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Il y a vingt ans, GERMINAL (de Claude Berri)

germinal

PAUL LAURENDEAU?? Mon fils a lu le roman Germinal d??mile Zola (?crit en 1885), dans le cadre d?un cours universitaire. Il n?en fallut pas moins pour s?installer tous ensembles devant Germinal, le film, fresque sociale ? grand d?ploiement dont l?ancien ministre fran?ais de la culture Jack Lang avait dit autrefois, avec l?enthousiasme onctueux qu?on lui conna?t: C?est un grand film populaire? Germinal, dans le calendrier r?volutionnaire fran?ais, ayant eu cours entre 1793 et 1805, c?est le premier mois du printemps (en gros, mars-avril), le mois des germinations. Mais, depuis Zola, Germinal r?f?re aussi ? ces luttes ouvri?res qui, germinant de partout, devaient, bon an mal an, mener ? la mise en place d?un monde nouveau.

Nous sommes en 1864, quelques mois apr?s la constitution de la Premi?re Internationale des travailleurs. C?est le nord de la France, pays traditionnel des vastes mines de coke, ou houille, ou charbon de terre. ?tienne Lantier (le rejeton des Rougon-Macquart camp? hi?ratiquement par un Renaud S?chan dont l?intensit? cardinale ne dessoude pas une seconde) est un machineur, un travailleur ferroviaire sp?cialis?, mis au ch?mage pour avoir donn? une gifle ? son contrema?tre dans une autre portion du pays. Il est embauch? comme mineur (une position socialement inf?rieure, pour lui) ? la houill?re du Voreux, en remplacement d?une travailleuse subitement morte ? l?ouvrage. Celui qui l?embauche (avec l?approbation obligatoire d?un contrema?tre), c?est Toussaint Maheu (un G?rard Depardieu tout puissant, qui prouve ? chaque instant sa formidable capacit? ? s?engloutir enti?rement dans un r?le). La structure de travail fonctionne comme une sorte de m?tayage ou de transposition prol?tarienne de l?ancien dispositif paysan. L?unit? de travail, c?est la famille patriarcale. Toussaint Maheu dirige ses fils, ses filles et les satellites qu?il embauche et leur assigne leur travail dans le corridor de la mine qui leur est assign?. Les seules machines visibles sont les immenses ascenseurs sur treuils qui descendent les mineurs dans les tr?fonds de la fosse et des wagonnets sur rails, les fameuses berlines, qu?ils doivent pousser ? bras. La prospection de la houille se fait ? bras, avec des piolets courts et sous l??clairage de lampes ? l?huile portatives dont la flamme se met ? subitement vaciller quand des bouff?es de gaz souterrains mortels se manifestent. Le mode de paiement est contractuel et ? la t?che. Les travailleurs sont pay?s au boisage et ? la berline. Le boisage, c?est la mise en place des ?chafaudages de poutres qui tiennent le corridor en place et sans lequel la mine s?effondrerait sur les travailleurs. La berline, c?est le wagonnet qu?il faut remplir ? ras bord de houille et pousser en place pour toucher le gage. Le boisage est moins payant que le chargement des berlines, aussi, sous le commandement sans concession de Toussaint Maheu, son ?quipe n?glige la s?curisation des couloirs pour se concentrer sur l?extraction de la houille. Maheu est donc r?guli?rement mis ? l?amende pour mauvais boisage et travaille dans le danger permanent d??boulis. Le grand nombre desdits ?boulis pousse le patron du Voreux, sous la recommandation de son ing?nieur principal, ? s?parer le paiement du boisage de celui des berlines et surtout, ? baisser le paiement de la berline de houille de 50 centimes ? 40 centimes. Une perte de 10 centimes par berlines pour ces gens qui n?ont pas assez de pain pour manger tous les jours est insupportable. La gr?ve ?clate.

