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Humanit? et solidarit

Constantino Brumidi : Bartholom? de Las Casas, 1876. Capitole, Washington.

ALLAN ERWAN BERGER

La semaine derni?re, nous avons d?couvert que non seulement, en sortant de l??tat de nature, l??tre humain avait pu envahir et dominer toute la plan?te ou peu s?en faut, mais aussi que personne n??tait fichu de savoir, ? commencer par moi, en quoi consistait cette ??sortie??.

En effet, puisque d?s qu?on cherche ? d?finir une chose, on en trace aussi les contours, il va de soi que l??tat de nature poss?de, comme tout objet, des limites, par o? l?on sort. La plupart des gens qui ont lu et comment? le pr?c?dent billet en sont arriv?s ? l?intuition que personne n??tait sorti de nulle part (ceci est un bretonnisme) et que peut-?tre m?me cela n??tait point souhaitable. Damian West, qui aime les pirouettes bien ex?cut?es, fut un des rares ? s?occuper de la maudite fronti?re et nous annon?a que, fort probablement, la seule fa?on correcte de ??sortir de l??tat de nature?? ?tait de d?cr?ter en ?tre sorti, et point final?; c??tait assur?ment postuler que l??tre humain est souverain sur ses propres opinions, ce qui ? mon avis est bien rare, mais enfin au moins Damian eut-il la bonne id?e de nous amener ? ne pas n?gliger le fait que de tr?s nombreuses personnes sentent, pensent et ?crivent que l?esp?ce humaine est r?solument plac?e tr?s en dehors du monde animal. Il y aurait les ?tres humains, et le reste de la faune. Malheureusement monsieur L?vi-Strauss n?est pas d?accord.

Je vais donc dans le pr?sent billet rep?cher le sujet du bourbier dans lequel nos conversations l?avaient englouti, le d?barbouiller en invoquant quelques Anc?tres sortis des ?tag?res, et poursuivre comme Damian le danseur par une triple toupie pour vous annoncer que certes la sortie de l??tat de nature n?est pas pour demain, mais que puisque les humains ne semblent plus ?tre tout ? fait comme des animaux, et que le sentiment de leur singularit? est somme toute un tantinet s?duisant m?me si probl?matique (? d?faut d??tre d?une utilit? discernable), virgule, alors tout reste ? inventer?!

Et j?en reviendrai enfin ? ce qui fut l?objet de tout cet enthousiasme?: la solidarit?. Je la raccrocherai vite fait ? la politique puis, dans un troisi?me billet, je jouerai avec les trois notions inscrites sur le fronton des ?difices publics fran?ais, Libert? ?galit? Fraternit?, pour essayer de caract?riser les populations ??de gauche??, ??de droite??, r?publicaines, pas r?publicaines. Nous nous souviendrons en passant qu?il fut un temps o? l?on envisagea tr?s s?rieusement de changer cette devise en Libert? ?galit? Propri?t?, ce qui aurait ?t? tout ? fait terrifiant. Enfin, puisque je suis un m?chant rouge, je vous proposerai, en mani?re de digression, de rigoler cinq minutes avec la social-d?mocratie. Et ensuite on verra. Bref, vous voil? pr?venus, Berger fait partie de l?esp?ce des y?tis. Et il commence?:

Y?ti au naturel

Y?ti selon la presse

 

Le principe d?humanit?

Postulat?: il y a deux humanit?s. Il y a l?humanit? biologique, qui est l?esp?ce Homo sapiens Linn?us, 1758, avec ses variantes physiques que l?on nomme parfois ?races??: sapiens var. asiaticus, sapiens var. americanus, var. indi?nsis, africanus, atra, rosea, alba etc., dont le m?lange autorise toutes les fantaisies. Remarquez que l?on note le taxon en italique, pour signaler sa validit?, car il nomme une chose ? peu pr?s tangible qui est l?esp?ce, tandis que les variantes sont ?crites en graphie romaine, parce qu?elles n?ont de valeur que subjective?: probablement pour le collectionneur, ?videmment pour l??leveur, et bien entendu pour l?impr?cateur fr?n?tique puisqu?il reste encore de ces animaux-l?.

Mais il y a aussi l?humanit? en tant que principe?: ?tre humain c?est quoi?? Qu?est-ce qui diff?rencie l??tre humain de tous les autres animaux?? C?est une question qui attend une r?ponse non biologique. C?est aussi une question dont la r?ponse est fonci?rement non objective. Qui sommes-nous?? Qui avons-nous ?t??? Depuis des mill?naires qu?on se demande ce que nous pouvons bien ?tre, des tas d?hypoth?ses ont ?t? avanc?es, qui toutes sont peu satisfaisantes puisque, avec le temps, chacune finit par ?tre ressentie comme incompl?te.

