon?rations fiscales pour la FIFA et ses partenaires commerciaux, engagements stricts en termes de construction d?infrastructures et d??quipements, libert? totale d?exportation et de conversion de devises, suspension des obligations de visa, d?rogations au droit du travail, d?limitation de ??zones commerciales exclusives?? pour les multinationales sponsors, prot?g?es par une ??police des marques??… Comme l?expliquait ing?nument J?r?me Valcke, secr?taire g?n?ral de la FIFA, ??Je vais dire quelque chose de fou, mais un moindre niveau de d?mocratie est parfois pr?f?rable pour organiser une Coupe du monde. Quand on a un homme fort ? la t?te de l??tat qui peut d?cider (?), c?est plus facile pour nous les organisateurs.??

18 milliards pour le Mondial, 36 milliards pour les JO d?hiver?

Cet ensemble de mesures produit un v?ritable trou noir financier, au d?triment des deniers publics et au profit de la FIFA, de ses partenaires commerciaux et de certains secteurs d?affaires locaux (immobilier, BTP, s?curit?). Si les exc?s budg?taires, assaisonn?s de forts soup?ons de corruption, qui caract?risent l?organisation des Jeux olympiques de Sotchi d?fraient aujourd?hui la chronique, les d?passements massifs de budget sont en fait la norme en mati?re de grands ?v?nements sportifs. Le budget de la Coupe du monde sud-africaine est ainsi pass? de 240 millions ? 4,1 milliards d?euros ? une augmentation de 1709%?! Dans le m?me temps, la FIFA a pu tranquillement rapatrier en Suisse plusieurs millions de profits non imposables. De m?me, les d?passements de budget des Jeux olympiques d?Ath?nes en 2004 ont contribu? ? la crise financi?re qu?a connue ensuite la Gr?ce?[3].

Quant aux retomb?es ?conomiques pour les pays h?tes, elles ne sont jamais vraiment ?valu?es tr?s pr?cis?ment. Un ?conomiste a estim? ? 24 milliards d?euros ? trois fois plus qu?estim? initialement ? le budget des JO de Londres (infrastructures non sportives comprises), et ? seulement 6 ou 7 milliards les retomb?es positives (le gouvernement britannique avance pour sa part le chiffre de 17 milliards) ? le tout dans une p?riode d?aust?rit? budg?taire draconienne. Pour le Mondial 2014 au Br?sil, l?investissement total se monterait ? 18 milliards de dollars, d?origine publique ? 95%, pour des recettes fiscales de l?ordre de 6 milliards. Pour les JO d?hiver de Sotchi, la Russie aurait d?pens?, selon les estimations entre 17 et 36 milliards d?euros?[4]?! Certes, les grands ?v?nements sportifs sont cens?s apporter toute une s?rie de b?n?fices ?conomiques indirects et intangibles, mais ils paraissent bien incertains au regard des sommes investies.

Pourquoi, dans ces conditions, les dirigeants politiques d?sirent-ils tant pr?sider ? l?organisation de grands ?v?nements sportifs?? Pour des raisons de prestige, de coh?sion nationale et de l?gitimation de leur pouvoir, certes. Le ??produit?? est attractif et populaire. Mais aussi au nom d?une certaine conception du d?veloppement. Les ?lus ne semblent parfois plus avoir d?autre vision ?conomique que l?espoir de capter l?attention des forces immat?rielles de la mondialisation (les investisseurs, les capitaux, les touristes, le ??talent??…) dans le cadre d?une comp?tition entre villes ??de classe mondiale??. Les ?v?nements sportifs deviennent alors le pr?texte de vastes op?rations de r?novation et de construction d?infrastructures qui s?apparentent souvent ? un v?ritable nettoyage urbain, dont les couches les plus pauvres semblent se retrouver immanquablement victimes.

??Ils font pire que le r?gime de l?apartheid?!??

