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Il y a cinquante ans, le premier pas sur la Lune (10)

En juin 1969, les américains savaient déjà qu’ils avaient gagné, a-t-on dit dans l’épisode précédent.  Mais nous avons vu aussi que la première visite lunaire avait été nettement accélérée, car on craignait encore la visite d’un engin automatique russe qui aurait pu – il avait été conçu uniquement pour ça – venir glaner quelques grammes de poussière lunaire aux nez et à la barbe de ceux qui avait mis tant de mal à y parvenir.  Le grand final de la course à la lune s’est en effet terminé de façon véritablement palpitante !

Les américains savaient donc pour la fusée N1 des soviétiques, qu’ils appelaient « J ».  Mais ils savaient aussi que les russes avaient toujours deux programmes en concurrence et que le second venait au secours du premier s’il se révélait défaillant.  Le projet de « train lunaire », à partir de deux fusées et d’un rendez-vous en banlieue terrestre, du moins, la CIA en était persuadée. La peur d’être rattrapés ou distancés en 1968 leur fera changer leurs projets et l’ordre des vols prévus :  c’est dire à quel point ils redoutaient cette éventualité… L’année 1969 verra une accélération similaire du projet Apollo, alors que les services secrets US savaient pourtant que l’un des projets russes était hors course, déjà :  ils s’en doutaient, mais ils n’arrivèrent pas à retrouver dans leurs systèmes informatiques, encore trop peu puissants, la preuve de son échec qu’ils détenaient pourtant.  Le deuxième programme russe, lui aussi en échec avec un « rebond » spatial raté: il ne restera plus aux russes qu’un dernier baroud d’honneur (le premier étant celui de Bourane, clone robotisé de la navette US)… fait par un robot automatique, lancé in extremis.  Présent sur la Lune le même jour qu’Armstrong et Aldrin, il échouera, hélas, dans une tentative pour ramener en premier quelques grammes de matière lunaire.  Avant de partir conquérir la Lune, les américains avaient donc su qu’aucun cosmonaute russe ne viendrait les concurrencer…

La crainte du plan B

Les américains n’ignoraient donc pas l’existence de la N1, mais ils craignaient surtout en 1968… la fusée Proton, et sa possibilité de mettre en orbite un « train lunaire » grâce à deux lancements rapprochés : cela démarre fin
octobre 1968 par les inquiétudes américaines après le vol d’Apollo 7 qui est le premier avec un équipage à bord, raconte Science et Vie de juillet 1994, qui précise que le programme Zond avait sévèrement bousculé le programme Apollo.  A gauche la récupération des trois occupants :  Walter Schirra, ancien du programme Mercury, Donn Eisle and Walter Cunningham. Ils étaient partis avec une Saturn 1B seulement, moins puissante (à droite la photo de son dernier étage avec son radar d’approche pour simuler le LEM encore en préparation). Ils portaient encore, on peut le voir ici à droite, les anciens casques largesd’Apollo 1.« A ce moment-là, en effet, Saturn V n’a encore jamais emporté d’astronautes, et le module lunaire n’est toujours pas au point. Enfin, une autre inquiétude vient de clichés pris par des avions espions : sur la base spatiale soviétique de Baikonour apparaît une nouvelle fusée… Celle-ci n’est autre que Proton, conçue pour emporter un cosmonaute autour de la Lune. Plus inquiétant pour la NASA, le 15 septembre de la même année, Zond 5 parvenait à contourner la Lune et à revenir sur Terre. Les Américains décident donc de changer l’ordre des missions. Après Apollo 7 devait avoir lieu un vol près de la Terre pour essayer le module lunaire avec la capsule. Devaient suivre une mission à haute altitude et enfin un vol circumlunaire. Le module lunaire n’étant pas prêt, le vol en orbite terrestre est repoussé, la mission à haute altitude supprimée, et l’on tente immédiatement le vol habité autour de la Lune avec la fusée Saturn V ». 

Accélération du programme Apollo en réponse

« Ainsi, le 21 décembre 1968, Apollo 8, piloté par Frank Borman, William A. Anders et James A. Lovell, s’envole (avec les nouveaux casques-bullles !). Et, le soir de Noël, pour la première fois, des hommes voient la face cachée de la Lune. « Grise, sans couleur, du sable gris, du plâtre », décrit Loveil ». Pourtant, l‘image du lever de Terre derrière l’horizon lunaire prise par les astronautes marque les esprits. Après dix orbites, Apollo 8 prend le chemin du retour. La capsule pénètre dans l’atmosphère terrestre à 40 000 km/h et vient se poser en douceur dans l’océan Pacifique. A ce moment, les Russes savent déjà qu’ils ont perdu la course à la Lune » écrit le magazine, car il n’y a pas que la technologie chez les russes, il y aussi les décisions politiques. Et sur ce point…on a trop hésité à mettre en route un programme directement concurrent de celui des USA.

