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Inde: Partir en fum

*Premi?re publication sur Bourgoing.com

Cette photo est un gag, ma publicit? Camel ? l’?poque o?, pour certains, il ?tait encore cool de fumer. Une mise en sc?ne pour reproduire ces campagnes des marchands de tabac faisant croire que fumer est bon pour l’aventurier qui sommeille en chaque homme, que c’est un symbole de virilit?, synonyme de grands espaces, d’air pur (sic) et donc de bonne sant?.

Comme le c?l?bre cowboy Marlboro rassemblant son troupeau au coucher du soleil ou l’Indiana Jones de Camel traversant une rivi?re tropicale, cigarette au bec, d?rivant avec sa Jeep sur un radeau construit, sans aucun doute, par notre h?ros et sa grosse machette.

C’?tait en mai 1988, avant que les bandeaux « Fumer tue » et les images de dents ou de poumons noircis par la nicotine viennent d?figurer les jolis paquets et briser le r?ve.

Elle a ?t? prise au cours d’une randonn?e ? dos de chameau dans le d?sert du Rajasthan, pr?s de la ville magique de Jaisalmer, dans un temple hindou abandonn? d’un petit village apparemment vide o? je m’?tais r?fugi? ? 10:00 am, ? l’abri des 50 degr?s qu’il faisait ? la mi-journ?e. Un jour o? j’ai cru mourir de soif, d?shydrat? pour la premi?re fois de ma vie, incapable d’?pancher ma soif avec mes deux malheureuses bouteilles d’eau min?rale, sentant monter la panique, oblig? de boire l’eau saum?tre du puits des chameliers. L’aventure, je vous disais…

J’ai souvent repens? ? cette photo. Parce qu’elle a bien fait rigoler les amis mais aussi et surtout, ? cause d’un d?tail du d?cor dans lequel elle a ?t? prise. En zoomant sur l’arri?re-plan, on aper?oit des empreintes de mains rouges derri?re mon figurant exotique et moi, des motifs qui rappellent les mains au pochoir des grottes pr?historiques.

Le chamelier, qui parlait tr?s peu anglais, m’avait vaguement fait comprendre qu’il s’agissait d’un rituel de veuves. J’?tais reparti vers de nouvelles aventures, content de mon effet. Je n’en savais pas plus. Jusqu’? ce que je lance r?cemment une recherche avec « widow + india » sur Internet et que je d?couvre le « sati ».

Le feu sacr?

Le sati (« femme fid?le » en sanskrit) ?tait une vieille coutume hindoue qui encourageait les veuves ? se placer dans le b?cher fun?raire de leur ?poux pour le suivre dans la mort, une pratique formellement interdite par le pouvoir colonial britannique d?s 1830 mais qui a connu un regain de popularit? apr?s l’ind?pendance de l’Inde en 1947, avec 40 cas rapport?s dans quatre ?tats du nord de l’Inde, dont 30 pour le seul Rajasthan.

Le cas le plus c?l?bre s’est produit quelques mois avant mon passage au Rajasthan, en septembre 1987. Non loin de l’endroit o? je me trouvais, Roop Kanwar, une jeune veuve de 18 ans, mari?e depuis huit mois seulement, s’?tait immol?e en pr?sence d’une foule nombreuse. Selon certains, elle avait ?t? drogu?e et y aurait ?t? forc?e. La police, de peur de provoquer une ?meute, n’?tait pas intervenue.

Quelques cas se sont reproduits plus r?cemment. Chaque fois, la candidate au sati semble suivre un m?me rituel. Comme au jour de son mariage, elle se purifie en se lavant, enfile un sari rouge et ses bracelets d’ivoire. Elle se maquille les mains au henn? et imprime la marque de sa main sur un mur chez elle ou au temple. Elle monte sur le b?cher et s’y assoit, tenant la t?te de son mari sur ses genoux et une copie de la Bhagavad-G?t?, la partie centrale du Mah?bh?rata, le livre sacr? des hindous. Et puis elle donne le signal d’allumer le feu.