Au Br?sil, ??la Coupe du Monde de la FIFA entra?ne des violations des droits humains tels que le droit au logement, le droit ? la libert? de r?union et de mouvement, et le droit au travail??, accusent les organisateurs des Public Eye Awards?[5], le ??prix de la honte?? des grandes firmes mondiales, qui a nomin? en 2014 la FIFA, aux c?t?s des fabricants de pesticides BASF, Syngenta et Bayer, de la marque de v?tements Gap, de la banque HSBC ou encore de la firme p?troli?re russe Gazprom (c?est cette derni?re qui a ?t? ?lue par les internautes).

Des violations directement li?es aux exigences de la FIFA. La Rapporteuse sp?ciale de l?Onu, Raquel Rolnik, estimait ? 150 000 le nombre de familles menac?es d?expulsion dans les villes qui abriteront le Mondial. En Afrique du Sud, les habitants expuls?s des lieux de construction des ??espaces FIFA?? ont ?t? entass?s dans des zones de relogement temporaires. Commentaires d?une militante?: ??Ils font pire que le r?gime de l?apartheid?! ? l??poque, on avait au moins le droit ? une maison en briques.?? Un rapport du Centre for Housing Rights and Eviction (COHRE) estime de son c?t? que les Jeux olympiques ont entra?n?, entre 1988 et 2008, l?expulsion directe ou indirecte de deux millions de personnes, dont la moiti? rien que pour les JO de P?kin.

Vers un bilan de 4 000 ouvriers tu?s au Qatar??

La ??r?novation?? des villes s?accompagne surtout d?un processus de privatisation et de s?gr?gation spatiale destin? ? perdurer bien apr?s l??v?nement. Les?grands projets inutiles?pullulent?: soit les ?quipements sont laiss?s ? l?abandon apr?s l??v?nement, soit ils restent chroniquement sous-fr?quent?s, qu?il s?agisse d??quipements sportifs ? le Stade de France… ? ou de transports, comme les a?roport de Durban ou train ? grande vitesse de Johannesburg construits ? l?occasion du Mondial 2010. Bien entendu, les pays h?tes promettent d?sormais d?organiser les ?v?nements sportifs les plus ??verts?? de l?histoire. Des pr?tentions qui ont pu se traduire parfois dans la conception de certains ?quipements ??exemplaires?? du point de vue ?cologique, mais qui paraissent peu convaincantes en termes d?impact global et de modes de consommation. Avec les JO de Sotchi, le greenwashing atteint des sommets d?absurdit??[6]

La construction ? marche forc?e de stades et d?autres infrastructures, dans les d?lais tr?s courts impos?s par la FIFA, a des cons?quences graves en termes de s?curit? et de d?gradation des conditions de travail des ouvriers. D?s 2011, les syndicats avaient d?nonc? les conditions d?esclavage moderne faites aux travailleurs migrants sur les chantiers de la Coupe du monde au Qatar. Les reportages de la presse internationale, notamment du quotidien britannique?The Guardian) ainsi que les missions de l?Organisation internationale du travail (OIT) et de la Conf?d?ration syndicale internationale (CSI), sont venus mettre en lumi?re un ph?nom?ne rest? largement invisible lors des ?ditions pr?c?dentes?[7]. Les syndicalistes ont calcul? que si les accidents continuaient au m?me rythme, ce seront?environ 4000 ouvriers?? la plupart du temps d?origine indienne ou n?palaise ? qui laisseront leur vie sur les chantiers de la Coupe du monde. De m?me, sur les chantiers des stades br?siliens du Mondial, des accidents mortels ? r?p?tition faisaient, fin 2013, la une de la presse internationale ? en cause, l?acc?l?ration du rythme de travail pour achever les travaux dans les temps.