Les russes tergiversent trop en effet. « La technique du survol lunaire par l’ensemble Proton-Zond a beau être au point, la décision d’envoyer des hommes ne vient pas. Vassily Michine, adjoint puis successeur de Korolev, ajoute : « Ce n’est qu’en 1964, alors que les travaux du programme Saturn-Apollo étaient déjà bien avancés, qu’il a été décidé que l’atterrissage d’un équipage sur la Lune devenait l’objectif prioritaire.»

En mars 1969, Apollo 9, satellisé autour de la Terre, valide le module lunaire. Sans plus attendre, le 18 mai, Saturn V emporte Apollo 10 en orbite lunaire pour une ultime répétition générale. Comme prévu, Thomas P. Stafford et Eugene A. Cernan se glissent dans le module de descente, laissant John W. Young piloter la capsule. Ils se rapprochent des reliefs lunaires jusqu’à 15 km mais avec l’interdiction formelle de se poser ».  Le vol suivant sera le bon, on le sait. Apollo X a repéré l’endroit où se poser.

En trois vols seulement, de mars à juillet 1969, les américains réussissent ce que Kennedy avait décidé en 1961 :  jamais prouesse technologique n’a pris aussi peu de temps, malgré les 20 mois perdus à revoir de fond en comble la capsule Apollo (ci-contre à droite le module LEM « Snoopy » prend ce cliché le 22 mai, à à 15,6 km d’altitude ce qui marque déjà la défaite annoncée des russes).

Et rien du côte russe !

En fait, fait rassurant pour eux, alors en pleine fébrilité, les Etats-Unis n’avaient en fait pu observer que très peu de vols habités soviétiques correspondant à un programme lunaire, l’année 1969, sauf de janvier à février (où ils avaient raté le premier lancement de la N1 et son échec) et rien en tout cas avant une période commençant aux alentours du 12 mai 1969. Cette absence d’activité avait considérablement changé vers la mi-juin 1969, où une évidente fébrilité s’était fait sentir à Baïkonour. Un satellite espion Gambit avait donc été lancé le 3 juin, mais il n’avait rien ramené d’intéressant. Si bien que quelques jours avant le lancement d’Apollo 11, la plupart des administrateurs du plus haut niveau de la NASA ne savaient donc toujours pas ce qui s’était exactement passé sur le cosmodrome de Baïkonour, à part qu’on leur avait dit qu’il y avait eu un sérieux incident avec une fusée concurrente de la leur.  Et ce, malgré le déploiement des forces d’observation :  les américains avaient en effet lancé pas moins de 13 satellites Corona Gambit, du N°49 au N°61, entre le 18 janvier 1968 (1) et la mission du 22 août 1969 qui ramènera la photo du pas de tir ravagé par l’explosion. Le 60 ième, lancée le 3 juin, n’avait pas encore remarqué les préparatifs du second lancement et, entre le 18 janvier et le 13 mars, les numéro 49 et 50 n’avaient pas non plus remarqué l’envol (raté) du premier exemplaire :  c’est cher payé, pour obtenir une confirmation seulement.. Le défaut des satellites Gambit était alors devenu évident : on ne les lançait qu’après une étude préalable des services de renseignement et d’écoutes serrées :  ils n’étaient pas là pour découvrir mais pour confirmer les premières investigations au sol ou via les écoutes traditionnelles. A moins que le hasard ne s’y mette comme le 2 novembre 1967.  En ce sens, il étaient… plus que dispendieux !  Le système Grab (déclassifié en 1998 seulement  !) aux satellites minuscules et aux antennes terrestres faciles à déployer les renseignait davantage !  La fusée russe qui a explosé en vol est la N1-3L, à embase vert et sommet blanc, première des quatre qui vont toutes faillir.

