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Irak, Libye, Iran, Ukraine : Guerres des ?lites contre les peuples

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La plupart des experts de l??volution historique ont tendance ? percevoir une nouvelle guerre mondiale par le d?ploiement ? grande ?chelle de moyens militaires visant la d?faite, la destruction ou l?asservissement d?un des bellig?rants. Bien que l?id?e d?un tel sc?nario sinistre ne peut certainement pas ?tre exclue, il y a des raisons de croire, cependant, que la fameuse Troisi?me Guerre mondiale dont on parle tant pourrait ?tre d?un type diff?rent?: plut?t entre classes qu?entre pays.

Vue sous cet angle, la troisi?me guerre mondiale se d?roule d?j?, et elle fait rage depuis des ann?es?: la guerre unilat?rale n?olib?rale, transfrontali?re de l??conomie d?aust?rit? qui est men?e par la classe transnationale de l?oligarchie financi?re contre l??crasante majorit? des citoyens du monde, les 99%.

La mondialisation du capital et l?interd?pendance des march?s mondiaux a atteint un tel niveau que des affrontements militaires de grande envergure comme ceux des premi?re et seconde guerres mondiales pourraient conduire ? une catastrophe financi?re pour tous. Sans surprise, le r?seau des ?lites financi?res transnationales, qui choisissent souvent depuis les coulisses les politiciens et les gouvernements, semblent ?tre oppos?s ? une autre guerre internationale qui pourrait paralyser les march?s financiers ? travers le monde.

Cela explique pourquoi les r?centes agressions imp?rialistes ont souvent pris la forme d?interventions de type ??soft-power???: r?volutions de diff?rentes couleurs, coups d??tat ??d?mocratiques??, guerres civiles provoqu?es, sanctions ?conomiques, etc. Bien s?r, l?option militaire demeure lorsque les strat?gies de changement de r?gime ??soft-power?? ?chouent ou s?av?rent insuffisantes.

Cependant, m?me dans ce cas, tous les efforts sont faits (par les grandes puissances capitalistes) pour rendre ces interventions militaires ??contr?l?es?? ou ??g?rables??, c?est-?-dire limit?es ? un niveau local ou national. Alors que les guerres ??contr?l?es?? ont tendance ? prot?ger les fortunes des profiteurs de guerre et les b?n?ficiaires des d?penses militaires (principalement le complexe s?curit?-militaro-industriel et les grandes banques), ils ne provoquent pas de paralysie des march?s financiers internationaux.

Cela explique aussi pourquoi les grandes puissances mondiales comme la Chine, la Russie, l?Inde et le Br?sil ont tendance ? ne pas s?opposer plus fermement aux politiques d?intimidation des ?tats-Unis. Les cercles oligarchiques de ces pays ont plus en commun avec leurs homologues des ?tats-Unis et d?autres pays capitalistes qu?avec leurs compatriotes. ???Qu?ils ?lisent domicile ? New York ou Hong Kong, Moscou ou Bombay, les super-riches aujourd?hui constituent de plus en plus une nation ? part enti?re??, fait remarquer Chrystia Freeland, r?dactrice de?Reuters, qui c?toie les ?lites ? travers le monde.

Il est donc logique de penser qu?une alliance de fait existe entre les membres de cette ??nation?? mondiale des super-riches, qui contribue ? faciliter les plans imp?rialistes de changement de r?gime. Par exemple, lorsque la Russie est menac?e par les Etats-Unis et leurs alli?s europ?ens, les oligarques russes ont tendance ? collaborer clandestinement avec leurs homologues de classe ? l?Ouest, sapant ainsi la r?sistance de la Russie ? une ing?rence des puissances occidentales.

Un bref regard sur les op?rations r?centes de changement de r?gime dans des pays comme l?Irak et la Libye, d?une part, et l?Ukraine et l?Iran, d?autre part, peut aider ? comprendre quand et o? les puissances imp?rialistes ont recours ? une action militaire directe pour provoquer le changement (comme en Irak et en Libye), et o? et quand ils ont recours plut?t ? des tactiques de ??soft-power?? pour les m?mes objectifs, comme en Ukraine et en Iran. Deux raisons ou consid?rations principales peuvent ?tre identifi?es quant au choix des imp?rialistes dans les moyens ou tactiques ? mettre en oeuvre.