McDo vous nourrit, Coca-Cola vous d?salt?re et Visa assure vos achats

Pour les dirigeants et les actionnaires des entreprises du b?timent et des travaux publics, en revanche, les b?n?fices sont clairs?: ? l?occasion de la Coupe du monde sud-africaine, ils ont non seulement augment? leurs b?n?fices d?un facteur de 1 ? 12 par rapport aux ann?es pr?c?dentes, mais ils en ont aussi profit? pour intensifier le travail (le nombre d?emplois cr??s n?a pas ?t? proportionnel ? la surcharge de travail) et pour accentuer encore les ?carts de r?mun?ration entre les ouvriers et leurs dirigeants. Une fois les travaux achev?s, la plupart de ces ouvriers se retrouvent au ch?mage.

Au final, les diverses mesures d?exception impos?es par la FIFA r?sultent dans la cr?ation, au niveau de l??v?nement lui-m?me, de bulles commerciales hyper s?curis?es, sortes de Disneylands sportifs o? le moindre aspect de l??v?nement est marchandis?, au b?n?fice des multinationales sponsors. McDonald?s vous nourrit, Coca-Cola vous d?salt?re et Visa assure vos achats. Partout, votre attention est capt?e par les messages publicitaires omnipr?sents.

Cette utopie commerciale se paie cher. C?est que les grandes messes sportives cachent, sous leur surface consensuelle et festive, une violence sous-jacente et une conflictualit? g?n?ralis?e. D?un c?t?, les oubli?s de la ??f?te?? et les d?plac?s multiplient les actes de protestation ? un ph?nom?ne g?n?ralement pass? sous silence par les m?dias, pour ne pas g?cher le plaisir. De nombreux experts voient ainsi dans les ?meutes de l??t? 2011 ? Londres une cons?quence des politiques urbaines mises en ?uvre ? l?approche des JO. De l?autre c?t?, la ??f?te?? elle-m?me encourage des formes plus ou moins sublim?es de violence, souvent d?inspiration nationaliste. Sans parler de l?explosion du trafic de drogue et de la prostitution.

Drones, missiles et porte-avions pour les JO de Londres

D?o? le besoin permanent de s?curiser l??v?nement, de l?ext?rieur comme de l?int?rieur. ? l?approche de la coupe du monde, le Br?sil a intensifi? sa politique de ??pacification?? brutale des favelas (lire?ici). Comme auparavant en Afrique du Sud, les vendeurs de rue sont harcel?s et d?log?s par les forces de police, pour ne pas interf?rer avec le monopole commercial des partenaires officiels. Dans les espaces du Mondial ou des Jeux olympiques, la ??police des marques?? contr?le le respect de l?exclusivit? publicitaire des sponsors. Partout, le d?sir de prot?ger les touristes ais?s et de pr?venir une menace terroriste entra?ne un d?ploiement massif de technologies de surveillance et de contr?le. Drones, missiles et porte-avions furent ainsi mobilis?s pour les JO de Londres en 2012. L?organisation des grands ?v?nements sportifs constitue ? la fois un laboratoire et une manne financi?re pour les industriels de la s?curit??: alors que le budget de la s?curit? des JO de Sydney n??tait que de 180 millions de dollars, il fut multipli? par 8 ? Ath?nes quatre ans plus tard (1,5 milliard de dollars), pour atteindre 6,5 milliards de dollars ? P?kin, le record ? ce jour.

Aspiration ? un statut ??mondial??, in?galit?s, connivence entre milieux politiques et ?conomiques, croyance en une modernisation ? marche forc?e au nom du ??d?veloppement??? Autant de facteurs qui expliquent sans doute la pr?dilection des instances du sport international, ces derni?res ann?es, pour les pays ?mergents, d?mocratiques ou non?[8]. Certains pays organisateurs ont certes tent? de n?gocier des conditions moins draconiennes avec la FIFA ou le CIO, mais ces efforts ne semblent pas peser tr?s lourd face ? la lame de fond commerciale.