Un envol pas détecté par les américains ou plutôt… noyé dans le flot d’informations de surveillance 

Le premier envol (secret) de la N1 avait donc complètement échappé aux américains : celui du 21 févier justement, jugé comme une simple gesticulation ou des « préparatifs » par leurs espions.  L’engin était pourtant l’énorme N1-3L, de plus de 100 m dehaut (les deux modèles 1L et 2L construits avant étaient purement statiques) et il emportait un vaisseau Zond L1S-1 (Soyuz 7K-L1S ouZond-M) la modification du Soyuz 7K-L1 « Zond » (la rare concession à Chelomeï accordée jadis par Korolev). La fusée avait pourtant décollé, sans que les capteurs de satellite météos US la distinguent, donc, et elle avait volé 68,7 secondes, une malfonction d’une des chambres d’éjection, puis une deuxième, déclenchant un incendie à la base de la fusée, forçant le contrôleur à arrêter les autres et à faire exploser la fusée devenue incontrôlable à 12 200 m d’altitude.  La capsule Zond L1S1 devant contenir les cosmonautes avait été sauvée, sa tour d’éjection ayant parfaitement fonctionné.  Mais ce jour-là, il n’y avait aucune spéculation de présence de cosmonautes à bord, les russes n’envoyant jamais de capsule sans avoir testé au préalable la configuration complète de son lanceur.  Prosaïques, et toujours un peu pressés, les russes décidèrent pour le vol suivant d’équiper chaque chambre d’un dispositif d’extincteur au fréon pour éviter la redite de la catastrophe, sans plus.

Le tout premier document concret sur un échec russe détecté est donc tardif, car il date seulement du 15 août 1969 et provient en fait du FBI.  Ce document a été identifié à partir d’une citation dans un rapport déclassifié de la CIA publié seulement en novembre 2005, mais le document réel a effectué un long périple avant d’être déclassifié.  Retrouvé dans un obscur « Memorandum for The Record, Morning Meeting of August 15, 1969 Top Secret Approved for release : 2005/11/23 : CIA-RDP80R01284A0018001110061-9 from the CIA, CREST archival system » aujourd’hui à la disposition du public des Archives Nationales US.  Une phrase y indiquait brièvement : « la DDI attire l’attention sur l’article d’aujourd’hui du CIB montrant que la plus grande fusée soviétique a explosé sur sa rampe de lancement, le 3 Juillet. » Le  » Central Intelligence Bulletin (CIB) de la CIA, daté du 15 août 1969, est donc le seul article sur l’échec du lancement du « véhicule J », faisant partie intégrale du programme habité soviétique lunaire ».  Même sans la preuve photographique de l’explosion à l’appui, qui arriverait après leur exploit, les américains savaient que les russes avaient perdu, sauf, si leur second programme « de secours » est capable lui aussi de se poser sur la Lune :  or, on l’a vu, il était parti dans les choux avant même ce gigantesque feu d’artifice.  Le document, outre le fait qu’il avait décelé de très graves dommages sur le pas de tir, précisait qu’il faudrait au moins 6 mois aux russes pour tout réparer :  la voix était libre pour Appollo XI !

Grâce à l’autobus espion à capsules éjectables

« Ce document du 15 Août 1969, contenait aussi au départ une photo extraite d’un film provenant du satellite météo Block-4B et l’explosion survenue le 3-4 Juillet 1969, vers 20:18:32 UT. Il avait été obtenu par Dino A Brugioni de la CIA NPIC, comme il le reconnaîtra dans une interview qui a été également publié à cette époque. Cette image n’a pas encore été retrouvée ou déclassifiée, mais on sait qu’elle existe. Le dossier contenait également les images du pas de tir détruit de la « J-1 » avec les marques d’incendie provenant d’un « dossier déclassifié d’imagerie Corona » en date du 3 Août 1969, celui de la « mission 1107-2 » accompagné de son rapport au NPIC, ainsi que le dossier du pré-déploiement du satellite KH-8 GAMBIT et son lancement, avec les images du 11 juin 1969, plus l’échec d’un lancement de KH-8 GAMBIT et celles enfin du 29 août 1969 qui ont ensuite été ajoutées aux données recueillies ultérieurement sur cet événement.  En somme, les américains avaient détecté l’explosion du 3 juillet grâce à un de leurs satellites météo, mais n’avaient pas eu de confirmation réelle et visuelle de l’explosion et de ses ravages sur le pas de tir avant le mois d’août, soit…. après le retour victorieux d’Apollo XI.

