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Je veux être une femme voilée

 

Je veux être une femme voilée, parce qu’il n’y a rien ni personne de plus influent aujourd’hui. Quel prodige pour cette femme voilée d’être tout et son contraire, à la fois l’ombre et la lumière, le zéro et l’infini, le juste et l’injuste, le bien et le mal, le vrai et le faux.

 

Son impuissance est si puissante que la femme voilée provoque des guerres à elle seule. En Afghanistan, en Irak, en Syrie, la femme voilée est l’infiniment impuissante, la totalement dominée, celle dont le malheur absolu est tel que des politiciens mobilisent leur armée pour la sauver. Sans lui demander son avis, évidemment. Que de belles photos que ces Afghanes complètement voilées qui font la file pour voter lors d’élections frauduleuses. Là-bas, une femme voilée qui vote est la preuve que la démocratie a bien triomphé. Nos politiciens et nos militaires peuvent alors abandonner le pays en ruines avec la satisfaction de la tâche accomplie.

 

Or, surprise ! En Occident, la femme voilée n’est plus cet être infiniment impuissant qu’il faut libérer à coups de bombes. Non : c’est elle qui nous envahit, de par sa toute-puissance totalitaire, et elle menace la démocratie quand elle veut voter voilée. Combien y en a-t-il au Québec ? Quelques dizaines. Aucune femme voilée n’est politicienne, directrice d’une banque ou propriétaire d’une grande firme, d’un média concentré, aucune n’est journaliste ou chroniqueuse, militaire ou policière, directrice d’un festival, présidente d’un syndicat ou porte-parole d’une association étudiante, artiste ou humoriste adulée, universitaire, grand prêtre, idole du sport ou marraine de la mafia. La femme voilée ne se préoccupe pas de telles frivolités. Par sa seule existence individuelle et son visage voilé, elle impose ses valeurs à tout un pays, toute une population.

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Lorsqu’elle prête serment de citoyenneté à Elizabeth II, monarque du Canada et Défenderesse de la foi et Gouverneure suprême de l’Église d’Angleterre (le titre officiel de la reine, selon la religion anglicane) et déclare : « Je jure que je serai fidèle et porterai sincère allégeance à Sa Majesté la reine Elizabeth Deux, reine du Canada, et à ses héritiers et successeurs », c’est bien parce qu’elle se voile le visage qu’elle ruine les valeurs démocratiques et laïques du Canada. Sacrée femme voilée !

 

Ni racisme ni islamophobie

 

Cet être à la fois totalement impuissant et absolument puissant est à ce point paradoxal que même le sens des mots s’efface à son contact. Ainsi, les mots perdent tout leur sens et il n’est pas possible d’être raciste ou islamophobe lorsqu’on évoque la femme voilée. Elle provoque même l’évaporation pure et simple de certains phénomènes sociaux. Depuis que la femme voilée nous a envahis, il n’y a plus au pays, surtout chez les chroniqueurs, ni racisme, ni xénophobie, ni islamophobie, autant de phénomènes qui ne sont qu’illusions inventées par la gauche-progressiste-pluraliste-multiculturaliste-postmoderne-bien-pensante-uqamienne-du-Plateau-idiots-utiles-carrés-rouges-grateux-de-guitare, pour censurer quiconque oserait critiquer les femmes voilées.

 

Finalement, on en vient à penser qu’il n’y avait pas d’antisémitisme dans les pays libéraux occidentaux, vers la fin des années 1930, quand nos gouvernements ont refusé d’accueillir plus de juives et juifs fuyant le nazisme en Allemagne (voir la conférence d’Évian en 1938 et le refoulement du navire Saint-Louis en 1939). Refuser cette « migration » juive n’avait rien d’antisémite, puisqu’on ne pouvait accueillir toutes les misères du monde, sans oublier l’incompatibilité du judaïsme avec nos cultures nationales et que plusieurs juifs étaient communistes et représentaient donc une menace à la sécurité nationale. Mais je m’égare. Revenons à « nos » femmes voilées.

 

Le patriarcat, c’est elle !

 

Il serait absurde de laisser entendre qu’il y aurait en Occident un peu de racisme antimulsulman après une trentaine d’années de guerre impérialiste contre des pays à majorité musulmane (Irak en 1991, Afghanistan, encore l’Irak en 2003, et maintenant encore l’Irak et la Syrie, sans oublier quelques interventions en Libye et les drones au Pakistan et au Yémen). Contrairement aux barbares, nous menons nos guerres de manière civilisée et sans être racistes.

 

Nous sommes à ce point dénués de racisme et d’islamophobie que nous sommes les plus fidèles alliés de l’Arabie saoudite, qui a inspiré et financé les talibans en Afghanistan et au Pakistan et le groupe État islamique. Ah ! l’Arabie saoudite. Pays aux charmes exotiques, aux flagellations et décapitations à répétition, aux discrets gisements de pétrole, où nos médecins vont prodiguer leurs bons conseils avant de devenir premier ministre et où il fait si bon vendre de l’armement pour protéger ce régime ami. La femme voilée nous y réserve toute une surprise : hop ! Elle disparaît comme si elle n’avait jamais existé ! Plus personne n’y pense, ne s’en préoccupe.

 

Mais son plus grand coup de force, elle le réalise chez nous par un subterfuge des plus coquins. La femme voilée serait, nous dit-on, sous l’emprise totale de son mari, son père ou son frère. Or elle parvient à se substituer à son oppresseur pour qu’on la stigmatise, elle ! Trop fort ! C’est elle qu’on épingle, critique, attaque, insulte dans la rue et les réseaux sociaux et qu’on veut priver d’opportunité de travail, pour son bien, pour l’émanciper. En fait, le patriarcat, c’est elle ! Je me dis alors que pour enrayer la violence conjugale, il faudrait interdire aux femmes violentées de prêter serment ou de travailler dans la fonction publique. Les hommes violents ne s’en remettraient jamais et la violence masculine serait définitivement éradiquée…

 

Mais je m’égare, une fois de plus.

 

Au final, voilà peut-être la plus grande force de la femme voilée : nous égarer…

***

Francis Dupuis-Déri

Dupuis-Deri_F

Professeur de science politique à l’UQAM.

Auteur de «L’éthique du vampire : de la guerre en Afghanistan et quelques horreurs de notre temps» (Lux, 2007).

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    Très belle analyse, Lettres.

    Cette femme voilée nous renvoie l’image de notre culture matérialiste superficiel qui caractérise nos sociétés dites (Évoluer), un simple bout de tissus capable de provoqué une telle rupture sociétaire faut le faire!. Pas très profond comme valeur humaine non?

    Et pourtant le discours politique est très explicite de notre fausse Laïcité, certain parlant même d’inclure dans une constitution l’égalité Homme-Femme, très rétrograde en 2015. Basé sur une idéologie récurrente, qui n’a rien de Laïque. Puisque la logique hors de tout dogme ou croyance, impose plutôt l’égalité des êtres humains, sans aucune distinction quelconque. Mais l’implication qu’elle impose fait peur au commun des mortels, surtout à la classe politique et économique qui comme toujours, en abuse très largement pour notre propre bien (sic).