Le premier, au sein de l?Histoire, ? avoir articul? qu?il cherchait un homme, fut, croit-on savoir, ce sacripant de Diog?ne, avec sa lanterne en plein jour. Sarcasme?? Voire. Il cherchait, tr?s exactement, un Homme avec un grand H?. Il n?en trouva nulle trace, dit-on. Aussi prit-il la libert? de penser qu?il n?y avait, somme toute, aucune diff?rence entre les humains et les animaux, puisque l?Homme n?existait pas. Fort de cet axiome, il d?cida de se conduire en animal, et choisit de faire le chien. Ce fut le fondateur du fameux groupe des Cyniques?: pipi, caca, se renifler les fesses, manger, jouer, baiser, se battre et faire la sieste.

Qu?est-ce qu?un Homme, nom d?un petit bonhomme?? Pour ce que j?en sais, les Descartes, les Hobbes, les Kant, n?ont pas cherch? des Hommes?; ils les ont suppos?s, c?est plus simple, et ont jou? ensuite avec ce concept, d?couvrant en chemin des choses parfois int?ressantes. Hobbes?: l?homme est social par accident, et brutal tout le temps (je vais tr?s vite, ?videmment, pardon pardon). Descartes?: l?entra?nement ? la g?n?rosit? rend libre (on renifle ici un fumet d??pict?te). Et voici Kant?: la morale ne te surplombe pas, elle te baigne et te p?n?tre?; en pratique, aie toujours devant tes yeux l?Humanit? comme fin de tes actions, et non comme simple moyen.

Beaucoup de gens, en Europe, surtout entre la Renaissance et l?Aufkl?rung, ont travaill? sur l?Humanit? avec un grand Hu?; mais moins, finalement, pour la d?finir, que pour en esquisser, de conseils en prescriptions, chacun ? sa mani?re, le destin.

Au vingti?me si?cle, tout change. On ne sait plus trop que croire, ni comment. Les Hommes nous ont p?t? entre les mains. Vercors se penche sur l??nigme?: dans un astucieux roman intitul? Les animaux d?natur?s, il propose que soit Humain tout Hominid? ayant un sentiment religieux. Ce qui obligera l?auteur ? circonscrire ledit sentiment par des tests ne faisant pas r?f?rence ? des exp?riences strictement humaines, de mani?re ? pouvoir le d?tecter sans erreur possible chez les autres animaux de cette famille. Le h?ros de l?histoire s?int?resse en particulier aux membres d?un groupe tout ? fait forestier, perdu dans une jungle indon?sienne, et que je ne sais quelle compagnie aimerait bien faire trimer en tant que b?tes de somme. Le h?ros s?en sort avec l??tude de la cuisson de tranches de jambon industriel?: ??Ils le cuisent, or c?est inutile, donc comme ce qui est inutile rel?ve du religieux, ces gens ont de la religion et ne doivent par cons?quent pas ?tre mis en esclavage.?? Quel galimatias?! Quelle pot?e?! Finalement, n?y tenant plus, notre h?ros se marie avec une femelle, et comme l??tat civil ne saurait marier des humains avec des non-humains, l?affaire est imm?diatement port?e devant la soci?t?, qui est appel?e ? trancher. C?est du Damian pur jus?: ??On n?a qu?? dire que, et puis voil?.?? Tr?s gordien???je cite Damian?: D?un point de vue philosophiquement fondateur, le seul acte qui serait une sortie de l??tat de nature, c?est lorsque l?homme pense puis d?clare qu?il n?est pas de la nature. Boum dans les gencives.

Pour faire court, et foncer ? une conclusion qui ressemble ? une patate chaude?: dans un livre lumineux, Jean-Claude Guillebaud finit par nous dire que l?Humanit? est d?abord un projet?! Ce qui rejoint la fa?on de voir des philosophes du dix-huiti?me si?cle qu?il aimait tant observer, ne d?finit rien, mais donne ? m?chonner.

Il devient alors vain de consid?rer ce principe comme une perfection, un but en soi, tandis qu?il pourrait ?tre int?ressant de le tenir pour un plongeoir, ou un terrain d?envol, m?me si cette id?e n?est ni tr?s originale ni fort solide puisqu?on titube, ici, au bord m?me de la m?taphysique, cet ab?me plein de suppositions o? rien ne se prouve, rien ne se r?fute, et o? tout se recycle???jusqu?au jambon apparemment.