La premi?re est li?e aux ?carts entre classes dans les pays cibl?s. Gr?ce ? une vaste (et souvent scandaleuse) privatisation des biens publics dans l?Ukraine et l?Iran, on a vu ?merger des cercles d?oligarques financiers assez riches dans ces deux pays.

Ces magnats pro-occidentaux ont tendance ? collaborer avec les forces interventionnistes de l??tranger?; ils sont essentiellement des agents de changement de r?gime de l?int?rieur, en collaboration avec les forces imp?rialistes de l?ext?rieur. C?est ce qui explique (au moins partiellement) la raison pour laquelle les plans de changement de r?gime dans ces deux pays se sont appuy?s principalement sur le ??soft power?? et les r?volutions de couleur au lieu d?une intervention militaire directe.

En revanche, l?Irak de Saddam Hussein et la Libye de Mouammar Kadhafi n?avaient pas de classes riches influentes et connect?es au niveau international. Ni Saddam, ni Kadhafi n??taient des parangons de vertu ou des champions de la d?mocratie, mais ils ont jou? le r?le de ce qu?on appelle parfois de ??dictateurs ?clair?s???: ils ont mis en ?uvre des programmes sociaux ?tendus, maintenu un fort secteur public, se sont oppos?s ? la privatisation des services publics tels que la sant? et de l??ducation, et conserv? les industries ??strat?giques?? telles que l??nergie et la finance sous la propri?t? et le contr?le de l??tat.

Ensemble, ces politiques ont emp?ch? l??mergence d??lites financi?res puissantes comme celles qui ont ?merg? et se sont d?velopp?es en Iran ou en Ukraine. Cela signifie, entre autres, que la ??puissance douce?? et/ou la tactique de la r?volution de couleur, qui d?pendent fortement d?alli?s autochtones ou locales, ? savoir la bourgeoisie dite compradore, n?avaient pas de bonnes chances de succ?s dans ces pays ? d?o? le recours au ??hard-power?? ou intervention militaire/occupation directe en Irak et en Libye.

La deuxi?me consid?ration imp?rialiste dans le choix entre tactiques ??soft?? ou ??hard?? est celle de savoir si la guerre d?clench?e pourra ?tre contr?l?e et g?r?e au niveau local ou national, ou si elle peut ?chapper ? tout contr?le et se transformer en un conflit r?gional et/ou mondial.

Dans le cas de l?Ukraine, par exemple, une agression militaire directe aurait certainement impliqu? la Russie, et serait tr?s probablement devenue mondiale, avec des cons?quences d?sastreuses sur le plan ?conomique/financier, ?chappant au contr?le des puissances imp?rialistes ? d?o? le choix d?employer le ??soft-ppower?? et/ou le coup d??tat ??d?mocratique?? en Ukraine.

Une pr?occupation similaire pour l?Iran ? qu?une guerre totale pourrait ?chapper ? tout contr?le ? explique aussi pourquoi les plans de changement de r?gime dans ce pays ont (pour l?instant) port? principalement sur des sanctions ?conomiques et d?autres tactiques de ??soft-power??, dont la ??r?volution de couleur?? baptis?e verte de 2009.

En revanche, c?est le ??hard power?? ou la force militaire brute qui a ?t? choisie pour un changement de r?gime en Irak et en Libye, choix bas? sur la quasi-certitude que ces guerres allaient pouvoir ?tre contr?l?es avec un certain succ?s et ne pas se transformer en un conflit r?gional ou mondial.

Le cas de l?Ukraine

La crise r?cente et en cours en Ukraine montre clairement comment les ?lites financi?res transnationales ont tendance ? ?viter les guerres internationales cataclysmiques, de l??chelle de la Premi?re ou Seconde guerres mondiales, en faveur de guerres contr?lables et souvent entre classes via des sanctions ?conomiques et autres tactiques de ??soft power??.

Au lendemain du putsch du 22 f?vrier ? Kiev, qui a renvers? le pr?sident d?ment ?lu Viktor Ianoukovitch et port? au pouvoir le r?gime issu du coup d?Etat et soutenu par les Etats-Unis, les tensions entre la Russie et les puissances occidentales ?taient si fortes que de nombreux observateurs ont averti de ??l?imminence d?une III?me guerre mondiale??.

