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Hommage au « savant » George Steiner

Hommage au « savant » George Steiner (1929-2020)

 

« J’ai passé ma vie à comprendre pourquoi la haute culture n’a pas pu enrayer la barbarie. » (George Steiner, 1998).

Le philosophe George Steiner est mort à Cambridge ce lundi 3 février 2020 à l’âge de 90 ans et demi. J’avais récemment esquissé sa trajectoire intellectuelle hors du commun, probablement, avec quelques autres (dont Edgar Morin), l’un des derniers Sages qui ont survécu aux temps barbares du XXe siècle. Pour ce genre de personne à la pensée si complexe, si universelle, si dense (Maurice Bellet en est une aussi), il est toujours difficile et même impossible, en quelques phrases, d’évoquer une existence si pleine et si riche.

À propos de la mort des proches, George Steiner voyait plutôt le bon sens comme thérapie : « Être près des gens qu’on aime infiniment, se dire que cela a été merveilleux d‘être ensemble. ».

Sa vie fut, comme hélas pour d’autres de ses contemporains, marquée de manière indélébile par le pire acte de barbarie que l’humanité a connu dans sa déjà longue histoire, la Shoah. On pourra toujours prendre le sujet par tous les bouts, l’extermination industrielle d’êtres humains, après éventuellement une phase de déshumanisation forcée (si les victimes en avaient le temps), par d’autres êtres humains qui ont appliqué les meilleures procédés de productivité et de rentabilité économique fut un fait historique unique dans l’histoire du monde.

Lui, George Steiner, est devenu le représentant de tous les peuples, parce qu’il était originaire d’une famille ayant vécu à Vienne, au carrefour de toutes les cultures européennes, de toutes les langues. Si vous voyagez en Europe, si vous prenez la route de Salzbourg après Munich et que vous vous rendez vers Vienne, vous passez par un étonnant carrefour où les panneaux indiquent au même point les directions de Vienne, Venise, Zagreb, Budapest, Prague… Au cœur de l’Europe, toutes les cultures européennes, pas seulement une culture. George Steiner n’a pas eu de langue maternelle, ou plutôt, chez lui, on parlait indistinctement l’italien, l’allemand, le français et l’anglais et il réprouvait ceux qui promouvaient des idées identitaires (pour ne pas dire nationalistes) car il rejetait l’idée de racines à la sauce Barrès : « Les arbres ont des racines ; moi, j’ai des jambes, et c’est un progrès immense, croyez-moi ! ».

La diversité est une richesse : « Dans la plupart des cultures, dans le témoignage porté à la poésie et à l’art, jusqu’à la modernité la plus récente, la source de « l’altérité » a été actualisée ou métaphorisée comme transcendante. Elle a été invoquée comme divine, magique, ou démoniaque. La présence en est à la fois opaque et lumineuse. » (« Réelles présences »).

Cette diversité culturelle est-il plus importante qu’une vie humaine ? George Steiner y répond par une provocation : « La grande majorité des biographies humaines n’est qu’une terne transition entre le spasme banal de l’enfantement et l’oubli complet. Le nier, sous prétexte d’attachement au libéralisme, équivaut, pour un esprit vraiment averti, non seulement au mensonge, mais à l’ingratitude la plus noire. (…) Pour être absolument honnête, une telle doctrine de la haute culture doit soutenir fermement ce paradoxe que l’incendie d’une grande bibliothèque, la mort d’Évariste Galois à vingt et un ans, la disparition d’une partition de valeur sont des catastrophes sans commune mesure avec la mort d’êtres humains, même innombrables. » (« Dans le Château de Barbe-Bleue »).

George Steiner n’est pas né à Vienne mais à côté de Paris, parce que sa famille a su imaginer qu’il fallait quitter les pays de zones allemandes (et cela, bien avant l’arrivée de Hitler au pouvoir). Juste après le début de la Seconde Guerre mondiale, la famille a finalement émigré à New York qui fut la terre d’adolescence puis de grande carrière universitaire de George Steiner : Autriche, France, États-Unis, déjà trois patries à l’âge de 11 ans ! Écrivain, il rédigeait ses essais généralement en anglais, qui est la langue des sciences d’aujourd’hui.

Il n’a pas retrouvé ses camarades juifs lorsqu’il habitait à Paris, ils ont été quasiment tous exterminés. On raconte cette petite remarque : dans les années 1930-1940, les plus pessimistes, ils sont allés à New York, …et les plus optimistes ne sont plus là, leurs cendres sont dans les camps. Il est des pessimismes salutaires.

L’existence de l’holocauste a été une des obsessions centrales de la réflexion de George Steiner : « La grande culture a failli devant la barbarie. (…) Les humanités ne nous ont pas protégés ; au contraire, elles ont souvent été les alliées de l’inhumain. ». Autrement dit : « Nous savons désormais qu’un homme peut lire Goethe ou Rilke, jouer des passages de Bach ou de Schubert, et le lendemain matin, vaquer à son travail quotidien, à Auschwitz. ».

