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Hommage ? Yusef le d?fricheur

La musique, c’est aussi des sonorit?s. Et il y a des gens pour vous en faire d?couvrir d’inattendues. On les appellera des d?fricheurs, de ceux qui vous ouvrent des pays entiers ? d?couvrir, ? partir parfois d’un seul instrument. Avant que Peter Gabriel ne devienne le chef de file de ce qu’on a nommera?world music, d’autres avant lui avaient ouvert la voie, notamment dans le domaine du Jazz, et Yusef Lateef en faisait partie. Il vient de faire sa r?v?rence, hier, ? 93 ans,?l’occasion pour moi de saluer une derni?re fois celui qui m’avait tant d?crass? les oreilles en m’ouvrant un univers entier de sons neufs ou inattendus. Si le racisme est une idiotie, ceux qui le combattent sont des h?ros?: en nous faisant d?couvrir des mondes musicaux diff?rents, par leur sonorit?s, notre oreille europ?enne format?e ayant beaucoup de mal ? en accepter certaines, Yusef Lateef en est un n?cessairement un. En nous ayant ouvert l’esprit aux autres cultures, il aura fait ?norm?ment pour le faire reculer. Qu’il en soit ?ternellement ici remerci??!

Unknown-2Yusef, de son vrai nom William Emanuel Huddleston, converti jeune ? l ‘islam (d’o? son changement de nom),?frappait toujours o? on ne l’attendait pas. P?dagogue, il apportait dans sa besace des sons inattendus, que vous deviez retrouver, ?tant donn? votre inculture sonore (*)?en lisant les pochettes d’albums?: c’?tait au temps o? l’internet n’existait pas, et l’information et sa compr?hension non imm?diate?: tout ce gagnait, tout ce m?ritait, et les discoth?ques ne se faisaient pas en un seul clic, mais ? coups de petits carnets o? ?taient soigneusement not?s les pr?cieuses r?f?rences, apport?es au disquaire de l’?poque (? Lille c’?tait chez un monsieur adorable, qui faisait ?couter ?a au coin d’un feu de bois entretenu par des vendeurs tous aussi charmants, au bord du vieux Lille, via un ?quipement HIFI rare dans ce genre de commerce?!). Bref, on tra?ait son chemin musical, mais il ?tait au rytme d’un tortillard plut?t que d’un TGV (qui n’existait pas, il est vrai?!).

images-3C’est ainsi que voici plus de 40 ans maintenant mon oreille a ?t? attir?e par de dr?les de sons, sortis de dr?les de trucs?: Rabab (ou « rubab » un luth afghan), Shanai (instrument indien ? double anche), Arghoul (roseau double ?gyptien),?Koto (?norme cithare japonaise atteignant des sons graves inimaginables avec sa tension de cordes sid?rante), voire l’?tonnante petite Xun, qu’affectionnait Lateef,?ils s’appelaient, et c’est gr?ce ? lui que j’ai appris ce qu’?taient ces instruments dits barbares (Andreas Wollenweider, dans un autre style, me ferait ? nouveau red?couvrir le son incroyable du Koto). Lateef, comme tout artiste, ?tait ?galement un provocateur?; mais plut?t tendance douce. Le Blues, chez lui, ?a s’interpr?tait en effet… au haubois?!!! Cela donnait une toute autre tessiture, en effet, ? un grand classique tel que Salt Walter Blues.

Si l’art consiste ? choquer, ou ? provoquer chez vous des ?motions, Lateef ?tait un g?ant parmi les artistes contemporains, ? l’?couter entonner un instrument aussi peu en accord avec l’?poque musicale concern?e . Associ? ??Cannonball Adderley, le hautbois aigrelet jou? comme une clarinette s’attaquant ? Trouble in Mind,?(quelle intro?!) autre grand classique, le transcendait litt?ralement, en faisant un morceau baroque o? l’on pouvait entendre un jeune pianiste appel? Joe Zawinul, qui cr?era un autre style musical quelques ann?es plus tard (le jazz-rock avec Weather Report). Le hautbois qui deviendra sa marque de fabrique et fera changer totalement chez beaucoup la vision classique qu’ils pouvaient en avoir. Ainsi dans « Rasheed », autre blues transcend?, avec l’aide d’Elvin Jones, ce merveilleux batteur.