Il aurait put s?agir d?une de ces gr?ves spontan?es, sauvages, intenses mais sans lendemain comme il y en eut tant sous le Second Empire. Mais il s?av?re qu??tienne Lantier est de fait une sorte de compagnon de route de la toute nouvelle Internationale des Travailleurs et que, sous sa discr?te gouverne, les citadins du coron ont constitu?, des mois durant, un fond de gr?ve qui permettra au mouvement de s?organiser efficacement et de prendre une ampleur qui surprendra le patron. Les sc?nes d?interaction entre les mineurs et leur patron sont particuli?rement abasourdissantes. Celui-ci re?oit les d?l?gu?s ouvriers dans sa maison et discute avec eux des probl?mes du march? de la houille au coin du feu. Le ton est raide, poli, mais les concessions sont inexistantes. La gr?ve du Voreux, la seule compagnie de la r?gion frapp?e par la r?duction de 10 centimes de la berline de houille, s??tend ? des houill?res n?ayant pas impos? une telle r?duction. Dans ces derni?res, les arguments paternes et larmoyants du patron sont ?cout?s plus attentivement par les travailleurs. Le patron de la houill?re Jean-Bart fait valoir que son entreprise est plus petite que celle du Voreux et que s?il augmente le prix d?une berline qu?il n?a jamais r?duit, il se ruine. Certains de ses ouvriers se rendent ? ces arguments, si bien que le mouvement anim? par ?tienne Lantier, Toussaint Maheu et son ?pouse, la Maheude (Miou-Miou, extraordinairement puissante, quoique trop ?belle? pour le r?le, selon mon fils) est moins suivi dans les houill?res p?riph?riques. Sauf que, rien n?y fera, les travailleurs qui descendent dans la fosse o? que ce soit pendant la gr?ve du Voreux sont des jaunes qui m?ritent qu?on leur fasse un sort. Des ?chauffour?es ?clatent et cela donne ? voir le spectacle douloureux de ces travailleurs mis?reux du 19i?me si?cle se battant entre eux apr?s avoir discut? poliment avec le patron et ses directeurs. Malgr? les aspirations pacifistes initiales d??tienne Lantier, on en vient de plus en plus, implacablement, aux mains et les escarmouches violentes s?intensifieront brutalement quand la compagnie importera des travailleurs de Belgique qui descendront dans la fosse sous la surveillance ?troite d?un r?giment de la garde imp?riale. Le tout se conclura en catastrophe in?narrable, compliqu?e, si encore possible, par l?action, isol?e mais d?vastatrice, de l?anarchiste Souvarine (hallucin?, livide et terrifiant sous les traits cireux de Laurent Terzieff). En conformit? avec cette vision nihiliste des promoteurs du slogan Ni Dieu ni Ma?tre voulant qu?il faille tout raser, tout br?ler, tout d?truire avant que les pousses ne renaissent, Souvarine sabote le Voreux, y provoquant un apoth?ose d?inondations meurtri?res et de coups de grisou d?vastateurs.

Une fresque puissante, dont le sens du grand d?ploiement qui veut dire quelque chose ne se d?ment pas. Questionn? sur la conformit? du film avec la saisie par son imaginaire du roman qu?il vient juste de finir de lire, mon fils donne le film comme passablement conforme ? l??uvre de Zola, sans improvisation sur le sc?nario et avec la simple mise de c?t? de quelques ?l?ments secondaires. Une faiblesse visuelle in?vitable est mentionn?e, dans le film. Tout y est trop propre, trop vaste, trop a?r?. Dans le roman, on sent que le corridor de la mine est ?troit, sinueux, ?touffant et surtout totalement opaque, noir int?gral, si on souffle la lampe. Dans le film, il arrive au moins une fois o? on voit l?ombre d?une lampe qui devrait ?tre l?exclusive source de luminosit?? Ces in?vitables impond?rables ? part, le seul d?veloppement de quelque importante laiss? de c?t? par le film concerne des critiques port?es ouvertement par Zola contre la direction de la Premi?re Internationale qui, selon l??crivain socialiste (mais non communiste) Zola, se pr?occupait plus de chicanes de coteries au sein de sa direction que d?un financement effectif et efficace des luttes sociales. Le film a eu la prudence de ne pas s?embarquer dans ces tiraillements et ces th?ses d?un auteur ?crivant seulement quelques vingt ans apr?s les ?v?nements qu?il ?voque. Ce faisant, Germinal, le film, s??l?ve au niveau de l?ampleur que m?rite la repr?sentation dramatique et visuelle du drame de moins en moins empirique mais de plus en plus omnipr?sent de la lutte des classes. Ce film a donc vingt ans. Il n?a pas pris une ride.

Germinal, 1993, Claude Berri, film franco-italo-belge avec Miou-Miou (Sylvette H?ry), Renaud S?chan, Jean Carmet, Judith Henry, G?rard Depardieu, Laurent Terzieff, 160 minutes.

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