Trop d’infos tue l’info

Bizarrement, les USA auraient pourtant dû déceler le premier essai raté, mais ils ont fait face à une situation que l’époque explique parfaitement pourquoi ça ne s’est pas fait : grâce à leurs écoutes, ils avaient bien les données pour en conclure à une essai avorté, mais pas d’ordinateurs assez puissants  (ici leur IBM 7094 installé au Gemini Real Time Complex, et là, à la NASA) pour retrouver l’info cruciale dans la masse d’infos qu’ils recueillaient à tour de bras avec leurs programmes d’écoutes !  Ils étaient noyés sous le trop plein d’informations !  Les américains avaient raté visuellement le premier échec de la fusée en février, car les flux de données avaient en fait submergé la capacité américaine à absorber tout ce qui venait de l’opération de lancement, avant sa destruction.  Ahurissant :  ils avaient quelque part la preuve de ce qu’ils cherchaient, (dans leurs tores de ferrite  !) mais avaient été incapable de la localiser !  Ils possédaient en vrac les données de performance envoyées par la fusée, le séquençage de la mission prévue et les performances attendues, à partir surtout des données préalablement obtenues, telles que les tentatives répétées du compte à rebours observés en mai et en juin 1969, comme en août et décembre 1968, et même plus tôt encore (lors des phases de test des deux premiers modèles servant à tout calibrer).  Chaque ordinateur traitant d’Apollo, des IBM RTOS/360 ne possèdent que 8 K de mémoire vive et 8 mégas maxi de mémoire morte (ils faisaient entre 0,0018 et 0,034 MIPS (2).   C’est déjà quatre fois plus que le prédécesseur 7094, mais ça reste largement insuffisant (à noter que l’Unix est inventé en 1969 sur un DEC PDP-7 !).  La lecture des données sur bande prenait un temps fou avec le TOS/360 (Tape Operating System / 360).  Il n’y avait heureusement pas que des machines pour calculer à la NASA… (3)

Et aujourd’hui, difficile de le vérifier : « malheureusement, seuls quelques indices de l’existence de ces données a été laissé dans les archives historiques », nous disent ceux qui sont allés les fouiller.  En fait, la NSA avait identifié l’échec du lancement presque tel qu’il avait eu lieu, mais l’analyse des données a pris un certain temps, du 3 au 4 juillet 1969, comme l’avait  rapporté le journal anglais le Sunday Telegraph du 6 Juillet 1969, avec la diffusion d’un rapport confidentiel de Washington.  L’information aurait donc bien été lâchée dès le soir du 4 juillet 1969, ou au matin du 5 Juillet dans le rapport du week-end.  Elle avait fait débat au sein du gouvernement.   Le secrétaire à la Défense Melvin (Melvin Laird, secrétaire à la défense sous Nixon, ici à droite) était fortement en désaccord sur la rétention de l’information vis à vis du peuple américain.  Nixon et Kissinger avaient tranché, en laissant le voile noir sur tout ce qu’ils avaient appris.  À la fin octobre 1969, un communiqué aseptisé sera publié, rappelle le 17 novembre 1969 Aviation Week,  Encore très obscur, il gardait toujours le secret absolu sur ses sources :  il ne fallait en rien révéler l’existence des Corona… qui en l’occurrence avaient découvert la N1 avant tout le monde.  Dans une autre note (ici  à gauche), on notera que la CIA avait remarqué qu’un second pas de tir était intact à proximité, qu’il pouvait servir au lancement d’un mission circumlunaire, mais que pour la mission d’atterrissage lunaire il faudrait deux lancements et deux pas de tir en état.  « Pas avant fin 1972″ concluait le rapport :  encore une fois Armstrong, Aldrin et Collins pouvaient décoller tranquille !

En fait, la suggestion de la CIA, qui a continué à répéter que la mission d’atterrissage lunaire habitée avait besoin de deux lancements de la fusée « J » par véhicule avec transvasement par sortie dans l’espace, était erronée dès le départ, mais la CIA ne l’admettra qu’après seulement. Un seul lancement était nécessaire pour la plupart des spécialistes du renseignement militaire, mais en tenant compte du lancement d’une « J », suivi d’un véhicule de lancement Soyouz, il avait été très tôt considéré comme probable, mais comme la CIA était alors responsable du dossier… c’est elle que l’on avait suivi. Les USA avaient beaucoup appris grâce à leurs navires de guerre qui suivaient le programme, et grâce aux stations de suivi au sol des communications (Comint) qui recueillaient les données. La plupart de ces données ont été partiellement révélés après par des publications russes.  A gauche, la fusée Proton emportant dans sa coiffe le véhicule 7K-L1  (Zond 1967B,) prêt à décoller de Baikonour le 22 novembre 1967. Une défaillance de booster détruira la mission. Il sera suivi de Zond 4, un succès, le 2 mars 1968, puis de deux autres ratages (Zond 1968A le 23 avril 168, et le N°8 le 21 juillet 1968) avant celui réussi de Zond 5, le 14 septembre 1968. La puissance de la Proton permettait tout juste un envoi vers la Lune mais sans mise en orbite autour (comme l’avait fait Apollo XIII après son accident). Visiblement, le manque de fiabilité de la Proton empêchait également tout emport de cosmonautes (et ici de même avec le quatrième et dernier essai de la N1 le 23 novembre 1972, trois ans après le vol d’Armstrong !). Bien trop risqué !