Bien que les tensions et le danger de grands affrontements militaires entre les deux parties persiste, ils ont consid?rablement diminu? depuis le d?but mai, lorsque le pr?sident russe Vladimir Poutine a c?d? dans le bras de fer avec les puissances occidentales en annon?ant le 7 mai que la Russie respecterait l??lection pr?sidentielle en Ukraine, et travaillerait avec celui qui sera ?lu ? en l?occurrence le milliardaire oligarque Petro Proshenko.

Malgr? la poursuite de la r?pression brutale contre les militants autonomistes dans les provinces du sud-est/est de l?Ukraine, les man?uvres diplomatiques sans rel?che men?es par les repr?sentants des ?lites financi?res des ?tats-Unis, l?Europe, l?Ukraine et la Russie ont n?anmoins r?ussi ? ?viter un clash militaire entre les parties am?ricaines et russes.

Qu?est-ce qui a chang? entre toutes les menaces ant?rieures de sanctions massives et/ou d?actions militaires contre la Russie et l?accalmie relative et les ??solutions diplomatiques?? d?aujourd?hui??

La r?ponse, en un mot, est que les puissants int?r?ts ?conomiques au sien de la finance internationale, le commerce et les investissements (c?est ? dire les ?lites financi?res en Russie, l?Ukraine et le noyau des pays capitalistes) ne peuvent tout simplement pas risquer une nouvelle guerre mondiale incontr?lable. Certes, les grandes banques et les complexes militaro-industriels influents ont tendance ? prosp?rer sur les guerres perp?tuelles et les tensions internationales. Mais ils ont aussi tendance ? pr?f?rer des guerres ??g?rables??, ??contr?lables?? au niveau local ou national (comme celles en Irak ou en Libye, par exemple) aux grandes guerres cataclysmiques r?gionales ou mondiales.

Ce n?est pas un secret que l??conomie de la Russie est devenue de plus en plus li?e ? l??conomie Occidentale (principalement en raison de la puissance ?conomique et du comportement de ses oligarques transnationaux), et elle est ?galement devenue de plus en plus vuln?rables aux fluctuations du march? mondial et aux menaces de sanctions ?conomiques. C?est ce qui explique, dans une large mesure, les gestes conciliants du pr?sident Poutine destin?s ? att?nuer par des moyens diplomatiques les hostilit?s sur la crise en Ukraine.

Ce qui est moins connu, cependant, c?est que les ?conomies occidentales sont vuln?rables aussi ? des sanctions de la Russie, si la Russie d?cide de se venger. En fait, la Russie poss?de de puissants armes ?conomiques pour exercer des repr?sailles, si n?cessaire. Les effets ?conomiques de sanctions r?ciproques pourraient ?tre tr?s douloureux pour un certain nombre de pays europ?ens. En raison de l?interconnexion de la plupart des ?conomies et des march?s financiers, des sanctions en repr?sailles pourraient aggraver de fa?on significative l??conomie de l?Union europ?enne, d?j? fragile, et m?me l??conomie mondiale?:

Des sanctions sur les exportations russes affecteraient s?v?rement l?UE. L?Europe importe 30% de son gaz de la soci?t? d?Etat russe Gazprom. La Russie est ?galement le plus gros client de l?Europe. L?UE est, de loin, le premier partenaire commercial de la Russie et repr?sente environ 50% de toutes les exportations et importations russes.

En 2014, les ?changes commerciaux entre l?UE et la Russie s??l?vent ? environ 360 milliards d?euros (491 milliards de dollars) par an. Le total des exportations de la Russie vers l?UE, principalement de mati?res premi?res comme le gaz et le p?trole, s??l?ve ? environ 230 milliards d?euros, tandis que les importations de la Russie de l?UE s??l?vent ? environ 130 milliards d?euros, principalement de produits manufactur?s et de denr?es alimentaires. L?UE est ?galement le plus grand investisseur dans l??conomie russe et repr?sente 75% de tous les investissements ?trangers en Russie. [1]

La Russie peut aussi exercer des repr?sailles contre l?Occident et ses menaces de geler des avoirs d?individus et de soci?t?s russes en gelant les avoirs de soci?t?s et d?investisseurs occidentaux?:

En cas de sanctions ?conomiques occidentales, les l?gislateurs russes ont annonc? qu?ils adopteraient un projet de loi pour geler les avoirs des entreprises europ?ennes et am?ricaines qui op?rent en Russie. De l?autre c?t?, plus de 100 hommes d?affaires et hommes politiques russes sont pr?tendument vis?s par l?UE d?un gel de leurs avoirs europ?ens.

