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Japon: le regard tordu des Occidentaux

Philippe Pelletier, Lettre ? la Presse

Philippe Pelletier

G?ographe, professeur ? l’Universit? Lyon 2, l’auteur a ?crit plusieurs ouvrages sur le Japon, o? il a v?cu pendant sept ans.

La fa?on dont certains m?dias ont trait? le jour m?me de ce que les Japonais appellent d?sormais le ?gigantesque s?isme du T?hoku? r?v?le comment l’Occident regarde ce pays. D?s que la nouvelle de l’?norme secousse fut connue, tout le monde s’est inqui?t? du sort de Tokyo. Certes, le choc a ?t? rude dans la plus grande m?gapole du monde, les gratte-ciels ont tangu?, le parking de Tokyo Disneyland a ?t? inond?, des vitres ont ?t? bris?es, des maisons fissur?es, mais, le lendemain, les autorit?s japonaises ne recensaient officiellement que cinq morts pour le d?partement de Tokyo, autrement dit pas plus qu’un malheureusement banal accident de la route.

Mais cela n’a pas emp?ch? les t?moignages sensationnalistes et inutiles d’?trangers pr?sents ? Tokyo d’affluer sur les ondes. La palme du ridicule est revenue ? un journaliste du service public de la t?l?vision fran?aise qui, manifestement, avait eu tr?s peur, mais qui se demandait avec morgue et condescendance comment les Tokyotes, le soir m?me, pouvaient-ils continuer ? manger, boire dans les bars et m?me, pour certains, ? draguer les jolies filles! Diable, les Japonais seraient-ils des extra-terrestres pour vivre dans un pays manifestement diabolique, pour oser penser ? la vie, ? se sustenter, et plus si affinit?, au lieu de prier silencieusement pour la Terre-M?re qui s’est montr?e ingrate?

En revanche, les informations sur ce qui s’est r?ellement pass? sur le littoral du T?hoku touch? par le tsunami ?taient d?livr?es au compte-goutte alors qu’un simple clic sur la Toile permettait d’en apprendre beaucoup. En effet, d?s le 10 mars, jour d’un autre s?isme dans la m?me zone, les services de surveillance ?taient en alerte et sensibilisaient les populations. La JMA (Japan Meteorological Agency) annon?ait ?une semaine de vigilance?. Le lendemain, le jour du grand s?isme, l’alerte au tsunami est imm?diatement d?clench?e sur les zones c?ti?res, par sir?nes et haut-parleurs. Les habitants, qui disposaient d’une demi-heure pour r?agir, se sont r?fugi?s en masse sur les hauteurs.

Autrement dit, les Japonais, bien organis?s, ont fait face autant que possible au tsunami. Mais de ce fonctionnement collectif, pr?voyant et bien organis?, limitant autant que faire ce peut les d?g?ts (les infrastructures routi?res ont tenu), nous n’en saurons quasiment rien. Tout pour Tokyo, rien ou presque pour la province. Bient?t, tout cela sera occult? avec l’incident dans la centrale nucl?aire de Fukushima qui pose un grave probl?me, et d’un autre ordre.

Le pr?sident fran?ais s’est mis au diapason de la commis?ration et du sensationnalisme en annon?ant avec gravit? que la France allait ?voir comment faire parvenir des ?quipes, des avions et des moyens? aux Japonais, comme si ceux-ci vivaient encore dans une brousse recul?e et ? l’?ge de pierre! Les Japonais n’ont, heureusement, nul besoin des ?avions fran?ais? (ou d’autres pays, d’ailleurs, sinon pour des motivations diplomatiques).

D?cid?ment, le Japon n’a pas de chance. Il ne fait parler de lui que pour des catastrophes, rarement pour autre chose. De ce fait, il entre dans la rh?torique dominante sur les chocs et la fin du monde. En outre, les Japonais seraient d?cid?ment des ?tres ? part, passifs, mal organis?s et assez fous pour vivre sur une telle terre. Dans ce miroir, l’Occident ne projette en fait que ses propres angoisses de mort, parfois ? la limite du racisme.

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