MI0001659599Le hautbois, mais aussi la fl?te traversi?re, en?hommage ici ? cet autre g?ant de Coltrane?: Lateef passait d’une sonorit? ? l’autre avec une aisance d?sarmante. La « World Music », Lateef l’avait invent?e avant l’heure, avec sa mani?re si exotique de jouer de la fl?te comme ici en 1957 (l’ann?e de son premier enregistrement) sur « Song of Delilah » ? l’intro fort arabisante. Ecouter la fl?te d’or de Lateef, c’?tait voyager dans sa t?te, longuement, obligatoirement. S’il y a bien une musique ?vocatrice d’autres pays, c’est bien la sienne en effet. Douce et apaisante, et pleine de subtilit?s harmoniques, elle enchantait litt?ralement. A r??couter int?gralement Eastern Sounds, un autre de ces chefs d’?uvre, qui d?bute par du Xun, vous vous en persuaderez peut-?tre,?si chez vous l’homme demeure h?las encore un inconnu. Des morceaux envo?tants peuvent vous aider ? embarquer dans son riche univers?: en ce sens « The plum bossom » est une belle marche d’escalier facile ? enjamber?: comment ne pas ?tre intrigu? par… ce souffle?! Ou passer par l’?coute d’un titre plus connu?: celui du th?me du film Spartacus, repris avec brio, toujours au hautbois. Si l’exemple ne vous suffit pas, vous pouvez toujours tenter The Blue Yusef, ?plus tardif (il date de 1968?!)?ou un quatuor de cordes habilement m?l? ? des pointures (Kenny Burell ? la guitare, Blue Mitchell ? la basse), rappelle que le saxophone t?nor n’a pas non plus de secret pour lui.?Rien ne vous emp?che non plus de savourer sa version de Take the A train?(en deux parties) d’Ellington, remarquez. Ou d’?couter sa prestation multi-instrumentiste au Pep’s.?Bref, ce ne sont pas les albums qui manquent pour vous faire d?couvrir l’enchanteur Lateef.

MI0002444284Aujourd’hui, on ne se pose m?me plus la question de savoir si Yusef Lateef aura ?t? un grand jazzman ou pas?(c’est h?las aussi un des plus sous-estim?s)?: les sonorit?s du jazz d’aujourd’hui et d’autres styles de musique parlent en sa faveur. Evoquent tous son apport fondamental. Jamais, je pense, John Coltrane, malgr? tout son g?nie, n’aurait ?t? si loin s’il n’avait pas subi l’influence de Yusef Lateef et son ouverture aux sonorit?s exotiques. Rahsaan Roland Kirk ?tant aussi ? citer en ce sens, pour ses apports.?Une influence qui transcende les genres musicaux et les ?poques?: en 1987, Lateef avait re?u la surprenante r?compense du « Meilleur album New Age » pour son album « Yusef Lateef’s Little Symphony » (ici le deuxi?me mouvement). Aper?u ? Paris ? l’Olympia en 2012 ainsi qu’? Marciac en compagnie d’Ahmad Jamal, ces derniers temps, Lateef chantait… du blues.?Etonnante voix?!

Unknown-3Son retour r?cent en compagnie des fr?res Belmondo a donn? de beaux chefs d’?uvre?encore, tel cet « Influence »?de 2005 dont les Inrocks diront que « l’on est l? tout ? la fois dans les ann?es 2000 et les ann?es 1950, le jazz et la liturgie, Coltrane et Debussy ».?Chez un monsieur que j’appr?cie beaucoup, Didier Malherbe, son influence directe est ?vidente. Si vous en doutez, r??coutez les titres d’Hadouk Trio, autres chefs d’?uvre encore trop m?connus, h?las.
(*)?je parle pour moi, ? l’?poque de sa d?couverte, dans les ann?es 70, j’?tais tomb? par hasard chez un ami sur l’album Pyschimcemotus et le titre First Gymnop?die,?sorti bien avant en 1965??!
Merc? ce vieux complice de Pierre de Choqueuse d’entretenir autant la flamme jazzystique, un salut appuy? ? notre mentor commun Philippe Adler, et ? Julien Delli Fiori de Fip?pour continuer ? diffuser du Yusef Lateef.
https://itunes.apple.com/fr/artist/..

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