Outre Alexey Miller, chef de l?entreprise publique Gazprom, le PDG de Rosneft, Igor Setchine, est apparemment aussi sur la liste des sanctions. Rosneft est la plus grande compagnie p?troli?re au monde et, en tant que tel, a des partenaires dans le monde entier, y compris en Occident. Par exemple, la soci?t? am?ricaine Exxon-Mobil a un projet d?exploration de p?trole de 500 millions de dollars avec Rosneft en Sib?rie, et Exxon-Mobil est d?j? en partenariat avec le g?ant p?trolier russe pour exploiter les r?serves de p?trole de la mer Noire. [2]

La Russie a d?autres armes ?conomiques ? sa disposition pour infliger des d?g?ts aux ?conomies am?ricaine et europ?enne. Par exemple, en r?action aux menaces de gel des actifs par les Etats-Unis et ses alli?s europ?ens, la Russie a liquid? (fin F?vrier et d?but Mars 2014) plus de 100 milliards de dollars d?avoirs en bons du Tr?sor am?ricains.

L?escalade de telles menaces imprudentes de geler les avoirs des gouvernements ??hostiles?? pourrait bien toucher la Chine, avec des cons?quences d?sastreuses pour le dollar am?ricain, puisque ??La Chine d?tient environ 1,3 mille milliards de dollars en bons du Tr?sor am?ricain et est le premier investisseur parmi les gouvernements ?trangers??. [3]

Ce degr? ?lev? d?interconnexion ?conomique et financi?re explique pourquoi ? avec le soutien de Washington et l?accord de Moscou ? les diplomates europ?ens de Berlin et de Bruxelles se sont pr?cipit?s ? Kiev pour une Table Ronde de Discussions et pour ouvrir la voie ? la pseudo ?lection pr?sidentielle du 25 mai, donnant ainsi une l?gitimit? au r?gime issu du coup d?Etat, et ?vitant la perspective d?une escalade mutuellement destructrice de sanctions ?conomiques et/ou d?actions militaires.

La comparaison avec l?Irak et la Libye

Les changements de r?gime en Libye (2011) et en Irak (2003) au moyen d?interventions militaires tendent ? ?tayer l?argument principal de cet essai selon lequel, dans le cadre des objectifs de changements de r?gime, les puissances imp?rialistes ne recourent ? l?action militaire directe que lorsque

a) les op?rations militaires peuvent ?tre contr?l?es ou limit?es dans le pays cibl?, et

b) en absence d?alli?s locaux importants ou puissants dans le pays cibl?, c?est-?-dire des forces oligarques riches li?s aux march?s mondiaux et, par cons?quent, ? des forces externes de changement de r?gime.

Kadhafi et Saddam gouvernaient avec un poing de fer, mais ils avaient maintenu de solides secteurs publics et des industries et services largement nationalis?s. Cela est particuli?rement vrai dans le cas des industries strat?giques comme l??nergie, la banque, les transports et les communications, ainsi que des services sociaux essentiels tels que la sant?, l??ducation et les services publics.

Ils l?ont fait non pas tant par conviction socialiste (m?me s?ils pr?tendaient parfois ?tre les champions du ??socialisme arabe??), mais parce que, dans leurs luttes ant?rieures contre les r?gimes rivaux d?aristocraties, ils ont appris que le contr?le des ?conomies nationales par une gestion bureaucratique de l??tat, avec un ?tat-providence fort, ?tait plus b?n?fique ? la stabilit? et la continuit? de leur domination que le d?veloppement de forces ?conomiques d?brid?es et/ou l??mergence de puissances industrielles et financi?res dans le secteur priv?.