Omerta des deux côtés 

Les américains, grâce à leurs espions terrestres savaient donc pas mal de choses du programme lunaire russe, grâce à leurs stations d’écoutes, leurs satellites Grab et Gambit, programme à propos duquel ils ne communiquaient pas dans la presse grand public, les russes ayant choisi de leur côté un black-out complet sur le sujet : ils préfèrent donc alors relayer l’information comme quoi le programme lunaire soviétique n’existe même pas, au risque d’avoir à le dévoiler en cas de réussite. Il étaient persuadés en tout cas que les russes ne feront pas comme eux avec un seul lancement pour une mission lunaire, mais deux. Une partie des données Humint et Sigint déclassifiées soupçonnait en effet que les russes devaient transiter sur orbite basse terrestre pendant une journée entière avant d’injecter le vaisseau trans-lunaire injection pour une mission complète en orbite lunaire munis de leurs vaisseaux (le LOK-Zond L 3S-DOK ou « Lunniy Korabl » , vaisseau lunaire (LK or LK-T2K)), puis d’un retour à la terre à partir de l’orbite lunaire.

Pour cette mission lunaire, comportant deux des sorties extra-véhiculaires du seul cosmonaute destiné à fouler le sol de la Lune (Léonov, logiquement), il était prévu que l’étrange module « LK », (pour Лунный корабль = vaisseau lunaire) devait descendre avec son étage lunaire de freinage (qui lui servirait de base  ici à droite) d’envol au retour, comme pour le LEM, à travers une descente propulsée, mais aucun atterrissage en douceur lunaire ne devait avoir lieu lors du premier essai, en raison des limites des charges utiles emportées.

Le LK n’était alors pas entièrement prêt pour son vol de descente propulsé. Le LK devait ensuite aller s’écraser sur la surface de la Lune. Cela ne prévoyait donc aucun atterrissage en douceur ou automatique pour des opérations de retour d’échantillons via l’orbite lunaire, mais le scénario n’était pas encore complètement adopté par les soviétiques dans les documents des réunions publiés depuis. Une vidéo montre un des concepteurs de l’engin faire la visite de ce qu’il en reste : le moins que l’on puisse dire, c’est que c’était… rustique : on a plus l’impression d’un chef-d’œuvre de plomberie que d’un vaisseau spatial…. on lancera deux exemplaires du module lunaire construit en orbite terrestre après le succès américain, rebaptisés « engins d’observation terrestre », logés à bord d’un bonne vieille Semyiorka (4) !

Le  plan C  des russes

Ils savaient donc qu’aucun cosmonaute russe ne viendrait jouer les trouble-fête. Mais les américains avaient oublié une chose : l’incroyable ingéniosité des soviétiques, qui, malgré une technologie visiblement moins pointue, avaient réussi à leur tenir tête jusque là.  Des russes qui, constatant leur retard dans les vols humains depuis l’arrivée d’Apollo, ont concocté à la va-vite… un troisième programme lunaire, celui-ci entièrement automatique cette fois.  Son but est simple : si le prestige d’Apollo repose aussi sur la collecte d’échantillons lunaires, en ramener automatiquement avant eux briserait en partie l’image de la réussite US.  Aussitôt décidé, aussitôt construit. Cela ressemble déjà à un dernier baroud d’honneur de personnes qui savent qu’elles ont perdu.  Pour accélérer, on bricole vite fait une sonde à partir d’un étage de descente provenant du programme Lunokhod, alors en plein développement (le modèle Ye-8), surmonté d’un véhicule de retour chargé de ramener l’échantillon, qui sera ramassé sur place par un bras articulé se repliant vers la « boule » de retour.  C’est dans le jargon US un ASR (pour Automated Sample Return).  L’ensemble doit être lancé par une puissante Proton 8K82K (une Proton pouvait, et peut toujours, mettre 22 tonnes en orbite basse ou 5–6 tonnes en géostationnaire). La tâche, complexe, semblait impossible à réaliser dans les temps impartis : le projet était apparu fin 1968, et dès le mois de juin suivant, pourtant, il était prêt !