Vivre dans la honte ou mourir dans l’honneur

Comment une femme peut-elle en venir ? s’immoler vivante, en pr?sence parfois de centaines, voire de milliers de badauds qui ne font rien pour l’en emp?cher? S’agit-il vraiment d’actes volontaires ou y sont-elles forc?es ? cause du poids de la tradition et de la pression de l’entourage, pour des raisons d’h?ritage ou de superstitions?

Pour la vaste majorit? des Indiens, le sati est une histoire d’horreur. La presse nationale, des groupes de lutte pour les droits des femmes et l’opinion publique avaient r?agi tr?s fortement au sati de Roop Kanwar, condamnant « un acte barbare et primitif », ce qui avait pouss? le gouvernement ? adopter une loi contre le sati assortie de lourdes peines de prison pour ceux qui l’encourageraient. Mais pour certains Rajputs, les habitants du Rajasthan, le sati reste une histoire d’amour, un acte surnaturel, la cons?quence logique d’un amour si profond que les ?mes ne souhaitent pas ?tre s?par?es.

La croyance en la r?incarnation est une cl? essentielle pour comprendre le sati. Comme pour les kamikazes musulmans ? qui l’on promet que 70 vierges les attendent au paradis, ces femmes croient que leur sacrifice portera bonheur ? sept g?n?rations de descendants de leurs famille et belle-famille, ainsi qu’? leur village, qu’elles ne souffriront pas et qu’elles seront v?n?r?es comme des saintes. En prouvant la puret? de leur amour pour leur mari, elles veulent l’aider ? monter au ciel et faciliter sa r?incarnation. L'heure de l'unique repas journalier dans un ashram pour les veuves de la r?gion de Delhi (source: http://moun.over-blog.net/article-les-veuves-en-inde-71266331.html)En r?compense de leur courage, elles esp?rent rena?tre dans le corps d’un homme « sup?rieur » et non dans celui d’une femme de caste inf?rieure.

Mais la cause principale de la renaissance de cette tradition est probablement li?e au sort des veuves en Inde. Dans une culture o? la femme est enti?rement d?vou?e au bien-?tre de son mari, les veuves sont per?ues comme portant malheur. Parfois rejet?es, humili?es, insult?es, agress?es par leurs belles-familles, ces femmes sont condamn?es ? vivre une vie d’asc?te et peuvent n’avoir d’autre solution que de joindre un ashram de veuves (voir un article r?cent avec photos sur ce sujet et, pour en savoir plus, L?Exil des Veuves Blanches en Inde). Face ? l’?ventualit? de vivre dans la honte, certaines pr?f?reraient la mort dans l’honneur.

D?esses rouges, veuves blanches et cigarettes brunes

Le d?cor de ma parodie de publicit? marque l’endroit o? des veuves ont laiss? l’empreinte de leurs mains, comme une marque de d?votion ? leurs maris qu’elles s’appr?taient ? rejoindre dans la mort. Qui ?taient-elles? Quand ont-elles v?cu? Sont-elles vraiment toutes mortes? En se jetant sur le b?cher fun?raire de leur mari? Certaines se sont-elles pendues, comme semble le sugg?rer le dessin qui appara?t juste au-dessus de ma t?te, sur la droite?

Combien de fois suis-je ainsi pass? compl?tement ? c?t? de la r?alit? des pays que je visitais, inconscient de ce que les gens que je rencontrais vivaient et des choses que je croyais voir, plus occup? ? perp?tuer mes illusions qu’? ?tre r?ceptif ? ce qui m’entourait? Si j’avais su qu’? cet endroit, ? cause d’une tradition archa?que, la vie de femmes innocentes ?tait partie en fum?e, je serais certainement all? r?pandre la mienne un peu plus loin.

Note d’espoir: le sati reste extr?mement rare, les Indiens prennent la lutte contre ces coutumes r?trogrades tr?s au s?rieux et de nombreuses initiatives indiennes et ?trang?res s’attachent ? am?liorer le sort des veuves. Comme celle-ci, illustr?e par Beesamma, une veuve m?re de deux enfants qu’elle peut ?lever sans soutien familial gr?ce ? un programme de micro-cr?dit de l’ONG canadienne Opportunit? Internationale.


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