Quelle que soit la motivation, le fait est que ni Saddam, ni Kadhafi n?ont tol?r? la mont?e d??lites financi?res puissantes avec des liens importants avec les march?s mondiaux ou les puissances occidentales. Sans surprise, dans ces deux pays, les figures de l?opposition et les forces qui ont collabor? avec les projets imp?rialistes de changement de r?gime ?taient compos?s en grande partie soit des restes d?une ?poque royale et/ou tribale, soit de petits intellectuels expatri?s et militaires d?chus qui ont ?t? forc?s de vivre en exil.

Contrairement aux ?lites financi?res en Ukraine, par exemple, les forces de l?opposition en Irak et en Libye n?avaient ni les moyens ?conomiques pour financer les forces du changement de r?gime, ni une base sociale/soutien dans leur pays d?origine. Ils manquaient aussi des liens financiers et politiques forts et fiables avec les march?s occidentaux et les institutions politiques.

Cela explique pourquoi les sanctions ?conomiques et autres tactiques de ??soft-power?? (telles que la mobilisation, la formation et le financement de forces d?opposition) se sont av?r?es insuffisantes pour faire tomber les r?gimes de Saddam Hussein et Kadhafi et pourquoi l?imp?rialisme am?ricain et ses alli?s ont d? d?ployer le ??hard-power?? de l?action militaire/occupation pour atteindre cet objectif. En outre, comme mentionn? plus haut, les puissances imp?riales interventionnistes ?taient convaincus que (contrairement ? l?Ukraine ou ? l?Iran, par exemple) ces invasions militaires pouvaient ?tre contr?l?es et limit?es ? l?int?rieur des fronti?res.

Le cas de l?Iran

La politique am?ricaine de changement de r?gime en Iran ressemble davantage au mod?le suivi en Ukraine qu?? celui suivi en Irak ou en Libye. Ceci est en grande partie due ? (a) la crainte qu?une intervention militaire directe en Iran ne puisse pas ?tre contr?l?e ou limit?e ? ce seul pays, et (b) l?existence en Iran d?une oligarchie financi?re relativement bien d?velopp?e et orient?e vers l?Occident sur laquelle les ?tats-Unis et ses alli?s peuvent compter pour aboutir ? une r?forme et/ou un changement de r?gime de l?int?rieur.

Bien-s?r, ces deux m?thodes ne sont pas exclusives?: soit la puissance militaire, soit le ??soft power??. Il s?agit plut?t d?une question de dosage entre l?une et l?autre, en fonction des circonstances sp?cifiques. En effet, le projet imp?rialiste envers l?Iran depuis la r?volution de 1979 inclut un certain nombre de tactiques (souvent concurrentes). Elles vont de l?incitation et le soutien ? Saddam Hussein pour envahir l?Iran (en 1980), ? la formation et le financement d?organisations terroristes de d?stabilisation anti-Iranniennes, les menaces militaires constantes, aux efforts visant ? saboter l??lection pr?sidentielle de 2009 par la soi-disant ??r?volution verte??, et l?escalade syst?matique de sanctions ?conomiques.

Ayant ?chou? (pour l?instant) dans ces complots de ??changement de r?gime?? de l?ext?rieur, les ?tats-Unis semblent avoir opt? ces derni?res ann?es pour un changement de r?gime (ou r?forme) de l?int?rieur?; ? savoir par la collaboration politique et ?conomique avec les courants pro-occidentaux au sein des cercles dirigeants de l?Iran.

Ce qui semble avoir fait changer d?avis les ?tats-Unis et ses alli?s est l??mergence en Iran d?une classe capitaliste ambitieuse dont la priorit? principale semble ?tre de faire des affaires avec leurs homologues de l?Ouest. Ce sont en grande partie des oligarques iraniens riches qui sont litt?ralement l? pour faire du business, pour ainsi dire?; pour eux, des questions telles que la technologie nucl?aire ou la souverainet? nationale sont d?une importance secondaire.