Alors, encore une fois, qu?est-ce que l?Humanit??? Disons que les Humains ont la possibilit? de s?int?resser ? des th?mes absolument pas cruciaux, comme la t?trapiloctomie d?Umberto Eco, le d?corticage des concepts, l?optimisation d?une recette de cuisine?: ce que Dominique Lestel appelle la suradaptivit? de notre syst?me cognitif, qui nous autorise, entre autres d?lices inutiles, ? couper les cheveux en quatre juste pour le frisson de l?exploit, ? chevaucher le petit P?gase de notre curiosit?, et ? voyager ainsi.

Cette capacit? que nous avons de nous passionner pour des sujets a priori non pertinents???des sujets hors-sujet???et d?aller ? fond dedans, nous donne acc?s ? des domaines o? tout est ? inventer. Et peut-?tre est-ce l? ce qui fait notre singularit??; par elle, l??tre humain est la seule esp?ce, la seule esp?ce, capable de remodeler son environnement proche jusqu?? pouvoir survivre dans toutes les conditions?: sous terre, sous la mer, au d?sert, aux p?les, dans l?espace. Si vous voyez un jour un cafard galoper dans les coursives d?un vaisseau de mineurs arrim? ? un ast?ro?de cyb?lien, c?est qu?il aura embarqu? avec les oignons, le rhum et les bananes?; il ne sera pas venu l? en conduisant sa petite soucoupe.

Revenons sur Terre. Puisque personne ne semble savoir qui nous sommes ni o? nous allons, il va de soi que l?intuition de monsieur Guillebaud reste la moins fragile pour celles et ceux que l?existence de notre existence taraude. Comme l?a dit Th?odore Monod avant de s?enfoncer pour la premi?re fois dans le Sahara?: ??On verra bien?!??


D. Lestel?: Les origines animales de la culture. Paris, Flammarion, 2001.
J.C. Guillebaud?: Le principe d?humanit?. Paris, Seuil, 2001.


 

Premi?re oasis?: la solidarit?

Une histoire de remparts

Imaginons que le but soit, dans une m?me surface, de mettre le plus possible d?habitations???ici repr?sent?es par des points???prot?g?es par une muraille quelconque???ici en cercle. Deux solutions sont propos?es?: en A, chaque habitation construit et g?re son propre cercle de protection?; en B, on collectivise l?effort en construisant une muraille commune, qui encercle tous les points.

En comparant ces deux mod?les, on s?aper?oit que, sur une m?me aire d?implantation, le mod?le A ne permet de poser que le quart des habitations que B autorise?: ici 24 contre 104. Sur A, chaque habitation est en charge d?un p?rim?tre dont la longueur est plus de treize fois sup?rieure ? celle qui revient ? une habitation du mod?le B. La muraille individuelle de type A co?te ainsi, ? qualit? ?gale, treize fois plus cher ? chaque foyer que celle du type B. En A nous avons l?expression d?un investissement personnel, que certains r?ussiront et que d?autres rateront?; en B nous avons le fruit d?un imp?t. En A voici la libert? d??tre ma?tre chez soi, tandis qu?en B s?exprime une forme de solidarit?, au prix d?une amputation plus ou moins tol?rable d?un morceau de cette libert?.

Des haies ? ?laguer

Il existe pr?s de Saint-Malo, en Bretagne, France, un petit archipel, paradis fiscal au demeurant, o? l?on raconte que les propri?taires terriens doivent ?laguer ? leurs frais les arbres qui poussent pr?s des routes bordant leurs domaines. Mais croyez-vous qu?ils se r?uniraient pour se payer collectivement les services d?un prestataire?? Que nenni?! Chacun pour soi et sans s?occuper de son voisin, ?lague et d?broussaille, ou sous-traite cette corv?e ? monsieur l??lagueur qui leur fait bien alors tous les prix qu?il veut.

Certes le sentiment de libert? de ces propri?taires ind?pendants est bien intact, mais qu?en est-il de leurs finances?? Imaginez-vous ?lagueur ou ?lagueuse dans cette belle contr?e?: les clients qui viennent vous solliciter un par un sont ? votre merci, et il ne reste qu?? vous entendre un tout petit peu avec vos concurrents, s?il en existe, pour que vous vous engraissiez tous sans peine sur le dos de ces messieurs les demandeurs???ce qui s?appelle l?expression ultime de la concurrence libre et non fauss?e.