Attentifs aux seuls lacements habités, les américains ne remarquent pas trop le lancement le 14 juin 1969 de ce qui est appelé une énième sonde de la série des Luna (Luna XIV), dont le troisième étage de la Proton ne s’allume pas :  l’engin finit direct dans le Pacifique.  Un premier pétard mouillé :  les russes, d’un naturel têtu, en préparent aussitôt un second… qu’ils finalisent en un seul mois. Il décolle le 13 juillet, soit à peine 3 jours avant Apollo et c’est ce qui cette fois affole toute la NASA (un journal américain ira jusqu’à émettre l’idée que le but visé était d’aller tuer les cosmonautes US !).  Luna XV parvient en effet dans la banlieue lunaire au moment où arrive Apollo XI, et tout le monde se demande ce qu’il vient y faire…  Il se pose juste après l’atterrissage des deux cosmonautes US (ce qui précipite aussi leur retour, c’est clair !), apportant un ingénieux système de ramassage et de capsule scellée de retour… mais il s’écrase en Mer des Crises, hélas :  s’il y était parvenu, n’ayant pas à faire de rendez-vous lunaire pour repartir, il serait parvenu sur Terre juste avant les trois américains !

Son successeur Luna XVI y parviendra avec brio… en ramenant ainsi 101 petits grammes de roches forées.  Lancé le 12 septembre 1970 à 13H25 (UTC) il rentrera le 24 à 5h25 (UTC).  Trois autres tentatives seront des échecs, imputables à la Proton, mais Luna 20 (le 14 février 1972, avec 55 grammes ramenés) et Luna 24 (170 grammes, le 9 août 1976, pour la dernière mission Luna) parviendront à ramener eux aussi des échantillons du sol lunaire. C’était près de 4 ans après la dernière mission humaine, Apollo 17, et le dernier engin à ce jour à s’être posé sur la Lune sans s’y écraser (5) !  Les américains, en se rendant sur la Lune le 20 juillet 1969, savaient qu’ils avaient gagné la partie. Grâce à leur programme de satellites espions dont le coût était devenu faramineux.  A noter que Luna 23 (un échec qui n’avait pas pu redécoller) et Luna 24 se sont posés à 500 mètres l’une de l’autre :

Un retour mouvementé

Epilogue de la conquête lunaire:  Ils avaient gagné, certes… mais avaient failli le payer cher, car longtemps aussi on a dissimulé quelque chose sur leur retour sur Terre : ils sont tombés quasiment dans l’œil d’un cyclone, ou presque (ce qui au milieu d’une tempête tropicale en formation, explique la mer fort agîtée décrite ici) : « le capitaine Hank Brandli, un météorologue US Air Force à la base Hickam Air Force sur l’île hawaïenne d’O’ahu, avait des informations irréfutables selon lesquelles le site d’atterrissage désigné pour l’amerrissage d’APOLLO XI était au milieu d’une tempête tropicale de formation.Toutefois, étant donné que ses informations provenaient d’un satellite météorologique hautement classifié (à l’époque sous le nom de code 417, depuis rebaptisé Défense Meteorological Satellite Program [DMSP]), qui faisait partie du programme de reconnaissance CORONA encore plus hautement classifié, il ne pouvait pas librement partager cette information. Dans une interview de décembre 2004, lors d’un entretien avec Aviation Week & Space Technology, Brandli a raconté : « à seulement 72 heures de l’arrivée, j’ai eu toutes ces photos classées d’un orage mortel genre « Screaming Eagle », avec des sommets de nuages à 50 000 pieds, se formant exactement où je savais que les 11 astronautes d’Apollo allaient descendre. La tempête aurait arraché leurs parachutes en lambeaux. Sans parachutes, ils se seraient écrasés dans l’océan avec une force qui les aurait tués sur le coup. J’étais la seule personne qui savait cela, et parce que le [DMSP] programme et sa technologie était strictement classé, je n’ai pas pu avertir la NASA.  » Heureusement pour le capitaine Brandli, l’officier du Pentagone alors chef de la station météo de Pearl Harbor (le capitaine Willard « Sam » Houston, Jr.) a été autorisé à obtenir des informations sur le satellite 417. Le capitaine Brandli l’a fait entrer dans le bunker pour lui montrer les photos, et l’a convaincu que le porte-avions USS HORNET et le module de commande de retour devraient être déplacés à 250 miles au nord-ouest au minimum. Le capitaine Houston a ensuite été en mesure de convaincre le Contre-Amiral Donald Davis (commandant de la Force opérationnelle 30) – mais sans être en mesure de divulguer le « comment » ou « pourquoi » – de déplacer le porte-avions qui devait t transporter le Président Nixon. »