Apr?s s??tre m?thodiquement (et souvent scandaleusement) enrichis ? l?ombre du secteur public de l??conomie iranienne, ou en vertu des postes politiques/bureaucratiques qu?ils occupaient (ou occupent encore) dans l?appareil d??tat, ces gens ont d?sormais perdu tout app?tit pour des mesures ?conomiques radicales n?cessaires ? l?autosuffisance ?conomique afin de r?sister ou supporter le poids des sanctions ?conomiques brutales. Au lieu, ils sont maintenant press?s de conclure des affaires et d?investir avec leurs alli?s de classe transnationaux ? l??tranger.

Plus que tout autre couche sociale, le pr?sident Hassan Rouhani et son administration repr?sentent les int?r?ts et les aspirations de cette classe montante capitaliste-financi?re en Iran. Les repr?sentants de cette classe d?tiennent le pouvoir ?conomique et politique principalement par la tr?s influente Chambre Iranienne de commerce, d?industrie, des mines et de l?agriculture (ICCIMA).

Les affinit?s id?ologiques et/ou philosophiques entre le pr?sident Rouhani et les gens de pouvoir au sein de l?ICCIMA se refl?tent dans le fait que, imm?diatement apr?s son ?lection, le pr?sident a nomm? l?ancien chef de la Chambre de Commerce, Mohammad Nahavandian, un ?conomiste n?o-lib?ral ?duqu? aux Etats-Unis, et un conseiller de l?ancien pr?sident Hashemi Rafsanjani, comme son chef de cabinet.

C?est gr?ce ? la Chambre de Commerce d?Iran qu?en Septembre 2013, une d?l?gation ?conomique iranienne a accompagn? le pr?sident Rouhani ? l?Organisation des Nations Unies ? New York pour n?gocier des affaires/investissements potentiels avec leurs homologues am?ricains. La Chambre de commerce d?Iran a ?galement organis? un certain nombre de d?l?gations ?conomiques qui ont accompagn? le ministre iranien des Affaires ?trang?res, Mohammad Javad Zarif, en l?Europe pour des objectifs similaires.

De nombreux observateurs des relations am?ricano-iraniennes ont tendance ? penser que le dialogue diplomatique r?cemment lanc? entre les deux pays, y compris des contacts r?guliers dans le cadre des n?gociations nucl?aires, a commenc? avec l??lection du pr?sident Rouhani. Cependant, les faits montrent que les contacts en coulisse entre les repr?sentants des ?lites financi?res dans et autour des gouvernements am?ricain et iranien ont commenc? bien avant l??lection de Rouhani. Par exemple, un article relativement bien document? du?Wall Street Journal?a r?cemment r?v?l? que?:

Selon des fonctionnaires europ?ens inform?s sur cette affaire, de hauts fonctionnaires du Conseil national de s?curit? (US) avaient commenc? ? semer les graines d?une telle rencontre plusieurs mois auparavant ? par une s?rie de r?unions secr?tes et de conversations t?l?phoniques et l?implication de tout un assortiment de monarques arabes, d?exil?s iraniens et d?anciens diplomates am?ricains pour transporter clandestinement des messages entre Washington et T?h?ran. [4]

L?article, qui montre comment le ??r?seau de communications complexe a contribu? ? propulser le r?cent rapprochement entre les ?tats-Unis et l?Iran??, r?v?le que les r?unions, souvent tenues en secret, ??se sont d?roul?es en Europe, principalement dans la capitale su?doise de Stockholm??. En passant par des voies diplomatiques internationales telles que l?Asia Society, l?Association des Nations Unies et du?Council on Foreign Relations, ??Les parties am?ricaines et iraniennes se sont r?unies dans des h?tels et des salles de conf?rence, ? la recherche de formules pour d?samorcer la crise sur le programme nucl?aire de l?Iran et emp?cher la guerre??, souligne l?article. Les auteurs, Jay Solomon et Carol E Lee, ont ?galement ?crit?:

L?Asia Society et le Council on Foreign Relation, non gouvernementale, ont organis? des tables rondes pour MM Rouhani et Zarif en marge de la r?union de l?Assembl?e g?n?rale des Nations Unies en Septembre. Les deux hommes s?en sont servies pour expliquer les plans de T?h?ran ? des hommes d?affaires, anciens responsables gouvernementaux, universitaires et journalistes am?ricains.