Mais, ?lagueur ou ?lagueuse, si un jour un quidam vient vous voir, et vous annonce qu?il repr?sente les propri?taires de tel canton, qui sont deux cent soixante?: vous allez renifler l? un magnifique contrat qu?il ne faudrait surtout pas laisser filer, et vous laisserez joyeusement tomber ces petites histoires d?entente entre concurrents, pour vous adonner avec la plus grande passion ? la r?daction d?un devis qui exprimera votre meilleure offre?: le meilleur prix possible, pour la meilleure qualit? imaginable. Nul doute que les propri?taires syndiqu?s pour cette occasion d?couvriront alors qu?on les avait bien plum?s les ann?es pr?c?dentes. Ainsi, non seulement l?union fait la force (un rempart de village en bons blocs de gr?s vaut dix fois mieux que vos remparts pourris en broussailles, en briques crues et en vieux bidons), mais l?union fait faire de belles ?conomies.

Commentaire

C?est ? vous de voir si vous voulez, en pratiquant un effort collectif, conc?der un peu de votre ch?rie libert? pour acc?der ? un niveau de confort et de s?curit? que vous auriez ?t? bien en peine d?atteindre si vous ?tiez rest?s seuls dans cette affaire. Car tout le monde n?a pas le talent, et la chance, et les reins solides, qui sont les trois conditions n?cessaires ? l??dification d?un rempart familial de bonne facture. Nous autres, ? gauche, nous pr?f?rons ainsi donner la priorit? ? la solidarit?, au collectif. Dans cette optique, la S?curit? Sociale en France, ce n?est pas archa?que?; c?est l?avenir?! La solidarit?, de toute fa?on, c?est l?avenir.

Et c?est notre pass? aussi. Car s?ils n?avaient pas ?t? solidaires, nos petits anc?tres du billet pr?c?dent, s?ils n?avaient pas pris soin des plus faibles, s?ils n?avaient pas agi collectivement souvent? ils seraient tous morts, et nous avec?! S?ils avaient pass? leur vie ? se battre inlassablement pour l?acquisition d?un bien ou d?une r?compense, ou du simple droit de vivre?; si par exemple chaque semaine leur chef avait organis? une comp?tition au terme de laquelle le vainqueur aurait eu le droit de baiser un simulacre de femelle en peau de ch?vre tandis que le dernier des vaincus aurait ?t? abandonn? aux fourmis, pour cause de maillon faible? mais il ne serait plus rest? personne?! Et nous ne serions pas n?s.

La concurrence, qui est une guerre g?n?ralis?e ? tous les niveaux de l?existence, ravage les consciences et les c?urs, et pervertit les intelligences?; c?est la guerre individuelle de toi ici contre toi l?. Il faut chaque matin que nous fermions notre regard ? cette guerre pour supporter de la porter aux autres?; que ceux-ci ne soient pour nous rien, et surtout pas nos prochains?; qu?ils soient invisibles ? notre mauvaise conscience. Mais celle-ci n?est pas aveugle, et compte, et tient ses registres. Alors nous souffrons en silence, dans l?indicible, ? cause des crimes que nous portons ? nos fr?res et s?urs, et dont nous nous accusons sans mots disponibles.

Pour que la grande entreprise???et souvent la moyenne????crase ses ennemies, et qu?elle fasse cette ann?e 10?% de profit en plus pour 10?% de frais en moins, il faut que ses employ?s soient constamment plac?s en ?tat de culpabilit?, et remplis de terreur ? l?id?e de finir derniers, car les derniers seront ?ject?s. Abandonn?s aux fourmis. Donc il faut de plus en plus que les employ?s soient en concurrence pour la bonne note, et pr?ts ? se faire des sales coups les uns aux autres, s?il le faut. La bonne note est ici la version moderne du simulacre en peau de ch?vre.

Or, ce n?est pas ainsi que l?on survit. Car enfin, quand nos anc?tres s?attaquaient ? un ours, et que l?un d?eux ?tait bless? dans la bagarre, les autres ne se jetaient pas sur le malheureux pour le bouffer ou le balancer ? l?ours?; ils le transportaient ? l?arri?re, le mettaient en ?tat de ne pas mourir si c??tait possible, et reprenaient leur place au combat seulement ensuite. Tandis qu?aujourd?hui on demande aux entreprises de d?vorer jusqu?? leur propre chair pour ?tre en mesure de plaire encore un peu aux actionnaires. Et la chair, c?est nous?! Par cons?quent, on fait du d?graissage? Le ??d?graissage?? est la version fin-de-si?cle (le vingti?me) de ce qu?on appelait un ??plan social?? dans ma jeunesse, lorsque les actionnaires avan?aient masqu?s?; c?est le fameux ??plan de sauvegarde de l?emploi?? comme on ose dire aujourd?hui ? Paris, maintenant que les d?cideurs se veulent taquins et font de l?humour en mesurant nos plaies.


Le petit y?ti (au naturel) a ?t? dessin? par JNL, et il est propos? sous licence Art Libre. Cliquer sur son image am?ne au fichier source.

 

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