« Seulement après que le président Clinton ait déclassifié le programme CORONA (en 1995) les capitaines Brandli et et Houston ont eu le droit de parler de leur rôle dans le sauvetage de la mission Apollo XI (…) Si ce n’était pas pour la persévérance capitaine Brandli, et le fait fortuit qu’il avait été autorisé par le programme a donner un aperçu de la météo à cinq jours donc, APOLLO XI aurait été un échec dévastateur – une honte nationale que nous aurions pleuré, avec la mort de trois de nos meilleurs astronautes ». En photo, l’atterrissage mouvementé d’Apollo XV, l’un des ses trois parachutes s’étant déchiré et emmêlé :  le programme Corona avait aussi sauvé le retour des trois conquérants de la Lune (6) !

Les astronautes l’avaient échappé belle : mais leur réussite ne signifiait pas pour autant la fin de la guerre froide :  les « seaux à glace » bourrés de films continuaient à retomber sur Terre à un rythme d’horloge.  D’autres engins étaient apparus, pour aller espionner un autre pays.  Mais ça c’est encore une autre histoire…

(1) leur saga est lisible ici.

https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/les-folies-de-la-guerre-froide-121755

https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/les-folies-de-la-guerre-froide-121183

https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/les-folies-de-la-guerre-froide-121418

https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/les-folies-de-la-guerre-froide-121202

https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/les-folies-de-la-guerre-froide-121184

https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/les-folies-de-la-guerre-froide-122507

https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/les-folies-de-la-guerre-froide-121661

https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/les-folies-de-la-guerre-froide-121458

Sur les Gambit-Corona-Hexagon lire ceci:

https://www.nro.gov/History-and-Studies/Center-for-the-Study-of-National-Reconnaissance/The-GAMBIT-and-HEXAGON-Programs/

https://www.space.com/12996-secret-spy-satellites-declassified-nro.html

https://gizmodo.com/how-the-us-built-its-super-secret-spy-satellite-program-5994202

La référence est ici:

https://space.skyrocket.de/doc_sdat/kh-7.htm

(2) le Cray one en fera 180 en 1976… et le Cray 2 de 1990 825 MIPS. Un iPad premier génération fait 1.5 à 1.6 5 gigaflops… la seule carte graphique du dernier MacPro fait 14 téraflops de performances de calcul.

(3) il y avait aussi des femmes de génie.  Un film sortie en 2016 « Hidden Figures », réalisé à partir du livre « Les Figures de l’ombre », de Margot Lee Shetterly, montre des mathématiciennes noires oubliées : Dorothy Vaughan, Katherine Johnson, (100 ans  en 2018) Mary Jackson et Christine Darden. Sans oublier Margaret Hamilton qui a démarré sa carrière à 24 ans dans les logiciels de prédiction météorologique pour finir par calculer les logiciels des calculateurs de bord d’Apollo XI. Une photo amusante avait paru de la rédaction sur papier de ses calculs, qui, empilés, dépassent largement sa taille (ici à droite). Elle et ses consœurs (dont Grace Hopper, reine du COBOL  alias « Amazing Grace ») ont été reconnues tardivement, en 2017, recevant la Médaille présidentielle de la liberté, des mains mêmes de Barack Obama (regardez bien qui est derrière elle sur la photo).

(4) il sera lancé plus tard dans l’espace sous les noms habituels d’emprunt de Cosmos 379 (le 24 novembre 1970), Cosmos 398 (le 26 février 1971 et Cosmos 434 (le 12 août 1971).  Tous restés en orbite terrestre seulement. Il obtiendra sa qualification pour aller sur la Lune… un mois après que les cosmonautes d’Apollo XV (de Scott, Worden, Irwin) soient allés se balader en voiture sur la Lune.. le Cosmos 434 est resté 10 ans en orbite avant de retomber au dessus de l’Australie… ici la coiffe  du T2K (second modèe du LK) au sommet d’une Semiyorka.

(5) depuis la rédaction de ce texte il y a eu le Chang’e 3 chinois le 14 décembre 2013 et le Chang’e 4 le 3 janvier 2019 sur la face cachée de la Lune, une première et une belle prouesse. La tentative du 22 février 2019 de la sonde israélienne Beresheet a en revanche échoué.  Ce que LRO a vu.

(6) un des plongeurs arborait un t-shirt de hippie sous sa tenue de plongeur..