Obama a personnellement fait un geste envers Rouhani l??t? dernier, peu apr?s l??lection de Rouhani. Le pr?sident am?ricain a ?crit une lettre au nouveau pr?sident iranien, soulignant la volont? de Washington de r?gler pacifiquement le diff?rend nucl?aire. Rouhani a r?pondu en termes similaires.

Zarif, quant ? lui, a renou? avec les responsables de la politique ?trang?re am?ricaine de premier plan qu?il avait rencontr?s lorsqu?il ?tait ambassadeur de l?Iran ? l?ONU dans les ann?es 2000.

Mme?[Suzanne] DiMaggio de l?Asia Society dit qu?elle ?tait parmi ceux ? New York qui ont contact? Zarif peu apr?s sa nomination au gouvernement de Rouhani. V?t?ran de contacts informels entre les responsables iraniens et am?ricains, elle a tenu de nombreuses r?unions au cours des dix derni?res ann?es avec ce diplomate ?duqu? aux Etats-Unis sur les moyens de sortir de l?impasse nucl?aire. [5]

Cela explique pourquoi le pr?sident Rouhani (et son cercle de conseillers pro-occidentaux) ont choisi Zarif comme ministre des Affaires ?trang?res, et pourquoi ils ont, peut-?tre imprudemment, plac? tous leurs espoirs d?une reprise ?conomique en Iran sur le rapprochement politique et ?conomique avec l?Occident, c?est-?-dire sur le libre-?change et les investissements des ?tats-Unis et d?autres grands pays capitalistes.

(Soit dit en passant, ceci explique aussi pourquoi l??quipe des n?gociateurs nucl?aires du pr?sident Rouhani a ?t?, bon gr? mal gr?, condamn? ? une position de faiblesse dans leurs n?gociations avec le groupe de pays P5 +1, et pourquoi les n?gociateurs iraniens ont renonc? ? autant en ?change de si peu.)

Conclusion et implications

Alors que les puissants b?n?ficiaires des guerres et d?penses militaires ? les grandes banques (comme principaux bailleurs de fonds des gouvernements) et le complexe militaro-industriel s?curitaire ? se d?veloppent sur les guerres et les tensions internationales, ils ont n?anmoins tendance ? pr?f?rer les guerres locales, nationales, limit?es, ou ??g?rables?? aux grandes guerres r?gionales ou mondiales qui, dans un mode cataclysmique, pourraient totalement paralyser les march?s mondiaux.

Ce qui explique en partie pourquoi, dans les cas de changement de r?gime en Irak et la Libye, par exemple, les ?tats-Unis et leurs alli?s ont opt? pour une action militaire/occupation directe?; alors que dans des cas comme l?Ukraine et l?Iran ils ont (pour l?instant) ?vit? une intervention militaire directe et comptent, au contraire, sur la tactique ??soft-power?? et r?volutions de diff?rentes couleurs.

Comme indiqu? plus haut, ceci est largement du, d?une part, ? la crainte qu?une guerre et intervention militaire en Ukraine ou en Iran puisse ?chapper ? tout ??contr?le???; et d?autre part, ? l?existence d??lites financi?res pro-occidentales suffisamment fortes et influentes en Iran et en Ukraine ? qui on pourrait faire appel pour provoquer un changement de r?gime de l?int?rieur, sans risquer une guerre catastrophique mondiale qui pourrait d?truire avec tout le reste la fortune de la classe capitaliste transnationale.

Les pouvoirs interventionnistes ont pratiquement toujours appliqu? la vieille tactique de diviser pour r?gner. Ce qui est relativement nouveau ici, c?est qu?en plus de l?emploi traditionnel de cette tactique (qui passe souvent par des questions controvers?es telles que la nationalit?, l?origine ethnique, la race, la religion, etc), les exemples r?cents montrent qu?elle s?appuie de plus en plus sur les divisions de classe.

Le calcul semble ?tre le suivant?: lorsqu?un pays comme l?Iran ou l?Ukraine peut ?tre divis? ? travers des lignes de classe, et que des alliances peuvent ?tre nou?es avec les oligarchies riches des pays cibl?s, pourquoi se lancer dans une attaque militaire qui pourrait d?une mani?re indiscrimin?e toucher aussi ? nos propres int?r?ts et ceux de nos alli?s locaux en m?me temps que ceux de nos ennemis??