Emergence de mouvements sociaux

Les grands ?v?nements sportifs ont aussi parfois favoris?, par contrecoup, l??mergence de mouvements sociaux importants. Ce fut le cas pour les grandes manifestations anti-corruption en Inde en 2011 et 2012 ? en partie provoqu?es par la gabegie financi?re des Jeux du Commonwealth de 2010 ? ou pour les manifestations br?siliennes de 2013 pour les services publics et contre la corruption. Deux mouvements qui entrent en r?sonance avec le ph?nom?ne mondial des ??indign?s??. Exemple rare ? ce jour?: ? Chicago, la soci?t? civile locale, sous l??gide de la campagne?No Games Chicago, a r?ussi ? contraindre la ville ? renoncer ? sa candidature ? l?organisation des Jeux Olympiques 2016, malgr? le soutien de Barack et Michelle Obama.

Sur un autre terrain, le mouvement syndical s?efforce de plus en plus de profiter de l?organisation des Coupes du monde pour faire progresser les droits des travailleurs dans les pays h?tes, en profitant de la m?diatisation de l??v?nement, mais aussi de la vuln?rabilit? des organisateurs. Un chapitre du livre?La coupe est pleine?!?d?crit en d?tail la campagne orchestr?e par la conf?d?ration internationale du b?timent et les syndicats sud-africains dans le cadre du Mondial 2010 et les avanc?es qu?elle a permis d?obtenir. Les m?mes acteurs se pr?parent ? r??diter l?op?ration au Br?sil en 2014. Le Mondial sud-africain a ?t? marqu? plus g?n?ralement par une s?rie de gr?ves victorieuses dans divers secteurs critiques, comme les dockers ou les personnels de s?curit? (on ne parle pas de celle de l??quipe de France). Les chantiers des stades br?siliens ont d?j? connu plusieurs dizaines de gr?ves.

N?olib?ralisme de choc

Ces campagnes ont forc? la FIFA ? se solidariser ? verbalement, mais explicitement ? avec les syndicats et leur campagne en faveur du respect des droits des travailleurs. En Afrique du Sud, l?organisation a fait part de sa ??pr?occupation?? sur la situation des travailleurs, tout en soulignant qu?elle n??tait pas directement responsable des probl?mes incrimin?s. En 2013, suite aux r?v?lations sur les conditions de vie et de travail des ouvriers du Qatar, c?est encore le m?me discours?: ??La FIFA ne peut s?ing?rer dans les droits de travailleurs d?aucun pays, mais nous ne pouvons pas, non plus, les ignorer??, expliquait Sepp Blatter. Avec une telle r?ticence, on risque d?attendre longtemps avant d?obtenir des gestes concrets. Pour les syndicats, la FIFA ne s?est pas encore sentie suffisamment sous pression. Du c?t? des pays organisateurs, la Su?de, candidate ? l?organisation des Jeux olympiques d?hiver de 2022, a promis de mettre en place des standards de protection tr?s ?lev?s des droits des travailleurs, et a sign? un accord en ce sens avec les organisations syndicales internationales?[9]. Reste ? savoir si c?est la voie que choisiront d?emprunter les instances internationales du sport.

Depuis longtemps, des voix critiques d?noncent la connivence de l?id?ologie sportive avec le nationalisme, le sexisme, ou l??litisme. Le probl?me de fond est plut?t devenu le r?le socio-?conomique que jouent ces grands ?v?nements. Ils fonctionnent aujourd?hui comme l?une de ces ??th?rapies de choc?? sociales qui permettent aux ?lites politiques et ?conomiques d?accumuler les profits et de refa?onner les soci?t?s selon leurs int?r?ts ? au m?me titre que les cures d?aust?rit? budg?taire, la cr?ation de zones franches offertes aux multinationales par les gouvernements du Sud, ou encore les catastrophes naturelles?[10]. Mais cette fois, sous les encouragements de stades bond?s.

Olivier Petitjean /?Observatoire des multinationales

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