Au-delà de ses réflexions et de ses recherches (notamment linguistiques), George Steiner aimait commenter l’actualité car il s’intéressait à la marche du monde, mais il admettait qu’il n’en était pas l’acteur et qu’il ne se donnait pas le droit de critiquer ceux qui agissaient car il n’agissait pas lui-même : « Aristote a dit : « Si on refuse de venir en lieu public, sur l’agora, pour exercer la politique, on n’a pas le droit de se plaindre si les bandits se saisissent du pouvoir ». ». L’engagement et la sécurité. Il n’hésitait pas à parler de ses privilèges : « N’ai-je pas vécu jusqu’à nos jours dans ce luxe extraordinaire qu’est la sécurité. ».

Dans une interview, George Steiner a relevé ceci, en pensant à Marx : « L’enfer peut surgir de bonnes volontés, d’un beau projet ou du désir d’améliorer la condition humaine. (…) J’essaie de comprendre l’Histoire. (…) L’Histoire est un tissu de contradictions, de crimes commis en toute lucidité. On tue les yeux grand ouverts et on continue à agir de la sorte parce que le mal est là et qu’il réjouit. ».

Je propose ci-dessous quelques citations choisies.

Sur le langage dont il fut un spécialiste reconnu : « Chacun de nous puise, délibérément ou par habitude, à deux sources linguistiques : la langue courante, qui correspond au niveau de culture personnelle, et un fond privé. Ce dernier se rattache de façon inextricable au subconscient, aux souvenirs dans la mesure où ils sont susceptibles de verbalisation, et à l’ensemble singulier et irréductible que compose la personnalité psychologique et somatique. La composante privée du langage rend possible une fonction linguistique majeure et cependant mal comprise. Il est évident qu’on parle dans le but de communiquer. Mais aussi pour dissimuler, omettre. Le don qu’ont les êtres humains de fausser l’information emprunte toutes les formes possibles, du mensonge éhonté au silence. » (« Après Babel »).

Sur la lecture et les livres : « Quand je pense aux livres, je ne vois pas un bûcher, je vois un jeune garçon assis au fond du jardin, un livre sur les genoux. Il est là, il n’est pas là ; on l’appelle, c’est la famille, l’oncle qui vient d’arriver, la tante qui va s’en aller : « Viens dire au revoir ! » ; « Viens dire bonjour ! ». Y aller ou pas. Le livre ou la famille ? Les mots ou la tribu ? Le choix du vice (impuni) ou bien celui de la vertu (récompensée) ? (…) Impuni, vraiment ? Il y aurait donc une sorte d’impunité de la lecture ? Eh bien oui. Un privilège de clandestinité qui permettrait en somme de poursuivre les opérations en toute tranquillité. L’oncle est là, la famille est rassemblée autour de la table, on parle de la situation, et le jeune garçon qui était au fond du jardin fait semblant d’écouter. Mais il a son silence, ses affaires personnelles, sa course invisible de Michel Strogoff à travers la steppe, tout cela dans le brouhaha des carafes, des serviettes, des voix, des rires. Il a obéi à l’injonction, simple question d’espace, mais il continue de trahir en pensant à autre chose. » (« Le Silence des livres »).

Sur les langues : « La mort d’une langue, fût-elle chuchotée par une infime poignée sur quelque parcelle de territoire condamné, est la mort d’un monde. Chacun qui passe s’amenuise le nombre de manières de dire espoir. ».

Les risques de l’éducation : « En nivelant, en faisant une fausse démocratie de la médiocrité, on tue chez l’enfant la possibilité d’outrepasser ses limites sociales, domestiques, personnelles et même physiques. » (« Éloge de la transmission : le maître et l’élève »).

Les risques des nouvelles technologies : « Aux États-Unis, les huit dix-huit ans passent près de onze heures par jour auprès des médias électroniques. La conversation tient du face-à-face. La réalité virtuelle opère au sein de cyber-sphères. Ordinateur portable, iPod, téléphone mobile, email, Web et Internet planétaires modifient la confiance. L’esprit est « câblé ». La mémoire est faite de données récupérables. Le silence et l’intimité, les coordonnées classiques des rencontres avec le poème et l’énoncé philosophique deviennent des luxes idéologiquement, socialement suspects. Suivant le mot d H. Crowther, « le brouhaha qui règne dans la tête ou à l’extérieur a tué le silence et la réflexion ». Cela pourrait se révéler fatal, car la qualité du silence est organiquement liée à celle du langage. L’un ne saurait atteindre la plénitude de sa force sans l’autre. » (« Poésie de la pensée »).

Toujours la technologie : « Il tombe sous le sens que la science et la technologie ont provoqué d’irréparables dégradations de l’environnement, un déséquilibre économique et un relâchement moral. (…) Le vrai problème est de savoir s’il faut résister à faire certaines recherches, si l’esprit humain, à leur stade actuel de développement, pourra supporter les vérités à venir (…). Il est possible que la prochaine porte donne sur des réalités par essence contraire à notre équilibre mental et à nos maigres réserves morales. » (« Dans le Château de Barbe-Bleue »).

Et terminons sur un monde meilleur : « Je me suis surpris à me poser la question, à divaguer puérilement : et si l’histoire humaine était le cauchemar passager d’un Dieu qui dort ? Peut-être finira-t-il par se réveiller pour rendre inutiles, une fois pour toutes, le hurlement d’un enfant, le bâillonnement de l’animal que l’on bat. » (« Errata »).

À défaut de réveiller ce Dieu, peut-être est-ce l’esprit de George Steiner qui vient de subitement se réveiller d’entre les vivants…

Sylvain Rakotoarison (04 février 2020)

http://www.rakotoarison.eu

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