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Jacques Rouxel et les Shadoks

Jacques Rouxel, inspirateur de la logique quantique des Shadoks

 

« Ce n’est qu’en essayant continuellement que l’on finit par réussir. Autrement dit, plus ça rate, plus on a de chance que ça marche ! » (Jacques Rouxel).

C’était un grand philosophe qui est mort à Paris il y a quinze ans, le 25 avril 2004 à l’âge de 73 ans (né à Cherbourg le 26 février 1931). Ses restes reposent au Père-Lachaise. Un grand philosophe du rire pince-sans-rire. Jacques Rouxel était connu avant tout pour avoir été le génial créateur des Shadoks qui avaient célébré leur cinquantenaire l’année dernière.

Les Shadoks ont divisé la France en deux à une époque où tout le monde regardait à la même heure la même chaîne de télévision (on était encore loin de la TNT, de l’Internet mobile, etc.). Et lorsque les Shadoks ont commencé leur conquête du monde, en début de soirée, à 20 heures 30, le scandale éclata. Pourquoi ? Il est très difficile de l’imaginer aujourd’hui tant, sur la forme et sur le fond, les images animées ont évolué en cinquante ans. C’était deux jours avant mai 1968 !

Disons que la principale cause de la polémique, c’était que les téléspectateurs s’étaient approprié la télévision et qu’ils considéraient qu’elle était un outil de transmission du savoir, de diffusion de la culture. Or, comme l’a dit Jacques Rouxel à Michel Field le 15 juin 1993 sur France 2 : « Le principe de base, c’était de raconter des choses qui ne veulent rien dire. ». À la manière de l’humour british, très décalé. Très calé et décalé.

En fait, cet homme trop modeste se trompait : tout ce qu’il faisait dire par les Shadoks était au contraire très intéressant et avait un sens. Jacques Rouxel avait un très bon niveau scientifique et un bon niveau de logique. Tous ses aphorismes, et ils sont nombreux, se servent justement d’une logique implacable avec une petite faille discrète pour pouvoir conclure n’importe comment. Raisonner comme des pieds, hélas, on le voit encore tous les jours à la télévision, et c’était justement une certaine ironie de l’observation qui motivait la création des Shadoks.

Exemple d’aphorisme shadok : « Avec un escalier prévu pour la montée, on réussit souvent à monter plus bas qu’on ne serait descendu avec un escalier prévu pour la descente. ». Avec une telle phrase, impossible de ne pas songer aux lithographies fabuleuses de M. C. Escher (1898-1972), capable de tracer des cages d’escalier sur le principe de l’anneau de Möbius. Autre exemple : « Il vaut mieux pomper même s’il ne se passe rien, que de risquer qu’il se passe quelque chose de pire en ne pompant pas. ». On appelle cela le principe de précaution !

On pourra évidemment surajouter qu’ils étaient les représentants de l’anti-France mais un grand pays sans sens de l’humour et sans autodérision reste-t-il encore un grand pays ? Car il ne faut pas se cacher l’idée que les Shadoks sont les représentants peu flatteurs des Français face aux… Britanniques, représentés par les Gibis qui montrent un tantinet plus d’intelligence et de bon sens (notamment pour chercher une planète un peu moins plate).

Jacques Rouxel a commencé sa vie en faisant des études à …HEC ! Il aurait pu terminer Président de la République …comme François Hollande. Mais pour mon bonheur, le vôtre ?, il s’est trop marré à faire des petits dessins durant ses études. Certes, il a eu le diplôme de la meilleure école commerciale de France et il a même commencé à faire de la publicité pour de grands groupes industriels, notamment des petits films publicitaires, mais il a vite bifurqué vers la création audiovisuelle.

Il est devenu un producteur indépendant (il a créé plus tard, en 1973, notamment avec son épouse, le studio AAA) et le créateur de petits films et petits dessins animés, en particulier avec des visées publicitaires ou pédagogiques. Il a proposé ses services au fameux Groupe de recherches musicales (GRM) intégré au Service de la recherche de l’ORTF, dirigé par Pierre Schaeffer, l’un des créateurs de la musique concrète avec Pierre Henry. Jacques Rouxel leur a proposé de produire des images avec les sons. Il a mis en place l’Animographe pour faire des animations dessinées, et après des premières séries, il a proposé les Shadoks, qui ont mis plus d’un an avant de passer à la casserole, ou plutôt, à la télévision. Quatre séries ont été ainsi produites, les trois premières à la même époque (1968, 1969, 1972-1973), produites par TF1, et une dernière sur Canal Plus en 2000, produite par AAA.