Lorsque des sanctions ?conomiques ainsi que des alliances et des collaborations avec les oligarques locaux et ?conomiquement puissants peuvent ?tre utilis?es pour r?aliser des ??coups d?etat d?mocratiques?? ou une r?volution de couleur quelconque (souvent par le biais d??lections bidons), pourquoi risquer une attaque militaire aveugle aux cons?quences incertaines et potentiellement catastrophiques??

Cela montre (entre autres choses) comment les politiques imp?riales d?agression ont ?volu? au fil du temps ? des premiers stades de l?occupation militaire ??brute?? de l??poque coloniale aux tactiques modernes d?intervention, subtiles et furtives, sur plusieurs fronts. A la lumi?re des r?centes aventures de la politique ?trang?re des ?tats-Unis, on peut dire l?ancien mod?le d?agression ouvertement imp?rialiste trouvait ses faveurs dans la politique ?trang?re militariste sans vergogne du pr?sident George W. Bush, alors que le nouveau mod?le, insidieusement ??sophistiqu? et furtif, est pr?f?r? par le pr?sident Barack Obama.

Alors que les champions de la faction ouvertement militariste de l??lite dirigeante des Etats-Unis critiquent Obama comme un pr?sident ??frileux?? ou ??faible??, le fait est que sa politique relativement discr?te mais sournoise qui consiste ? b?tir m?thodiquement des coalitions ? ? la fois avec les alli?s traditionnels des ?tats-Unis et les forces oligarchiques ou?compradores?des pays cibl?s ? s?est r?v?l?e plus efficace (en termes de changement de r?gime) que la politique d?actions militaires unilat?rales ? la Bush-Dick Cheney.

Ceci n?est ni de la sp?culation, ni simplement de la th?orie?: le Secr?taire d?Etat John Kerry l?a r?cemment clairement formul? dans le contexte de la politique de l?administration Obama envers l?Ukraine et l?Iran. Lorsque Gwen Ifill, sur la cha?ne de t?l?vision PBS, lui a demand?, le 30 mai 2014?:

??Selon vous, est-ce que le pr?sident s?attire des critiques parce qu?il est faible ou parce que sa politique para?t moins spectaculaire????, Kerry a r?pondu?:

??Franchement, je pense qu?on n?accorde pas assez de cr?dit au Pr?sident pour les succ?s obtenus en ce moment ?. Je veux dire, si vous regardez ce qui s?est pass? en Ukraine, le pr?sident a men? un effort pour essayer de l?unit? entre l?Europe et les ?tats-Unis, pour imposer des sanctions difficiles. L?Europe n??tait pas enthousiaste mais elle a suivi malgr? tout. C??tait du leadership. Et le pr?sident a r?ussi, avec les Europ?ens, ? obtenir un effet ? terme sur les choix qui se pr?sentent au pr?sident Poutine.

??En outre, le pr?sident a renou? avec l?Iran. Nous ?tions dans une logique d?affrontement frontal o? ils construisaient un syst?me nucl?aire auquel le monde entier est oppos?. Mais le pr?sident a mis en place une s?rie de sanctions qui ont r?ussi ? amener l?Iran ? la table des n?gociations. Nous sommes maintenant en pleine n?gociations. Tout le monde s?accorde pour dire que le r?gime de sanctions a eu son effet. L?arme ? le programme nucl?aire a ?t? gel? et r?duit. Nous avons maintenant repouss? le d?lai dans lequel l?Iran pourrait r?ussir (? fabriquer une arme). C?est un succ?s.

??Je pense donc que nous sommes aussi engag?s, et m?me plus engag?s qu?? tout autre moment de notre histoire, et je pense que les r?sultats sont l? pour le prouver.??

C?est l?essence m?me de l?imp?rialisme rus? caract?ristique de l?administration Obama, par rapport ? l?imp?rialisme version attard?e de l?administration Bush (Jr).

Ismael Hossein-Zadeh

Article original en anglais:

us imperialismWorld War III, Class Conflict and the History of Warfare. The Global Corporate Elites against The World?s People,?publi? le 14 juin 2014.

Traduction par VD pour?le Grand Soir

 

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