Documents :

Un bel album-photo souvenir ici:

http://archive.boston.com/bigpicture/2009/07/remembering_apollo_11.html

 

L’ouvrage de référence : « Space Race : The U.S.-U.S.S.R. Competition to Reach the Moon » , par Martin J. Collins,National Air and Space Museum. Division of Space History

document :

http://www.fas.org/spp/eprint/lindroos_moon1.htm

sur la météo au retour d’Apollo XI, voir ici (couper le son en raison de la musique ridicule)

http://libertyyes.homestead.com/hankbrandli5.html

sources : « Rockets and People » Boris Chertok

un bon résumé de l’échec russe ici :

http://www.nasa.gov/pdf/621513main_RocketsPeopleVolume4-ebook.pdf

documents sur le LK ici :

http://www.myspacemuseum.com/lk1.htm

superbes photos du LK ici :

http://www.amusingplanet.com/2011/04/soviet-russias-secret-failed-moon.html

ici en 3D superbement reconstitué, ce qu’aurait été la mission Lunaire russe avec le LOK de Léonov. Rien ne manque et même pas les deux sorties du cosmonaute dans l’espace pour rejoindre son module lunaire ou le quitter en remontant.  Sans oublier sa troisième sortie faite sur le sol lunaire : on en avait un peu trop demandé aux cosmonautes dans cette conquête russe : il y allaient à deux, mais un seul aurait mis les pieds sur la Lune.

http://www.youtube.com/watch?v=g6ScC3n3LQk

http://www.youtube.com/watch?v=AyoBHBOnscY&feature=related

Les sources russes sur la N1 :

http://www.youtube.com/watch?v=s2cgRF5jJOc&feature=related

http://www.youtube.com/watch?feature=endscreen&NR=1&v=m79UO4HOQmc

avec vues du LOK et ses tests.

N1-3L : http://www.youtube.com/watch?v=fzAbRLrMp2A&playnext=1&list=PL17D50B79AA460E7B&feature=results_video

N1-5L : http://www.youtube.com/watch?v=CLHIrKE2HqQ&feature=relmfu&nbsp ;

N1-7L (toute blanche) : http://www.youtube.com/watch?v=D6fjPMRbkpk&feature=relmfu

7) http://www.youtube.com/watch?v=D6fjPMRbkpk&playnext=1&list=PL17D50B79AA460E7B&feature=results_video

http://www.youtube.com/watch?v=79EPZVRME5k&feature=relmfu

Excellent documentaire ci-dessous sur l’échec de La N1 de Channel 4 « Equinoxe-The Engines that comes from the cold »

Le point de départ sont les fameux moteurs russes Kuznetsov NK-33 and NK-43  de 150 tonnes de poussée, restés en trop de la production de la N1 (« une vraie forêt de moteurs dans un hangar« ), découverts intacts, et récupérés plus de 20 ans après par les américains d’Aerojet et Lockheed-Martin. Il restait en effet 150 moteurs d’avance, et la Russie en a vendu 36 à Aerojet General pour 1,1 million de dollars chacun. « Le NK-33 est sur de nombreux plans le moteur-fusée utilisant le mélange oxygène liquide/kérosène le plus performant jamais créé ». Le premier commentaire est de George Mueller, à la tête du programme Apollo de 1963 à 1969, qui précise qu’il a bien eu de « clear good pictures » de ce que les russes préparaient, confirmé par le second intervenant Charles Vick de l’Association of American Scientists qui précise qu’en mars 1963 déjà, des vues de la construction de l’énorme complexe lunaire au Kazakhstan avait été prises par les satellites espions. Apparaît après Vasili Mishin, le successeur de Korolev et responsable de la N1. L’Atlas V 401 M, par exemple, utilise à la base un moteur RD-180.  Les RD-180 sont produits aujourd’hui par NPO Energomash, à Khimki, en banlieue de Moscou et sont les descendants du modèle RD-170 qui avait été développé pour l’Energia en 1973 puis est devenu le moteur des fusées Zenit Russian-Ukrainiennes pour devenir ensuite les RD-180.

Le « Channel 4 Equinox Documentary » :

1) http://www.youtube.com/watch?v=rEX0IHIn0_4

2) http://www.youtube.com/watch?v=79EPZVRME5k&feature=relmfu

3) http://www.youtube.com/watch?v=Amz6VjJEWKU&feature=related

4) http://www.youtube.com/watch?v=Ldh7sZuby0o

5) http://www.youtube.com/watch?v=a2SE03yjNzA&feature=relmfu

sur le LK belle série de photos ici

Soviet LK-3 Lunar Lander, Lunniy Korabl

Article précédent:

Il y a cinquante ans, le premier pas sur la Lune (9)

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  1. avatar

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