Tout le scénario, les textes, les idées, proviennent de Jacques Rouxel qui avait un esprit rationnel, clair, scientifique, mathématique, mais aussi poétique, original, subtil, humoristique. On voit ainsi comment il savait user et abuser du langage mathématique, des axiomes, des théorèmes, des déductions, et de la logique, pour faire dire tout et n’importe quoi. La géométrie rouxellienne n’est pas sans faille spatio-temporelle, même ses expressions et ses notions sont sujettes à caution (qu’est-ce qu’un point parallèle ?!!).

La logique shadok est donc particulière, on y parle passoire, nouilles, diamètre de l’eau (qui n’avait pas encore de mémoire), point parallèle à une droite, etc. Du surréalisme adapté aux nouveaux outils de communication. Une logique tout quantique qui s’inverse lorsqu’on pointe un œil attentif sur ces bestioles particulièrement stupides aux cris frissonnant de puérilité.

Le dessin des Shadoks est très sobre, quelques traits, mais l’expression est suffisante pour faire passer des messages forts et hilarants. Il n’en faut pas beaucoup. Il ne faisait pas dans la sophistication mais dans le réactif. C’est pourquoi le choix du dessin animé était excellent, et les rares livres qu’il a publiés par la suite, entre livres illustrés et bandes dessinées, passaient moins bien parce que ses dessins étaient très forts dans le dynamique, moins dans le statique.

Et puis, il manquait aussi quelque chose avec seulement du papier glacé, avec seulement l’image. Il manquait le mouvement, mais il manquait aussi le son. Deux sons. La musique, directement issues du GRM de l’ORTF, composée par Robert Cohen-Solal (75 ans), de la musique concrète qui s’harmonisait très bien à ce style d’animation, et aussi la voix, la fameuse voix du très grand acteur Claude Piéplu (1923-2006).

Ce dernier a d’ailleurs été souvent agacé qu’il ne fût réduit qu’à sa voix (par ailleurs excellente) du narrateur des Shadoks alors qu’il était un acteur et un comédien accompli, au point de jouer des pièces de théâtre jusqu’à Fianarantsoa (la capitale intellectuelle de Madagascar). Il lui fallait rappeler qu’il avait aussi des yeux, un regard, un corps et pas seulement une voix, même si celle-ci était extraordinaire et reconnaissable entre toutes, à l’instar de celle de Claude Rich et de Jean-Pierre Marielle (qui vient de disparaître).

Jacques Rouxel, lui, au contraire, ne se sentait pas « réduit » à être connu pour les Shadoks, car finalement, les Shadoks furent l’œuvre de sa vie, laissant comprendre son grand sens de l’humour au-delà de ses raisonnements loufoco-intéressants.

C’est d’ailleurs avec cette inspiration shadok qu’il a continué à produire plusieurs dizaines de courts-métrages animés, tant pour la publicité que pour des présentations pédagogiques de certaines notions scientifiques, comme ce documentaire animé sur l’électricité, réalisé entre 1981 et 1983, qui, s’il semble avoir mal vieilli (le son est techniquement poussif, et les animations trop sobres pour les technologies actuelles en 3D), reprend le même type d’atmosphère que pour les Shadoks mais cette fois-ci, en « sérieux ». Ces petits films donnent une idée, au-delà de la série des Shadoks, de la personnalité très originale et avant-gardiste de Jacques Rouxel (et même si c’est différent avec une autre voix que Claude Piéplu, l’humour reste toujours aussi sophistiqué, avec beaucoup de clins d’œil).

Je termine par cette dernière maxime rouxellienne, qui justifie, hélas, l’existence de boucs émissaires dans le discours démagogique de bien des responsables politiques : « Pour qu’il y ait le moins de mécontents possible, il faut toujours taper sur les mêmes. ». Qu’ils soient Juifs, immigrés, étrangers, riches, bourgeois, le principe est toujours le même : les maux viennent toujours des autres et jamais de soi. Un discours, forcément fédérateur, mais fédérateur autour de la haine de l’Autre, en cassant la cohésion nationale par le clivage : « nous » et « eux ». En ce sens, Jacques Rouxel était un très grand philosophe politique. Que son souvenir vivant reste honoré : ga bu zo meu !

Sylvain Rakotoarison (24 avril 2019)
http://www.rakotoarison.eu

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